jeudi 19 novembre 2009

Tu fais quoi ?


©vanessasanterre


à Franck L.

Lorsque le soir
tu rentres tard
tu me trouves
bien souvent assise
derrière l'écran

tu te penches
sur mon épaule
m'embrasse le cou
parfois la joue
et demande
systématiquement

tu fais quoi ?

toi et moi savons bien ce que je fais
le soir lorsque tu rentres tard
que tu me trouves
que tu te penches
que tu m'embrasses

je passe les quelques heures
qui me séparent
de mon lit et de tes bras
les yeux rivés sur mon écran

les enfants sont couchés
le silence s'est posé
les poèmes poussent
mes doigts galopent
dans le clavier jardin
mes mots sont des petits lapins

tu fais quoi ?

toi et moi savons bien
ce que font les petits lapins
inutile de faire un dessin
ils ne mangent pas de carottes
ils ne font pas une belote
ils se multiplient

je fais et défais mille vies
comme tu n'es pas là
je laisse les mots
se mettre en pelote

ce soir dans mon dos, tu te pencheras
en lisant mes mots me déshabillera

tu fais quoi ?

tu sais bien
je couche sur écran mon intimité
et le rouge aux joues, la nuque enflammée
quand le soir très tard tu m'as embrassé
je sens ton regard lire ma nudité

Ecrit de MuLM, novembre 2009

mardi 17 novembre 2009

Fonction Air


© MuLM

Je cours, je cours
mon corps bat la chamade
j'avale les couloirs
de mon pas impatient
il faut lire il faut dire
il faut faire
je suis fonctionnaire
guettant des bouffées d'air

car mon souffle est si court
je me heurte aux collègues
qui courent qui me mailent
m'appellent m'interpellent
j'envoie mille messages
refais Shéhérazade
les mille jours sans fin
les mots du lendemain

et je prends hors d'haleine
d'une embrasse fragile
tâches qui s'amoncellent
me débordent ou m'élèvent
puis au gré d'un arrêt,
d'une pause impromptue
mes limites se mêlent
aux idéaux déçus

ce que je fais me plaît
je suis fonctionnaire
la fonction de faire lien
entre un livre et un moi
je n'ai pas à me plaindre :
sécurité d'emploi

mais je songe parfois
au glissement sournois
qui change insidueusement
le sens du mot "public/que"

alors je cours je cours
je lis je fais je dis

Enfin le soir tombe
enfin tout se pose
mon fol esprit s'apaise
sous de frêles menottes :
"viens maman, que je caresse
 que je bisoute, que je frotte
ta peau, ton front, ton cou, tes joues"

mes pas ralentissent
la vie reprend sens
dans l'immobilité
d'un instant partagé

j'ouvre un livre et raconte
lentement, mollement, doucement
une histoire
et alors comme avant
je retrouve ma place
dans cette circulation
ce lien renoué

l'enfant, le livre, é/moi

Ecrit de MuLM, novembre 2009

mardi 10 novembre 2009

L'air du temps


                                       © Listo_provisoire

Soudain l’atmosphère change, le temps est à l'orage
Le voile gris de la pluie se pose dans la pièce
Sur les meubles, sur le sol, il voile ma pensée
Une humeur sombre s’invite et me fait dériver :

je suis seule…

Personne, même pas l'idée de l’homme
Ma pensée tournicote et cherche où se poser
Le paysage hostile fait trembloter mes cils
Le manque grandit et tranche

Ma tête de mon corps…

Je vois mon dos courbé et mon doigt appuyé
J’entends l’ordinateur vibrer contre mon pied
L’unité centrale chante, obsédante sirène
Me voilà ! je bascule

dans l'e-réalité...

La lumière crève l'écran, je reprends mes esprits
Je plisse le regard : où est le bon chemin ?
Adossée à la vitre, les pixels fleurissent
J'en cueille ici et là, et les donne à Doris :

Ma souris a un nom...

Ma tête regarde froide ces élucubrations
Sans indulgence, elle jauge
L'aiguille dans mon bras
Elle tend pourtant l'oreille aux voix d'ici et là :

le silence répond...

Le cerveau voudrait bien récupérer son corps
Mettre face à face l'émoi et tous les autres
Inonder le salon de cris et de chansons
Demain les enfants rempliront

le triste appartement...

