L'absente


© EudaldCJ

Je me demande
si cinq litres de sang peuvent être bus par des fibres
si les oiseaux picorent les chairs et les bouts d'os
si on sait quel arbre donne l'émail des dents
si la lymphe est un  fertilisant
si les souvenirs s'échouent dans les poumons

je me demande
si sa bouche sourit quelque part dans une île
si elle rit si elle pleure si elle danse si elle jouit
si elle tricote du neuf avec ses vieux  tissus
si elle marche gracile boulets de coeur aux pieds
si on sait quelles femmes savent s'évaporer

je me demande si on peut vivre lesté d'incertitudes
je me demande si la mort vaut mieux que la fuite
je me demande si l'absence pèse

................................................l'ombre d'un crime



MuLM, mars 2010

Forgetfulness par Billy Collins



Lecture du poème par l'auteur avec animation par Julian Grey
1mn52
Traduction du poème Forgetfulness de Billy Collins par Saïdeh Pakravan

Perte de mémoire par Billy Collins

Le nom de l'auteur est le premier à partir
suivi docilement par le titre, l'histoire,
la conclusion déchirante, le roman tout entier
qui devient soudain un roman que vous n'avez jamais lu, dont vous n'avez
même jamais entendu parlé,

comme si, un par un, les souvenirs que vous abritiez
décidaient de prendre leur retraite dans l'hémisphère sud du cerveau,
dans un petit village de pêcheurs ou il n'y a pas de téléphone.

Cela fait longtemps déja que vous avez dit adieu aux neuf muses
et regardé l'équation quadratique faire ses valises,
et là, tout de suite, alors que vous mémorisez l'ordre des planètes,

autre chose prend la fuite, une fleur emblème d'état, peut-être,
ou l'adresse d'un oncle, ou la capitale du Paraguay.

Quoi que ce soit dont vous tentez en vain de vous souvenir,
vous ne l'avez pas sur le bout de la langue,
ni même tapi dans quelque recoin obscur de votre rate.

Cela s'éloigne le long d'une sombre rivière mythologique
dont le nom commence par un L, pour autant qu'il vous en souvienne,
alors que vous partez vous-même vers un oubli où vous allez rejoindre ceux
qui ne savent même plus comment nager ou monter à bicyclette.

Pas étonnant que vous vous leviez au milieu de la nuit
pour rechercher dans un livre sur la guerre la date d'une bataille célèbre.
Pas étonnant que la lune dans la fenêtre semble s'être faufilée
hors d'un poème d'amour que vous avez connu par coeur.

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Saïdeh Pakravan

Comment j'écris

© Larsen Visuel

je n'ai pas un brin
d'imagination
j'exploite et
je ressasse
la fille
le fils
et l'homme

je dissèque la famille
ma caboche, ma cervelle
en milliers
de vers blancs

je recompose
des mots, mes maux
et me remets en tête
salives de poètes

mais la matière grise
est une peau de chagrin
alors je ruse et biaise
je soulève ma calotte

dans mon lobe frontal
un tamanoir grisé
au museau tubulaire
de deux mètres de long
se love au chaud

son tube transparent
pénètre narine, oreille
bouche et autre orifice
pour offrir au cortex
de la matière à moudre

"Avez vous vu le tamanoir ?
Oeil bleu, oeil gris, oeil blanc, oeil noir,"
et non, Monsieur Desnos,
personne, les yeux dessillés
ne voit ma bête

"Je n'ai pas vu le tamanoir !
Il est rentré dans son manoir"
et oui, Robert,
une fois rassasiée
ma bête s'épanche
en substance blanche

quand j'observe un ami
un collègue parler
rire à gorge déployée
je vois langues et glottes
mots et grelots de joie
disparaître aspirés
fourmis noires dans le nez
du tamanoir grisé


Ecrit de MuLM, mars 2010

Retrouvailles

© Martin Deteuf

Il a toujours aimé être tiré à quatre épingles.
Dès son plus jeune âge.
Elle se rappelle comme il pouvait être insupportable le matin, quand arrivait l’heure de l’habillage. Elle s’agaçait, le père haussait le ton, les frères râlaient… Nicolas ne bronchait pas ; il supportait cris, coups, moqueries pour obtenir la chemise, ou le pantalon, ou la veste.

Chez les Valat, la vie n’était que manques. D’argent, d’espace, de souffle.
Le père travaillait pour nourrir la famille, la mère élevait les enfants, les enfants poussaient.
Alors l’aspect extérieur, les fringues… « Conneries, disait le père, garder son boulot, nourrir les gosses, payer les factures, ça, ça a du sens… »

Il y avait quatre enfants.
Quatre garçons, et peu de temps pour les futilités. Les vêtements, les jouets, les livres, tout devait servir successivement aux gosses. Etre solide, pratique et durable.
Le beau était à ranger dans le rayon des futilités.

La mère avait même poussé l’esprit pratique, jusqu’à maîtriser ses cycles. Elle avait mis au monde ses enfants tous les deux ans. « Pas de souci du coup, s’était-elle dit, pour la transmission des vêtements des aînés aux plus jeunes… »
Oui, mais il y avait Nicolas, le dernier, obnubilé par son apparence.

