samedi 7 novembre 2009

Ce ne fut qu'un bain



Ce ne fut qu’un bain
Qu’un simple corps plongé
Dans une gorgée de vin
La mort est une ivresse
Et moi je suis à jeun

Sans savoir comment
Les chansons voguent
Au gré d’un fleuve
Les mots comme des ancres
T’ont tiré vers le fond

Et va dire pourquoi
Tes notes ont besoin d’eau
Et pourquoi ta musique
Ressemble à des sanglots

Tu te tais
Ton visage est pâle
Ta bouche muette
Auréole glacée
Tu givres le comptoir
Que mes doigts
Froids Caressent

Tu t’es noyé
En ne laissant que rage,
Frustration et stupeur
Alors qu’il était simple
De donner par la mort
A tes mots une odeur
De cadavre et de gloire

De laisser s’essouffler
Les chagrins... toujours blêmes
La terre recouvrir...
Tous ces gens que l’on aime




Ecrit de MuLM, 1997
Photo extraite de http://www.flickr.com/photos/lisa_rock/1910917853/in/photostream/

mardi 3 novembre 2009

Le sommeil


 
Floorghosts © Jan Bakker

Ombre blanche
Mon fantôme est tout noir
Il agite des fleurs
Et fait pleuvoir du miel.

L’ombre blanche
C’est comme neige au soleil
Qui fond dans un verre plein,
Un diabolo-orgeat
Siroté par un chat
Celui d’Alice, hélas,
Vire au caca d’oie.

De l’ombre blanche
Surgissent des angelots
Aux fesses rebondies
Aux joues rouges de pomme
Ils reposent sur les seins
De la gentille nonne
Et la femme murmure :
“ Oh, Michel, pourquoi es-tu parti ? ”
Elle dort et fait parfois pipi au lit.

Née de l’ombre blanche
Marie prie pour que Dieu
Lui donne les yeux bleus
Elle mange des carottes pour aider
Le bon Dieu
Mais ses yeux sont tout noirs,
Elle épouse un Joseph
Pour avoir un petit Jeff
Aux yeux comme l’azur
Mais il a les yeux de l’amant
Verts.

Aînée de l’ombre blanche
Tu mènes d’une main de fer
Le Paradis et l’Enfer
Les candidats se pressent
Se brûlent toujours les fesses
et les trempent dans l’or
Ils sont bien trop pressés
Qu’ils repassent le lac...
La Mort, d’une bonne claque
Récupérera sa barque !
C’est selon son humeur que certains sont
Au ciel, d’autres au bord de la mer...

L’obscurité est née de l’ombre blanche
C’est pourquoi ma nuit est peuplée de rêves
De femmes éthérées, d’hommes bien plantés
Et de lumières crues.

C’est pourquoi le matin quand je me lève
J’ai les yeux gonflés, la bouche embrasée
Et si mal...au cœur!

Ecrit de MuLM, 1993

lundi 2 novembre 2009

Conversation #1



Le pont noir #7 © Aurore

Je suis une curieuse...

L'autre jour, la petite famille au grand complet goûtait dans une crèperie de la rue du Taur.
A la table voisine, deux jeunes filles mangeaient.
Elles étaient très jolies et très bien habillées... la vingtaine conquérante et classieuse...
Malgré moi, je n'ai pu m'empêcher d'entendre, puis d'écouter leur conversation...

La plus élégante des deux, dans un petit tailleur noir, disait à l'autre :
"Moi je ne suis pas vénale, tu sais... Vénale, c'est quand on a envie de ce que possèdent les autres... Moi tu vois, j'aime le luxe, j'aime l'argent, mais je ne suis pas vénale... si je veux une belle voiture rouge, et bien je vais travailler pour l'avoir... si je veux du luxe, je vais tout faire pour en avoir dans ma vie... Non, je ne suis pas vénale : vénale c'est envier les riches..."

