Elle est maigre

Elle est maigre. Elle n'a ni seins ni fesses, mais elle s'obstine à mettre des décolletés, qui ne mettent en valeur que ses côtes.
Aujourd'hui on voit aussi ses hanches : elle a mis un jean taille basse. Comme elle est très blanche, on a l'impression que l'os sous la peau est un couteau japonais en céramique, planté dans son pantalon.
Je la regarde.
Une heure plus tôt, sur la table de la cuisine, il y avait une casserole de pâtes, trois boîtes de camembert, deux baguettes, un pot de cornichons, un boîte de petits pois, un pot de nutella, des raviolis.
Une heure plus tôt, j'avais ouvert la porte et l'avais vue manger. De dos. Sa tête s'agitait dans une danse. Il n'y avait que le bruit de sa mastication sur le fil du silence.
Elle ne m'avait pas entendue, j'ai fait semblant aussi.

Je la regarde de haut en bas. Je cherche maintenant sur son corps, où toute cette bouffe a pu se réfugier. Mais rien ne dépasse.
On ne sent même pas l'odeur aigrelette des régurgitations dans son haleine mentholée. Sa bouche est nette, la table aussi.
Il ne reste aucune trace de la fête solitaire.
A part peut-être dans ses orbites
où ses yeux figent
dans la bouillie bilieuse
du bol alimentaire

publié initialement sur FPDV

En haut du crâne il y a


je sens, sans même la voir, sa main encore me fendre
la douleur monte d'un coup, elle oppresse mon ventre
je ne sais pas pourquoi l'angoisse se décentre
peut-être que l'intestin est un bout de cervelle

il coupe du bout de l'ongle
ma calotte cranienne
il fouaille, il gratte, il plonge
il cherche un truc, mais quoi ?
il sifflotte, il touille, il sale

ça sent la vieille soupe
dès que j'ouvre la bouche

il cherche un truc
et moi
je dérouille

*

Bon, à un moment faut bien prendre le taureau par les cornes.
Je cherche, pages jaunes, médecins, psychiatres.

Le type, là haut sous mon crâne, proteste : "tu vas tout de même pas voir un psy ?!! fais du sport, feignasse, c'est bon pour les angoisses"
J'y réplique : "j'aime pas courir"
y m'dit : "eh ben branle toi, gicle d'un seul coup ton stress"
j'y réponds : "j'ai mal à mon poignet"

Bon. Je trouve. Téléphone, blabla, rendez-vous pris, à dans trois mois.

Dans le cabinet (trois mois après), je m'assois. Ca sent un peu l'aseptisé.
Je cause. Je crois que ça marche comme ça, donc, je cause. Il m'écoute pas.
Il fouille dans son tiroir. Il en sort une chignole.
Et voilà qu'il commence à me perforer le crâne.
Du jus coule, mouille mon col.

Ca pue la soupe (confer plus haut)

Je proteste un peu, pour la forme
après tout, il connaît son métier, non ?
Non ?
Je le regarde. Je commence à me méfier.
Je cherche sur les étagères derrière lui, chais pas, un diplôme, un Vidal illustré, une seringue, un stéthoscope... chais pas quoi, quelque chose qui prouve qu'il n'est pas juste plombier.

Ben y a rien.

Rien qu'une foutue casquette.
Signé Mylène Farmer, au feutre, sur la visière.
Ca fiche un coup.
Je pense :
Mais il a des goûts de chiottes !
Et pour ne pas pleurer, j'écarquille les yeux
sur ses cheveux rouges qui dansent au rythme de la manivelle.

Le type, là haut, ricane.