Il y a l'homme, et la fille, et le petit garçon
Mais les amis de chair s'éclipsent, sont moins présents
Pour une re-création, un partage d'écrivants
La jouissance virtuelle se pose par hasard

Sur des IP bavards, des blogs phosphorescents...

Et j'apprends à asseoir mes mots si hésitants
Sur les bords de lèvres que je ne verrai pas...


Ecrit de MuLM, novembre 2009
Photo extraite de la page de Listo_provisoire : http://www.flickr.com/photos/andre-lozano/3002662358/

samedi 7 novembre 2009

Ce ne fut qu'un bain



Ce ne fut qu’un bain
Qu’un simple corps plongé
Dans une gorgée de vin
La mort est une ivresse
Et moi je suis à jeun

Sans savoir comment
Les chansons voguent
Au gré d’un fleuve
Les mots comme des ancres
T’ont tiré vers le fond

Et va dire pourquoi
Tes notes ont besoin d’eau
Et pourquoi ta musique
Ressemble à des sanglots

Tu te tais
Ton visage est pâle
Ta bouche muette
Auréole glacée
Tu givres le comptoir
Que mes doigts
Froids Caressent

Tu t’es noyé
En ne laissant que rage,
Frustration et stupeur
Alors qu’il était simple
De donner par la mort
A tes mots une odeur
De cadavre et de gloire

De laisser s’essouffler
Les chagrins... toujours blêmes
La terre recouvrir...
Tous ces gens que l’on aime

Ecrit de MuLM, 1997
Photo extraite de http://www.flickr.com/photos/lisa_rock/1910917853/in/photostream/

mardi 3 novembre 2009

Le sommeil


 
Floorghosts © Jan Bakker

Ombre blanche
Mon fantôme est tout noir
Il agite des fleurs
Et fait pleuvoir du miel.

L’ombre blanche
C’est comme neige au soleil
Qui fond dans un verre plein,
Un diabolo-orgeat
Siroté par un chat
Celui d’Alice, hélas,
Vire au caca d’oie.

De l’ombre blanche
Surgissent des angelots
Aux fesses rebondies
Aux joues rouges de pomme
Ils reposent sur les seins
De la gentille nonne
Et la femme murmure :
“ Oh, Michel, pourquoi es-tu parti ? ”
Elle dort et fait parfois pipi au lit.

Née de l’ombre blanche
Marie prie pour que Dieu
Lui donne les yeux bleus
Elle mange des carottes pour aider
Le bon Dieu
Mais ses yeux sont tout noirs,
Elle épouse un Joseph
Pour avoir un petit Jeff
Aux yeux comme l’azur
Mais il a les yeux de l’amant
Verts.

Aînée de l’ombre blanche
Tu mènes d’une main de fer
Le Paradis et l’Enfer
Les candidats se pressent
Se brûlent toujours les fesses
et les trempent dans l’or
Ils sont bien trop pressés
Qu’ils repassent le lac...
La Mort, d’une bonne claque
Récupérera sa barque !
C’est selon son humeur que certains sont
Au ciel, d’autres au bord de la mer...

L’obscurité est née de l’ombre blanche
C’est pourquoi ma nuit est peuplée de rêves
De femmes éthérées, d’hommes bien plantés
Et de lumières crues.

C’est pourquoi le matin quand je me lève
J’ai les yeux gonflés, la bouche embrasée
Et si mal...au cœur!

Ecrit de MuLM, 1993

lundi 2 novembre 2009

Conversation #1



Le pont noir #7 © Aurore

Je suis une curieuse...

L'autre jour, la petite famille au grand complet goûtait dans une crèperie de la rue du Taur.
A la table voisine, deux jeunes filles mangeaient.
Elles étaient très jolies et très bien habillées... la vingtaine conquérante et classieuse...
Malgré moi, je n'ai pu m'empêcher d'entendre, puis d'écouter leur conversation...

La plus élégante des deux, dans un petit tailleur noir, disait à l'autre :
"Moi je ne suis pas vénale, tu sais... Vénale, c'est quand on a envie de ce que possèdent les autres... Moi tu vois, j'aime le luxe, j'aime l'argent, mais je ne suis pas vénale... si je veux une belle voiture rouge, et bien je vais travailler pour l'avoir... si je veux du luxe, je vais tout faire pour en avoir dans ma vie... Non, je ne suis pas vénale : vénale c'est envier les riches..."