Un peu plus tard, la même :
"Tu sais, quand j'étais jeune, je traînais avec une bande de filles pas sympas... un peu racaille, tu vois... mais j'étais jeune, je suivais, je n'étais pas méchante... Ca me faisait rire tout ce qu'on faisait ensemble... ça me fait penser à cette fille là, qu'on asticotait tout le temps. Elle avait douze ans et elle faisait encore pipi au lit... c'est une maladie, tu sais... Je crois que ça s'appelle érunésie, quelque chose comme ça...oui c'est ça, c'est l'érunésie... Un jour cette fille, je ne sais plus pourquoi, on voulait l'obligeait à sauter du haut d'un mur... (elle lève le bras, pour montrer la hauteur)... Pas très haut, hein... elle serait pas morte si elle avait sauté, bon peut-être qu'elle se serait cassée quelque chose... mais elle serait pas morte... enfin bref, elle n'a pas voulu ! Qu'est-ce qu'on a pu la traiter et l'embêter !...
Ouais, je faisais n'importe quoi avec cette bande... Toutes ces filles, je ne les vois plus, je ne sais pas ce qu'elles deviennent...
Mais l'autre jour, c'est rigolo, je marchais dans la rue, et je la vois : la fille qu'on embêtait...
Je la rattrape et je lui dis : "Bonjour Christelle, tu vas bien". J'ai vu dans son regard qu'elle m'avait reconnu. Elle m'a juste dit bonjour du bout des lèvres, puis elle a baissé la tête et elle est partie... Ca m'a fait mal, tu vois, cette fille là, qui ne voulait pas me voir... Tu me connais, tu sais comment je suis, gentille et tout... je ne voulais pas lui faire peur... mais pourtant elle m'a fui... (silence)
Elle ne serait pas morte, tu sais, si elle avait sauté..."

Je les regarde plus attentivement.
La jeune fille en tailleur est blonde ; de belles boucles régulières lui encadrent le visage, qu'elle a enfantin. elle a du rose aux joues, un rouge discret aux lèvres. Elle boit une bière à la bouteille.
Son amie est brune. Elle porte un pantalon noir et une chemise cintrée ; elle n'est pas maquillée.
Elles profitent d'une des dernières journées ensoleillées, pour boire un coup au soleil...

J'imagine toutes les autres filles, la bande, Christelle...
J'espère qu'elles aussi devisent, entre amies, tranquilles, vêtues d'un petit tailleur noir ou autre...
J'espère également pour elles que les charivaris de l'adolescence fondent doucement... sous les rayons mitigés du soleil du présent.

MuLM, 30 octobre 2009
Photo extraite de la page :http://www.flickr.com/photos/_aurore_/2599471264/in/set-72157600088512337/

lundi 26 octobre 2009

Boule à facettes


© MuLM

tag de arf (poésie )
A vingt trois ans
J'étais boule à facettes
Dont les éclats préparaient ma vie en devenir...
La piste semblait vide
 la musique forte,
l'Autre à la porte
Tout était possible...
Vingt trois miroirs reflétaient

Mon humeur inconstante
de post adolescente

Les éblouissements voluptueux
qui picotaient les sens

Le gargouillis effervescent
des ivresses innocentes

Et les étourdissements
des premières questions
sourdes et lancinantes

A vingt trois ans,
je balayais d'une main les
"qui es-tu?"
 "que veux tu ?"
 "où va ta vie ?"
Petite boule à facettes
Je voulais tourner
danser dans la musique
m'enivrer de lumière

La gaze mal cousue
sur les fêlures d'enfance
commencait                                  à s'effilocher              par endroits
le cerveau                                     la bouche                  le coeur

Mais je cochais                            très sage                    les cases
d'une fête réussie
un amour                                     un avenir                    une vie


La boule connaissait ses premiers hoquets
un tremblement                             une angoisse              un arrêt


A vingt trois ans
j'inaugurais le déroulé des mots
l'oppressante logorrhée
les baisers moléculaires
le lent apprentissage
du fil de ma pensée

le cerclage progressif de la charpente

Ecrit de MuLM, octobre 2009

jeudi 22 octobre 2009

Grandir


© Franck Laborde


L'après-midi brumeux
Le soleil cotonneux
Secouent le drap du ciel
Ils descendent doucement
Et enveloppent mélancoliques
La peau claire des passants
Et la mienne
............................. Je ne veux pas grandir

Je les regarde dans un demi-sourire
S'exciter, arpenter les trottoirs
Et courir
Vers une maison, un boulot, une terrasse
Et demain
Les voitures sur le boulevard
Ebranlent le manège
Sans le bruit des klaxons
Fini le crissement des pneus sur l'asphalte
C'est la musique lancinante
De la fête foraine
Où les hommes se meuvent
Pantins désarticulés
Dans cette molle attraction
Où les clowns tournent en rond
..................................... Je ne veux pas grandir

A les épier du coin de l'oeil
Derrière la vitre trouble de ma fenêtre
J'essaie de retrouver à chaque tour
Le même visage
Celui de la petite fille fardée
Aux boucles d'automne
Ce ne sont pas des larmes
Juste la pluie qui s'étonne
Et mon humeur maussade
Qui file, fouille et s'enfuit
Et cherche sous les masques
Une joie pure et sage
L'odeur de maman
J'entends parfois de loin
La voix de Franck
Il est mon amant, je suis une enfant
Avide de baisers comme de bonbons
...................................... Je ne veux pas grandir

