Les mots comme des épluchures



les mots comme des épluchures
en spirale sur la table
je me suis trop écossé l'oeil

un moignon minuscule
flotte dans une assiette
des secondes goutte
à goutte de ma bouche

l'horloge scande
le rabougrissement
d'une boîte débile
qui branle en équilibre
sur mon cou immobile

le repas est servi
les peaux mortes dessinent
des cartes serpentines
ne mènent nulle part

je pense :
combien de déchets pour une fulgurance ?

autour de la table
l'espace se désagrège
des mots
encore des mots
défont les paysages
obscurcissent le ciel
creusent dans l'abyssal

c'est la nuit
le monde coule
à chaque cuillerée

Apprendre


Elle aurait pu dire :

« Maintenant tu prends ce putain de livre, et tu lis cette page !

Je ne vais pas te laisser faire n’importe quoi, pousser toute tordue comme une fille des rues, courir comme une folle dans la cour, avec des cagnards les pieds nus.

Tu ne seras pas comme moi, à nettoyer la merde des bourgeois, à quatre pattes sous leurs yeux. Je ne te veux pas ma fille, les mains et les genoux calleux.

Tu vas apprendre, et plus vite que ça !

Tu le dois à ton père, qui crève sur les chantiers, pour avoir mêlé son sang au mien. Pour avoir cédé à ma couleur de miel, à mes yeux en amande, mon odeur de charbon.

Tu le dois à sa vie dévastée, à cette humiliation de devoir trimer comme un nègre, lui le fils de blanc. Lui qui serait ce soir, à deviser tranquille sous une varangue, près d’une femme en robe longue entourée de quelques enfants blonds.

Tu dois apprendre ma fille.

Tu es ma revanche. Ta peau noire de suie, ton cerveau plein de mots, voilà mon triomphe et ma rage jetés à leurs visages lourds de mépris.

Et il n’y a que ton savoir qui peut remplacer ma beauté éphémère dans le cœur de ton père. »

Elle aurait pu dire tout cela, mais elle restait silencieuse.

Elle se tenait raide, assise sur une chaise branlante. Sa bouche crispée sur une colère froide, le bloc de glace emplissant sa gorge sèche et l’espace minuscule de la maison.

Sur ses genoux, un livre était ouvert. Les pages étaient tendues, presque à se déchirer sous la pression des doigts. Une lampe à pétrole éclairait les visages d’une lumière faiblarde. Elle jetait des ombres étranges sur les murs recouverts de vieux journaux. Le visage de la mère devenait méconnaissable sous les yeux de l’enfant : des lettres et des photos dansaient comme des diables sous ses sourcils froncés.

La fillette était par terre, la robe sale remontée sur ses cuisses. Une mince cordelette la rattachait au pied de la table. Des traces violettes, souvenirs fugaces de sa résistance, zébraient la peau de sa cheville.
L’enfant était immobile, la tête penchée sur le sol en terre battue.
Elle attendait le cerveau vide, un mot de sa mère qui aurait tordu le cou à ce serpent visqueux qui pressait ses poumons.

La mère aurait pu…

Mais elle a abattu le livre sur la tête de sa fille, et d’un geste brusque a écrasé son visage sur les pages noircies.
- Lis !

Le mot a claqué comme un fouet sur l’échine.


Texte publié le 5 novembre sur Lignées le blog de Samuel Dix-neuf Mocozet dans le cadre des vases communicants

crédit photo picstout

J'entends le plic


J’entends le plic
et le ploc de la pluie

Le plic de mes talons
le ploc de mon corps
qui balance en cadence

j’ai seize ans
je suis une masse
d’hormones
ça coule et vibrionne

les regards qui me frôlent
font hérisser mes poils
j’ai alourdi mes joues
d’une couche de fard
barbouillé mon regard
d’un bleu pétard

Voilà
je plic, je ploc
ma démarche chaloupée
ma bouche molle
flamboie
sa saveur virginale

n’est-ce pas qu’un sourire
fait de rien une femme ?