Un peu plus tard, la même :
"Tu sais, quand j'étais jeune, je traînais avec une bande de filles pas sympas... un peu racaille, tu vois... mais j'étais jeune, je suivais, je n'étais pas méchante... Ca me faisait rire tout ce qu'on faisait ensemble... ça me fait penser à cette fille là, qu'on asticotait tout le temps. Elle avait douze ans et elle faisait encore pipi au lit... c'est une maladie, tu sais... Je crois que ça s'appelle érunésie, quelque chose comme ça...oui c'est ça, c'est l'érunésie... Un jour cette fille, je ne sais plus pourquoi, on voulait l'obligeait à sauter du haut d'un mur... (elle lève le bras, pour montrer la hauteur)... Pas très haut, hein... elle serait pas morte si elle avait sauté, bon peut-être qu'elle se serait cassée quelque chose... mais elle serait pas morte... enfin bref, elle n'a pas voulu ! Qu'est-ce qu'on a pu la traiter et l'embêter !...
Ouais, je faisais n'importe quoi avec cette bande... Toutes ces filles, je ne les vois plus, je ne sais pas ce qu'elles deviennent...
Mais l'autre jour, c'est rigolo, je marchais dans la rue, et je la vois : la fille qu'on embêtait...
Je la rattrape et je lui dis : "Bonjour Christelle, tu vas bien". J'ai vu dans son regard qu'elle m'avait reconnu. Elle m'a juste dit bonjour du bout des lèvres, puis elle a baissé la tête et elle est partie... Ca m'a fait mal, tu vois, cette fille là, qui ne voulait pas me voir... Tu me connais, tu sais comment je suis, gentille et tout... je ne voulais pas lui faire peur... mais pourtant elle m'a fui... (silence)
Elle ne serait pas morte, tu sais, si elle avait sauté..."

Je les regarde plus attentivement.
La jeune fille en tailleur est blonde ; de belles boucles régulières lui encadrent le visage, qu'elle a enfantin. elle a du rose aux joues, un rouge discret aux lèvres. Elle boit une bière à la bouteille.
Son amie est brune. Elle porte un pantalon noir et une chemise cintrée ; elle n'est pas maquillée.
Elles profitent d'une des dernières journées ensoleillées, pour boire un coup au soleil...

J'imagine toutes les autres filles, la bande, Christelle...
J'espère qu'elles aussi devisent, entre amies, tranquilles, vêtues d'un petit tailleur noir ou autre...
J'espère également pour elles que les charivaris de l'adolescence fondent doucement... sous les rayons mitigés du soleil du présent.

MuLM, 30 octobre 2009
Photo extraite de la page :http://www.flickr.com/photos/_aurore_/2599471264/in/set-72157600088512337/

lundi 26 octobre 2009

Boule à facettes


© MuLM

tag de arf (poésie )
A vingt trois ans
J'étais boule à facettes
Dont les éclats préparaient ma vie en devenir...
La piste semblait vide
 la musique forte,
l'Autre à la porte
Tout était possible...
Vingt trois miroirs reflétaient

Mon humeur inconstante
de post adolescente

Les éblouissements voluptueux
qui picotaient les sens

Le gargouillis effervescent
des ivresses innocentes

Et les étourdissements
des premières questions
sourdes et lancinantes

A vingt trois ans,
je balayais d'une main les
"qui es-tu?"
 "que veux tu ?"
 "où va ta vie ?"
Petite boule à facettes
Je voulais tourner
danser dans la musique
m'enivrer de lumière

La gaze mal cousue
sur les fêlures d'enfance
commencait                                  à s'effilocher              par endroits
le cerveau                                     la bouche                  le coeur

Mais je cochais                            très sage                    les cases
d'une fête réussie
un amour                                     un avenir                    une vie


La boule connaissait ses premiers hoquets
un tremblement                             une angoisse              un arrêt


A vingt trois ans
j'inaugurais le déroulé des mots
l'oppressante logorrhée
les baisers moléculaires
le lent apprentissage
du fil de ma pensée

le cerclage progressif de la charpente

Ecrit de MuLM, octobre 2009