Si seulement d'un clin d'oeil
D'un clic photographique
J'arrêtais le temps
Je pourrais tout repeindre
Aux couleurs de l'enfance
Immobiliser cet homme maigre et blafard
Cette femme au visage marmoréen
Ces gosses pâles et neurasthéniques
Et du rouge pour les joues
Du violet pour les lèvres
Du vert pour les regards
Je danserai alors ma folle sarabande
Au milieu de la foule
Ivre de cris, de rires, de souvenirs
Inondée de couleurs
Bavant sur tout ce gris

Je ne veux pas vieillir

Ecrit de MuLM, juillet 2002

mercredi 21 octobre 2009

La petite fêlure - extrait 4




Chapitre 4 : Le petit déjeuner (I)

Elle est assise face à lui. Il lit le journal.
C'est le petit déjeuner : ils ne se parlent pas.
Elle ne voit que les pages déployées devant son visage.

Marie trouve étrange ce corps sans tête, auréolée des nouvelles du jour. La voix monocorde d'un journaliste à la radio et les pages tournées bruissent. Cela fait une petite musique qu'elle scande du bout de l'ongle sur la table.
Malgré tous ces sons, le silence est épais. L'air est ouaté mais cela n'a rien de doux.

Elle tourne la tête et voit se dessiner la silhouette de Complaisance. La brune aux yeux verts l'accompagne de plus en plus souvent. Aujourd'hui elle est nue, ses longs cheveux dissimulent à peine l'aréole de ses seins. Marie rougit.
 Mais l'homme en face d'elle ne s'aperçoit de rien, il ne lève même pas les yeux...

Cette femme étrange, présence énigmatique dans son cerveau fatigué, aime à jouer avec ses nerfs. Ne pas oublier que l'enjeu est de cultiver l'adultère. Marie ne doit pas oublier.

Complaisance dit : "J'ai invité quelqu'un". Sa voix est grincante, son sourire laid. Un homme au visage émacié, le corps aigu, vient s'assoir sur la table. "Voici Ressassement".

L'homme maigre pose ses lèvres sur la bouche de Complaisance et l'embrasse goûlument. Leurs langues se mêlent, leurs bouches se dévorent jusqu'à la morsure. De ce baiser cannibale naît un lezard visqueux.
Une bête noire et glissante, qui devale leurs mentons, leurs cous, leurs ventres et atterrit sur le bois clair de la table.
La langue de l'animal est coupante comme une dague.

Marie assiste, incrédule, à la déconstruction de l'espace. Elle a beau écarquiller les yeux, chercher un lien, une accroche... Rien.

Le lézard étête l'homme, assis à table devant son petit déjeuner, d'un seul mouvement de sa langue fourchue.
Aucun son ne sort de l'homme lorsque sa tête tombe.
La cuisine et la vie de Marie se désagrègent dans le déroulé des petites et grandes nouvelles du jour.

Ressassement et Complaisance  dansent à quatre pattes frénétiquement, dans la flaque de sang qui se répand. ils savent enfin que ce qui est défait s'étale là sous leurs pieds.

Le lézard lape. Larmes et lymphe.

La panique emplit peu à peu le corps de Marie, elle étouffe. Un autre a dit : "Le désir s'ébauche dans la marge où la demande se déchire du besoin".

Marie tremble, tire sur elle sa peau de chagrin, et sort de la pièce en rampant.

"Où tu vas ?"
"Je pars"

Sa voix vacille, comme un enfant qui fait seul son premier pas.
Il faut quitter le lieu du drame.
______________

Chapitre 5 : Le petit déjeuner (II)

Marie et Vincent sont assis dans la cuisine, face à face. Il lit le journal, elle l'observe. C'est le petit déjeuner, ils ne se parlent pas.
Il a acheté le pain et récupéré le journal.
Elle a fait le café et allumé la radio.
Il sort le beurre.
Elle prend le miel.
Il fait chauffer son bol de café au lait dans le four à micro-ondes.
Elle a sorti une assiette creuse dans laquelle elle verse des céréales.
Rituels.
Il s'assoit près de la fenêtre. Elle s'installe près de la porte.
Il ouvre son quotidien, elle pose son regard sur lui.
Ils ne se sont pas dit un mot, leurs yeux ne se sont pas croisés.
Silence.