un sourire, des talons aiguille…

J’ai glissé mes deux pieds
dans les pas de ma mère
ses chaussures argentées
à peine usées
se cachaient dans l’armoire
près d’une robe jaunie

je ne prends pas le bus
je me fous des vingt minutes
de marche
je veux que chacun sente
le fil de l’air se tendre
sous le poids cliquetant
de mon adolescence

que chaque seconde scandée
par le métal qui frappe
l’asphalte surchauffé
étouffe de sa musique
ma jeune insignifiance

je tangue, je tremble et cède
tous les deux ou trois pas
ma cheville se tord
mon genou flanche
j’avance

je fais semblant

La pluie se meurt en gouttes
et ses bruits minuscules
me rappellent que depuis
sans plic ni ploc
je plie
ma route
de travers

credit photo

je pèse lourd... et pourtant parfois je vole



Blast
Manu Larcenet
Dargaud, 2009

La fermeture éclair

 











Dans l'appartement vide, on est dans un ventre.
L'espace est exigu, on lèche ses blessures.

Il y a un tableau sur le mur au-dessus du comptoir. Il se reflète dans le miroir d'en face.
Le portrait d'un homme pâle dans une chemise vert d'eau, sur un fond vert forêt nous sonde de ses yeux fixes. Où qu'on soit, impossible d'échapper à ce regard.
Ses yeux noisettes sont deux flèches flammes qui transpercent le crâne.

Heureusement, on a une fermeture éclair sur la poitrine : on peut à loisir tripoter notre coeur et d'un noeud rompre le fil de la douleur. Notre cerveau est lié au coeur par un cordon ombilical.

L'angoisse est une scolopendre qui se promène tranquille sous la peau. Cela fait des frissons, des petites démangeaisons, des traces rouges et noires. Et parfois des boutons gorgés de pus... Le médecin nous observe avec sa loupe et dit : "c'est la varicelle", "le contenu des boutons est extrêmement contagieux", l'angoisse s'attrape.

La vie s'attrape à bras le corps, et s'agrippe à la gorge. Elle met sa bouche sur notre bouche et souffle. La vie étouffe.

Parfois une personne pose son pouce sur notre glabelle et détourne la conversation... On souffle un moment.
Petite respiration. Ce contact irradie et recouvre le corps d'une huile emmiélée. Cela brille et cristallise. La peau est bonne à manger d'une lapée. Cela s'appelle l'amour. Epice volatile dont on se rappelle la saveur de loin en loin.

On se frotte à d'autres corps cadenassés, et on cherche à tâtons leur fermeture éclair. Car on sait très bien que sous le tee-shirt, la chemise, le pantalon, le caleçon, les chaussettes, le sourire, les poils sur le torse, le tatouage, les plis de gras, il y a une ouverture.
On cherche, on cherche...
En vain.
On ne peut avoir accès qu'à son propre chagrin.
On soupçonne la couture sur l'enveloppe de l'autre mais on ne trouve rien.

On se frotte à la foule. On fait des courses. On répète : "Bonne journée".
On croise un collègue. On se dit heureux de le voir ; alors on pose "ça va ?". 
Il nous regarde de biais, gêné, et dit l'index posé sur notre épaule "j'aime bien tes fringues".
Ce n'est pas aujourd'hui qu'on trouvera le chemin.
Ce n'est pas aujourd'hui qu'on plongera par ses yeux.

On s'excuse. On retourne se coucher dans la chaleur de nos propres bras.
On oublie. Tout passe. Cela ajoute à la douleur de penser aux petites traces. A ces microscopiques piqûres d'insectes.
On se rassure, si on met de la crème régulièrement et patiemment, tout disparaît.

De toute façon on va rebondir, on nous l'a dit. 
Comme la balle, lancée à toutes forces dans une pièce carrée, qu'un pelotari égaré arrête avec son chistera :
Le voilà qui ploie souplement le genou gauche, qui avance le torse. Son bras droit décrit un arc de cercle très propre et capture la balle. Quelques millièmes de secondes. Arrêt. Juste le temps de sentir la tension remonter le long de sa peau, chatouiller sa nuque. Et la balle repart s'écraser sur le fronton.
On veut être cet objet, devenir cette force brute jetée sur la paroi.

On n'est souvent qu'une minuscule et insignifiante petite chose qui ne peut qu'arrêter brièvement le regard.
A peine.