Au poids d’une existence morose et pénible, s’est ajoutée l’insolence de ses désirs.
A l’adolescence, le fils et le père se sont heurtés et ne se sont plus parlés.
Jusqu’à la mort du vieux.

La mère ne comprenait pas d’où venait la crispation de son fils sur les questions vestimentaires. Etait-ce parce qu’il était le plus chétif et le moins beau des quatre ? Etait-ce parce qu’elle l’avait trop couvé bébé ? Elle n’en savait rien. Mais ce petit être maladif qu’elle avait porté pendant neuf mois et couvert de baisers nourrisson, lui était devenu, les années passant, aussi étranger qu’un animal bizarre.

Elle ne se sentait pas de la même espèce que lui.

Pourtant la coquetterie de son fils, bien qu’elle s’en défende, l’avait toujours fascinée…
Les plis de son pantalon par exemple, ils étaient toujours impeccables…
Comment faisait-il ? Le soir après une journée d’école, de collège, de lycée, puis de travail, comment pouvait-il rentrer avec les plis aussi nets ? Ne s’asseyait-il donc pas ?
Et quel était son secret pour avoir le menton si lisse… Son père, lui, en fin de journée, avait toujours le menton rugueux…

La mère s'interroge :
« Tu te rappelles, Nicolas, des baisers rugueux de ton père ?
Non, tu ne t’en souviens pas… Je suis bête aussi… vous ne vous embrassiez pas souvent…
Evidemment je te parle de ça… cela remonte à quand la dernière fois qu’on s’est vus ?…
Trois ans ?
Dix ans ?!!!
Alors, tu n’étais pas là à son enterrement…
Quel dommage.
Pour une fois j’avais fait attention à mon apparence, tu aurais été fier de moi. J’avais mis ce tailleur noir que tu m’avais envoyé pour un Noël… Bon évidemment j’avais un peu grossi… Mais j’avais rajouté une bande de tissu à l’arrière pour élargir le corps de la veste… Et pour que personne ne se rende compte de rien, j’avais mis cette étole bleue que ta tante Margareth m’avait donnée.
Ne fais pas la grimace… je t’assure, cela allait très bien avec le tailleur… Nathalie m’a rapporté que beaucoup de gens m’avaient trouvé élégante et digne…
Personne n’a fait de remarques sur ton absence, tout le monde savait combien tu travaillais dur. Etre responsable de milliers d’emplois, c’est quelque chose tout de même. »

Nicolas a compensé sa nature malingre par le développement d’une volonté opiniâtre. Il a voulu être le meilleur, il est devenu le plus ambitieux. Il a voulu l’argent et le luxe, il a aussi obtenu le pouvoir.

Et en vieillissant, sa méticulosité s’est doublée d’une élégance ravageuse : Il portait toujours de beaux costumes très chers.
Lorsqu’elle regarde dans les cahiers tous les articles de presse, qu’elle a collectionné sur son ascension fulgurante, elle voit sur presque toutes les photos un petit air hautain qui tient à distance le photographe, mais aussi les lecteurs de ces magazines people.
Il semble dire : « Vous vous délectez de ma vie… épiez moi… photographiez moi, admirez ma réussite insolente, enviez moi, jalousez moi…jamais vous ne pénètrerez mon intimité ! ».

Et la montre qu'il porte sur cette photo par exemple, elle est sûre qu’elle vaut au moins son salaire d'un mois !… Mais lui l'arbore avec détachement.
Avec classe.
Il fait un signe à quelqu’un d'une main et attrape quelque chose de l'autre, Le poignet de la chemise se relève, et on aperçoit le bijou d’horlogerie...
Oui, qu’est-ce qu’elle est jolie cette montre !

Cette montre maintenant posée sur ta table de chevet, près des comprimés.

Elle ne sait pas où il a appris tout ça… le sens de l’harmonie… le souci du détail… et le mépris.

La mère est fière, même si elle sait qu’elle n’y est pour rien…
Cela fait si longtemps qu’il est parti. Son assurance, il l’a acquise loin d’elle, loin d’eux.

Au début de son installation à Paris, il l’avait un jour appelé pour lui demander de ne pas lui en vouloir pour les démarches qu’il faisait. Il souhaitait modifier son nom… C’était il y a si longtemps… aujourd’hui, prendrait-il la peine de l’en avertir… elle sait bien que non.

Et puis il y avait l’odeur. Nicolas sentait toujours bon après une journée d’école. Les rares fois où elle l’avait revu adulte, c’était la même chose : il ne sentait pas la sueur comme son père.

Ton père était un manuel, il était sur les chantiers toute la journée… et toi tu travailles dans un bureau climatisé. Mais tout de même, tu bouges, tu sors déjeuner, tu as des rendez-vous à l’extérieur… et même maintenant que la maladie te cloue au lit, que son odeur sure pénètre peu à peu tes chairs… même maintenant tu ne sens pas comme lui les derniers mois de sa vie.