Elle gratte la table. Les céréales ramollissent dans l'assiette ; elle fronce les sourcils, parce qu'elle déteste ça. Cela dure une minute à peine.
On entend la voix monocorde du journaliste de France info et le bruissement du journal. Marie observe Vincent. Vincent lit scrupuleusement tous les articles du quotidien...

Elle se lève brutalement, la table tremble, le lait déborde et se répand sur le sol.
Il lève la tête.

"Où tu vas?"
"Je pars"

Vincent soupire et reprend sa lecture, Marie est en peignoir et n'ira nulle part.

___________

Chapitre 6 : le petit déjeuner (III)

J'ai mis la radio pour couvrir les bruits de ses mouvements dans la cuisine. Je n'ai pas besoin de lever les yeux, je connais les raisons de son agitation d'abeille travailleuse : elle veut parler...

Et je n'ai pas envie d'une énième confrontation. Pas envie de logorrhée stérile, de verbiage à n'en plus finir.
Mettre des mots sur chaque geste, donner des raisons, expliquer.
J'ai envie de silence. Ou alors d'une langue étrangère. D'un mystère incompréhensible où noyer mes pensées, où poser mes désirs. La bouche d'Ana, la musique de sa langue, nos baisers, son sexe et ses lèvres avides.
Je crois que je n'aime plus Marie. Je l'ai aimé si fort, c'était il y a quelques mois à peine... que s'est-il passé ? Ana ? Oui, mais elle n'était pas la première à m'abreuver du miel de son corps.... Alors ?...

Marie me pèse.
Je ne l'aime plus parce qu'elle est toujours là, plus présente que ma propre ombre... parce qu'elle veut que je l'aime plus que moi-même... et je ne sais pas si je m'aime vraiment...

Elle sort. Elle voudrait, je présume, que je la retienne. Mais où irait-elle habillée de la sorte ? Ce n'est qu'un nouveau stratagème pour me mettre hors de moi.
Je ne bougerai pas...

Je sais de toute façon qu'elle ne me lâchera pas.



Extraits de La petite fêlure déjà publiés sur ce blog
chapitre 7 : l'arrivée de Complaisance & chapitre 8 : la recette http://l-oeil-bande.blogspot.com/2008/11/la-petite-flure-extrait-3.html

lundi 19 octobre 2009

La première fois


Claude Nori 1983 © all right reserved.


Petit récit fictionnel inspiré par le thème décliné entre autre par arf

La première fois que j’ai fait l’amour repose sur un malentendu...
Il ne pouvait être question d’amour, puisque je ne savais pas faire avec ce sentiment.

Si j’avais acquis la maîtrise dans un domaine, pendant mes années d’enfance et d’adolescence, ce n’était pas dans celui du bonheur.
J’étais familière avec le drame (avec un petit d), les cris, les bruits sourds des corps qui se heurtent...

Mais intellectuellement, je savais quels gestes, quels actes, quels scénarios construire autour du sentiment d’amour. J’avais lu des romans.
Les collections sentimentales de Harlequin, objet de ricanement de ma mère et de mes professeurs, étaient d’une lisibilité rassurante. Pas de fausse surprise, de dénouement inattendu. Azur, Audace, Passion... toutes disaient la même chose : peu importe les aléas de l’histoire, à la fin « elle » et « lui » finissaient ensemble.

Quand la mer était démontée tout autour de moi, quand les vagues me submergeaient encore et encore, le bateau que constituaient ces livres me menait droit au cap d’une existence, certes illusoire, mais sereine.

Alors oui, ma conception de l’amour était artificielle.
Bien sûr, je n’ai pas eu de petit ami pendant l’adolescence, il fallait que ma vie et mes lectures sédimentent.
Il fallait que j’apprenne à être fausse, à toujours regarder de l’extérieur ce qui m’arrivait.
Il fallait apprendre à maîtriser les failles, et cela ne pouvait se faire avant une certaine assise dans l’existence...

Evidemment à vingt ans, on n’assoit rien du tout, mais comme l’embrasse parentale se distend, on acquiert une apparente liberté.

Adieu les « Tant que tu seras sous mon toit, Manuella, tu feras ce que je dis », ou les « Pour qui te prends tu ma petite, parce que tu es majeure, tu te crois plus maligne que nous », ou encore « Ma pauvre fille, tu te crois jolie et intelligente, mais ton âme est laide ».

Les mots continuaient à habiter mes rêves, mais je ne les entendais plus : le silence laissait un espace vacant où déployer d’autres histoires.
Pour cela, je devais toujours être d’accord, toujours être partante, accepter toute nouvelle expérience, et jouer peu à peu de mon pouvoir de séduction...