2002-2010

FPDV


une "chosette" sur 
FPDV : Formule Polyvalente à Dilution Variable
(thématique de novembre : les monstres)
 c'est là 

Le pèlerin –hommage à Pessoa #vases communicants



C’était un de ces après-midi là. L’été avait cédé sa place à l’automne. Le soleil était encore chaud. Des familles se promenaient par grappes compactes au bord d’un étang. Sur cette petite allée noyée de lumière, j’arrivais à peine, de loin, à deviner leur mouvement. Elles coulaient lentement le long des pavés tièdes. Ce devait être dimanche.
Je marchais depuis plusieurs heures. Le soleil avait commencé à décliner. Mais personne ne semblait y prêter attention.

Je n’avais pas vu de ville depuis plusieurs semaines. Après une période de réflexion, j’avais dû me résoudre à traverser le massif. Les températures clémentes m’avaient encouragé. J’avais ensuite longé des hameaux, flâné sur le seuil de granges désertées –la désalpe avait eu lieu récemment, je sentais encore l’odeur des bêtes- et regardé vivre les néo-ruraux (c’est ainsi qu’une femme, jeune, visiblement fière, s’était présentée à moi. Vêtue d’un grossier gilet de chanvre elle m’avait offert un thé au beurre de yak, d’un goût douteux, mais devant son enthousiasme je n’avais rien dit. Je distinguais à peine son enfant nu, allongé sur une peau de mouton, derrière les fumées d’encens) dans leur extase simple du retour à la nature. Nous avions été interrompus par le ronronnement d’un gros 4x4. Son mari, tiré à quatre épingles, rentrait du travail. Je m’éclipsai avant qu’il ne me propose un verre de vin bio.
La descente vers la ville avait été agréable. Elle m’avait pris deux jours. J’aurais pu la faire d’une traite, mais je m’étais égaré en suivant les chemins selon leurs fantaisies géométriques. Si un rai de lumière me séduisait, je m’y engouffrais. Si j’apercevais un début de trace parmi les broussailles, je m’y attardais. Parfois, je laremontais. Suivre la trace d’animaux sauvages. Perdre la sienne.
Seule la faim m’avait tiré du bois.

Je marchais donc, hébété, parmi les peaux hâlées –les vacances, l’été, je le disais, n’étaient pas loin. Ces foules irréelles bercées d’une indolence fantasmée, sans dieu ni maître paraît-il, tendaientleur visage vers l’astre pour réveiller le souvenir quelconque d’un séjour all included. En attendant le suivant, il faudrait travailler. C’est donc cela, qu’elles essaient d’oublier, ces familles, en faisant semblant de croire que le soleil ne déclinera pas. Travailler et s’avilir, dans l’obscurité, demain, pour les prochaines vacances et dire ensuite que tout cela n’existe pas.

Songeant presque tout haut, alors que j’étais maintenant au cœur de la doucereuse coulée, je me mis à longer la berge au plus près afin d’éviter toute manœuvre d’évitement. N’avez-vous pas, vous aussi, l’impression de remonter la foule ? Mon pas était sûrement déréglé, ma démarche suspecte. J’étais seul. On me regardait de travers. Je filais droit devant. La sueur glaçait mon front.

Après l’étang, qui devait être un lac après tout, à juger de sa longueur, je débouchai sur une vaste prairie. En son centre régnait une étrange activité. La foule y était compacte. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Contre toute attente –j’ai toujours pensé contre moi-même- j’entrepris de m’approcher.

Plus de molle coulée. Les familles étaient maintenant disposées en cercles concentriques, comme pour protéger quelque chose. Je parvins, après quelques contorsions et les regards de mères courroucées, jusqu’à l’objet du désir. Sa masse étincelante arrachait quelques petits cris aux enfants subjugués –la foule des familles avait été jusque-là étrangement silencieuse, je le réalisai soudain. Des visages clignotaient sur le métal brûlant, on se précipitait à l’intérieur, les enfants se passaient de mains en mains, par dessus les têtes, pour parvenir dans l’habitacle. Pour recevoir l’absolution ?
Je m’étais éloigné rapidement. Quelques images anciennes traversaient mon esprit. J’y voyais des enfants noirs, à demi nus, hanter la carcasse d’un Black Hawk calciné.

Rapidement, un peu essoufflé, je pris le chemin de la forêt.


Texte rédigé par Samuel Dixneuf-Mocozet - http://samdixneuf.wordpress.com/ dans le cadre des vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre (...). Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
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