Claude Nori 1983 © all right reserved.
Petit récit fictionnel inspiré par le thème décliné entre autre par arf
La première fois que j’ai fait l’amour repose sur un malentendu...
Il ne pouvait être question d’amour, puisque je ne savais pas faire avec ce sentiment.
Si j’avais acquis la maîtrise dans un domaine, pendant mes années d’enfance et d’adolescence, ce n’était pas dans celui du bonheur.
J’étais familière avec le drame (avec un petit d), les cris, les bruits sourds des corps qui se heurtent...
Mais intellectuellement, je savais quels gestes, quels actes, quels scénarios construire autour du sentiment d’amour. J’avais lu des romans.
Les collections sentimentales de Harlequin, objet de ricanement de ma mère et de mes professeurs, étaient d’une lisibilité rassurante. Pas de fausse surprise, de dénouement inattendu. Azur, Audace, Passion... toutes disaient la même chose : peu importe les aléas de l’histoire, à la fin « elle » et « lui » finissaient ensemble.
Quand la mer était démontée tout autour de moi, quand les vagues me submergeaient encore et encore, le bateau que constituaient ces livres me menait droit au cap d’une existence, certes illusoire, mais sereine.
Alors oui, ma conception de l’amour était artificielle.
Bien sûr, je n’ai pas eu de petit ami pendant l’adolescence, il fallait que ma vie et mes lectures sédimentent.
Il fallait que j’apprenne à être fausse, à toujours regarder de l’extérieur ce qui m’arrivait.
Il fallait apprendre à maîtriser les failles, et cela ne pouvait se faire avant une certaine assise dans l’existence...
Evidemment à vingt ans, on n’assoit rien du tout, mais comme l’embrasse parentale se distend, on acquiert une apparente liberté.
Adieu les « Tant que tu seras sous mon toit, Manuella, tu feras ce que je dis », ou les « Pour qui te prends tu ma petite, parce que tu es majeure, tu te crois plus maligne que nous », ou encore « Ma pauvre fille, tu te crois jolie et intelligente, mais ton âme est laide ».
Les mots continuaient à habiter mes rêves, mais je ne les entendais plus : le silence laissait un espace vacant où déployer d’autres histoires.
Pour cela, je devais toujours être d’accord, toujours être partante, accepter toute nouvelle expérience, et jouer peu à peu de mon pouvoir de séduction...
Ce fut l’alcool, les cours séchés, la drogue, les fêtes, et les garçons... mais aussi les manifestations contre les réformes de l’enseignement supérieur, la première association, le premier job, le premier appartement en colocation.
Une boulimie d'actions après un désert de mots...
Aux flirts timides du début, succéda rapidement pour Manuella, l’envie d’un grand amour. Elle jeta son dévolu sur un jeune garçon de son âge qu’elle avait rencontré en cours.
Elle avait remarqué qu’il s’intéressait à elle. Il la regardait presque malgré lui, et cherchait par tous les moyens à se rapprocher d’elle : il avait adhéré à l’association qu’elle fréquentait, il était aussi devenu ami avec sa colocataire.
Bien qu’il ne soit pas du tout son type (mais elle ignorait en fait quel était son type) et qu’il ne lui inspirait ni sympathie particulière, ni dégoût, elle commença à considérer avec intérêt ce spécimen mâle.
Et inconsciemment, son comportement évolua ; elle enfila le rôle du personnage principal féminin du roman de sa vie...
Comme rien ne les séparait, elle inventa des obstacles à leur histoire, qui rendaient Romain fou de chagrin, et permettaient à Manuella de le réconforter, et d’avoir toute maîtrise sur la situation.
La résistance ultime de Manuella fut le sexe. Comme Romain l’aimait, il attendit.
Ils s’installèrent très rapidement ensemble : Manuella le rejoignit dans son studio au grand dam des parents de Romain, qui voyaient d’un très mauvais œil cet emballement amoureux.
Ce désaccord familial n’était pas pour déplaire à Manuella, c’était un combat à sa mesure : conquérir l’amour de ses parents...
Mais le jeune homme se lassa. A vingt ans, les hormones bouillonnent. Manuella sut un soir, qu’il était temps de passer au dénouement. Et pour elle, coucher, c'était conclure l’histoire...
Je me rappelle très bien la couverture marron qui était sur le canapé lit. Elle était à carreaux et moche.
Romain et moi étions nus.
Je n’ai aucun souvenir de comment nous nous sommes déshabillés. L’avions nous fait chacun de notre côté, ou était-ce lui qui m’avait dénudée ?... je ne m’en souviens pas. Je revois juste ma culotte jaune à fleurs rouges roulée en boule à côté de ses chaussettes d’une couleur douteuse.
J’étais allongée sur le dos, il pesait sur moi.
Je le regardais curieuse, et sentais les os pointus de ses bras, de ses jambes sur mon corps. Romain était maigre. Il ne me caressait pas, il embrassait ma bouche...
Est-ce que je répondais à ses baisers ? Je ne m’en souviens pas.
Ma mémoire flanche.
J’ai du mal à reconstruire cette première fois. Je me rappelle juste que je sentais son sexe lentement entrer en moi. Une impression d’avancée centimètre par centimètre...
Une impression de n’éprouver ni plaisir, ni douleur... une sensation de légère résistance de mon corps qui reçoit son corps.
Il a joui, pas moi. Ce fut très rapide.
Y a-t-il eu des mots ?
Je crois qu’il m’a dit « je t’aime ».
Lui ai-je répondu ? Sans doute...
Là encore je ne m’en souviens pas...
La première fois que Manuella a fait l’amour a posé la pierre d’un malentendu...
Vingt ans à vivre sur une erreur de sens.
La première fois aurait dû clore leur histoire, comme dans ses romans à l’eau de rose... Après le baiser, les retrouvailles ultimes, on tourne la page. Alors, mentions d’éditeur et de copyright ramènent à la vraie vie...
Vingt ans, quatre enfants, une maison pavillonnaire, une coexistence sage...
Un matin, Manuella se lève, descend rejoindre Romain, déjà installé devant son petit déjeuner.
Elle le regarde froidement et dit : « Je ne t’aime plus... et en fait, je crois que je ne t’ai jamais aimé. »
Je me rappelle avoir quitté le lit et être allée sous la douche, la tête lourde.
Je me rappelle la désagréable perception de ma pensée réintégrant mon corps.
Je me rappelle m’être accroupie, triste et vide, à regarder mon sang tourbillonner et disparaître dans la bonde…
Disparaître comme mes souvenirs d'enfant.
Comme ma vie dont je n'aurai finalement jamais saisi le sens.
Ni hier.
Ni maintenant...
Ecrit de MuLM octobre 2009