Ce fut l’alcool, les cours séchés, la drogue, les fêtes, et les garçons... mais aussi les manifestations contre les réformes de l’enseignement supérieur, la première association, le premier job, le premier appartement en colocation.
Une boulimie d'actions après un désert de mots...

Aux flirts timides du début, succéda rapidement pour Manuella, l’envie d’un grand amour. Elle jeta son dévolu sur un jeune garçon de son âge qu’elle avait rencontré en cours.
Elle avait remarqué qu’il s’intéressait à elle. Il la regardait presque malgré lui, et cherchait par tous les moyens à se rapprocher d’elle : il avait adhéré à l’association qu’elle fréquentait, il était aussi devenu ami avec sa colocataire.

Bien qu’il ne soit pas du tout son type (mais elle ignorait en fait quel était son type) et qu’il ne lui inspirait ni sympathie particulière, ni dégoût, elle commença à considérer avec intérêt ce spécimen mâle.
Et inconsciemment, son comportement évolua ; elle enfila le rôle du personnage principal féminin du roman de sa vie...
Comme rien ne les séparait, elle inventa des obstacles à leur histoire, qui rendaient Romain fou de chagrin, et permettaient à Manuella de le réconforter, et d’avoir toute maîtrise sur la situation.
La résistance ultime de Manuella fut le sexe. Comme Romain l’aimait, il attendit.

Ils s’installèrent très rapidement ensemble : Manuella le rejoignit dans son studio au grand dam des parents de Romain, qui voyaient d’un très mauvais œil cet emballement amoureux.
Ce désaccord familial n’était pas pour déplaire à Manuella, c’était un combat à sa mesure : conquérir l’amour de ses parents...

Mais le jeune homme se lassa. A vingt ans, les hormones bouillonnent. Manuella sut un soir, qu’il était temps de passer au dénouement. Et pour elle, coucher, c'était conclure l’histoire...


Je me rappelle très bien la couverture marron qui était sur le canapé lit. Elle était à carreaux et moche.

Romain et moi étions nus.
Je n’ai aucun souvenir de comment nous nous sommes déshabillés. L’avions nous fait chacun de notre côté, ou était-ce lui qui m’avait dénudée ?... je ne m’en souviens pas. Je revois juste ma culotte jaune à fleurs rouges roulée en boule à côté de ses chaussettes d’une couleur douteuse.

J’étais allongée sur le dos, il pesait sur moi.

Je le regardais curieuse, et sentais les os pointus de ses bras, de ses jambes sur mon corps. Romain était maigre. Il ne me caressait pas, il embrassait ma bouche...
Est-ce que je répondais à ses baisers ? Je ne m’en souviens pas.

Ma mémoire flanche.

J’ai du mal à reconstruire cette première fois. Je me rappelle juste que je sentais son sexe lentement entrer en moi. Une impression d’avancée centimètre par centimètre...
Une impression de n’éprouver ni plaisir, ni douleur... une sensation de légère résistance de mon corps qui reçoit son corps.

Il a joui, pas moi. Ce fut très rapide.

Y a-t-il eu des mots ?
Je crois qu’il m’a dit « je t’aime ».
Lui ai-je répondu ? Sans doute...
Là encore je ne m’en souviens pas...


La première fois que Manuella a fait l’amour a posé la pierre d’un malentendu... 
Vingt ans à vivre sur une erreur de sens.

La première fois aurait dû clore leur histoire, comme dans ses romans à l’eau de rose... Après le baiser, les retrouvailles ultimes, on tourne la page. Alors, mentions d’éditeur et de copyright ramènent à la vraie vie...

Vingt ans, quatre enfants, une maison pavillonnaire, une coexistence sage...

Un matin, Manuella se lève, descend rejoindre Romain, déjà installé devant son petit déjeuner.
Elle le regarde froidement et dit : « Je ne t’aime plus... et en fait, je crois que je ne t’ai jamais aimé. »


Je me rappelle avoir quitté le lit et être allée sous la douche, la tête lourde.
Je me rappelle la désagréable perception de ma pensée réintégrant mon corps.
Je me rappelle m’être accroupie, triste et vide, à regarder mon sang tourbillonner et disparaître dans la bonde…

Disparaître comme mes souvenirs d'enfant.

Comme ma vie dont je n'aurai finalement jamais saisi le sens.
Ni hier.
Ni maintenant...

Ecrit de MuLM octobre 2009