Et maintenant plus de trente ans après, elle éprouve une joie enfantine à retrouver son odeur. Bien sûr, ce n’est plus la même que dans son souvenir. Quand elle pensait à Nicolas, avant leurs retrouvailles inattendues, c’était l’odeur de lait caillé qui lui revenait en mémoire…

Pas cette odeur mâle qu’elle découvre, qu’elle apprivoise.

Quand elle avait appris sa maladie dans le journal, elle avait tout abandonné pour être près de lui. Elle avait laissé son chat, son appartement minuscule et ses trois autres fils…

Seule une mère peut faire ça, non, tu ne crois pas Nicolas ?

Quand elle s'était présentée, la femme de Nicolas l’avait regardé de haut en bas en faisant la grimace. Elle n’avait jamais entendu parler de sa belle-mère.
Ils s’étaient mariés à l’étranger : personne de la famille de Nicolas n’avait assisté à la noce. Il avait juste envoyé un faire-part de mariage.

Catherine était une grande bourgeoise, alors forcément la mère faisait tache dans son immense salon épuré.
Ce salon vide et sans vie. Elle le lui avait dit d’ailleurs « Ca manque de meubles ici ».
Catherine avait haussé le sourcil, mais n’avait rien dit…

Ta femme ne m’aime pas, tu sais… je ne la vois quasiment jamais, elle m’évite.
Mais même si je l’agace, elle pourrait au moins s’occuper de toi ! Ou faire semblant. Elle est tout le temps dehors, à faire les boutiques ou je ne sais quoi…
Mon pauvre fils, tu n’as vraiment pas tiré le bon numéro… non, non, ne proteste pas, une femme qui n’a pas pu te faire d’enfant, pourrait au moins être près de toi dans cette épreuve… Maintenant que tu es malade, elle doit compter les heures avant la fortune…
Pardon, pardon, Nicolas, c’est une horrible chose que je viens de dire, tu vas guérir, je suis là, maman est là…

Elle se met à pleurer …
Souvent quand elle lui cause de choses et d’autres, du passé, de sa vie… elle le sent qui s’agite, qui cherche à communiquer… Mais il ne parle pratiquement plus. Le crabe fait son œuvre et grignote le corps de son enfant.

C’est vrai que la chambre a une drôle d’odeur, ça sent le fade, les médicaments et la sueur, mais elle s’y est faite. Les raisons que Catherine lui a données ne sont pas recevables. Elle ne croit pas une seconde à ce qu’elle lui a dit : sa peur de la mort, sa peur de voir son mari s’éteindre et elle impuissante…
Si Catherine aimait vraiment Nicolas, elle serait là, à sa place, à lui éponger le front, à lui parler, à lui montrer qu’il est encore vivant…

Nicolas essaie de se redresser. Elle l’aide. Elle passe son bras sous ses épaules et le tire vers elle. Un filet de voix trace sa route. Elle a un frisson, le souffle caresse sa poitrine et atteint ses oreilles.

« Fous…moi… la paix »
Il répète « Tais...toi… fous…moi… la paix »

Elle le lâche brutalement et le regarde stupéfaite.
Ses joues sont brûlantes, ses mains tremblent.
Elle n’a pas rêvé les mots de Nicolas.

Elle le dévisage longuement avant de dire d'une voix froide:

Ne me rejette pas Nicolas, ma vie a été triste et sans joie. J’ai tout fait, tout eu en « petit » : une petite vie, un petit couple, de petits plaisirs.
Sauf ta réussite.
J’y ai un peu droit aussi… Maintenant que tu es tout seul, tu dois t’en foutre que ta vieille mère ne sache pas se tenir, te fasse honte, te gêne…

Tu vas crever Nicolas.

Tu es tout seul, ta femme n’est pas là, tu n’as pas d’amis…
Tu sens la mort et il n’y a que moi.

Moi qui suis là comme au premier jour à te torcher le cul, à supporter l’odeur de pus qui envahit ton corps, à regarder la mort te bouffer les chairs… à supporter tes râles et le contact de ton corps décharné.

C’est moi qui te maintiens en vie Nicolas, avec ses mots que tu détestes. Et c’est aussi moi la dernière personne que tu verras avant ton saut dans le néant…

Tu n’es presque plus qu’un cadavre, alors supporte ta mère, endure le laid, le moche …

Je l’ai bien fait.

Ecrit de MuLM, 2009-2010
Photo de Martin Deteuf, extraite de http://www.flickr.com/photos/martindetoeuf/3087342386/

J'ai perdu

© Thierry Courosse
J'ai perdu
en une seconde
la tête les jambes

rompues
les liens
au ciel
adieu
racines

je ne suis plus
qu'un bout de
chair
qui roule
sur la terre
molle

mêlant
une douleur
sourde
à l'odeur moite
du sol

ballotté
en tous sens
par les mots
qui s'empilent
qui s'emmêlent
et enflent

je pense
aux larmes
qui sèchent
aux crânes
disparus

je pense
aux moignons
qui refusent
l'oubli
des membres
perdus

aux vies
la mienne
les nôtres
qui lentement
sombrent
avec le reflux

Ecrit MuLM, 3 mars 2010