Tu avais tant couru

Tu avais tant couru
que tes joues rosissaient
comme deux belles tranches
de jambon sur ta peau

deux rondelles nettes
fines, violacées
gentiment posées
sur lesquelles le gras
faisaient des entrelacs

de molles arabesques
à en perdre la langue
des courbes odorantes
salées à renifler

voilà pourquoi ma fille
quand vers moi tu te jettes
je grogne et je mordille
de baisers tes pommettes
by Zhang Huan, 1995

by Zuoxiao Zuzhou, 2007

Microbe 64 en mars

Le 64ème numéro du Microbe est à l’impression.
Au sommaire :
Textes de Pascal Blondiau
Corentin Candi
Glenn W. Cooper
Jean-Marc Couvé
Éric Dejaeger
Jean-Marc Flahaut
Virginie Holaind
Pierre-Brice Lebrun
Louis Mathoux
Jean-Baptiste Pedini
Thierry Roquet
Salvatore Sanfilippo
Thomas Vinau
Illustrations de Jean-Marc Couvé


Les abonnés le recevront début mars. Les abonnés « + » recevront également LE SOURIRE DES AIRELLES ET DES NÉGRESSES VERTES, mi(ni)crobe 28 signé Pierre Tréfois. Les autres ne recevront rien. Pour tous renseignements, contactez Eric Dejaeger

Celle qui manque - Cathy Garcia

Les poèmes de Cathy Garcia disent la langue éruptive.
Voilà il faut que le mots coulent.
Regarder le manque, creuset où la voix de la poètesse se déroule, éructe
Il y a une urgence, un impératif à briser le silence.

"J'ai grandi ligotée, baillonnée sous le joug maternel, avec cette injonction qui résonne toujours et encore "Ne réponds pas ! ".
Aussi qu'on veuille bien excuser cet irrépressible besoin d'avoir mon mot à dire."

A briser et à maîtriser aussi.
De la nécessité mais aussi du dérisoire d'écrire.
Car les mots ne peuvent et doivent dire ce que l'on est.

"Ecrire. Ecrire quoi ? Tourner, tourner la même soupe, une connerie christique s'imaginant offrir ses tripes. Manquer de pudeur ? Mais c'est bien pire que ça ! Montrer ses fesses sans culotte, certes c'est osé, mais les montrer sans peau ?"

C'est un cri, où peu à peu le "je" se pose/ pause.
Il faut une voie en soi et dans le monde.

"Ecrire n'est pas un but, seulement un chemin. Il faut trouver cette autre chose, essentielle. L'énergie vive."

Et un bel apaisement parcourt les dernières pages

 "Par les veines de la terre, sa chair, ses vertèbres résonantes, je suis reliée.

Reliée vive."

Ce livre me parle, me parle... pour diverses raisons
Alors je vous en parle, moi aussi.

Pour l'acheter, c'est
Celle qui parle, Cathy Garcia, Asphodèle, collection Minuscule, 7€

Nouvelle revue "L'autobus"


Renseignez vous via le blog de Fabrice Marzuolo
Au sommaire du premier numéro, Eric Dejaeger, Morgan Riet, Thierry Roquet, Marlène Tissot

Et découvrez l'univers du poète Fabrice Marzuolo, dont le regard incisif  est une bonne claque dans le ronron ambiant.

Il conduit aussi incidemment L'autobus ;)

je ne t'offrirai pas de roses


je ne t'offrirai pas de roses
pour toutes ces fois
où tu m'as cassé les couilles
avec tes tu m'aimes dis
tu m'aimes ?
avec tes cris d'hystérique
trop heureuse trop odieuse
avec tes lèvres rouges
de serpent charmant
qui baise mon oreille

je ne t'offrirai pas de roses
pour tous ces jours
où je t'aime moins
où tu ne m'aimes pas
où on s'aime peu

je ne t'offrirai pas de roses
je mettrai juste ma main
dans tes cheveux

Au moins dix fois ce matin


Je suis morte au moins
dix fois ce matin
d'un coup de sabre laser
d'épée en plastique
de mini revolver

je suis morte parce que
maman tu es méchante
pour de faux, pour de rire
parce que c'est drôle la mort

parce que j'ai mis au monde
un pirate et on sait
qu'un pirate tue toujours
son affreuse maman

je suis morte ce matin
j'ai revécu aussi
grâce à un bout de bois
à un saut dans mon lit
parce que pardon maman
j't'aime-toute-ma-vie

parce que j'ai engendré
un héros et on sait
que les (super)héros
sauvent tous les gentils

voilà je meurs
revis
remeurs
revis
encore

je brille sous la poussière
de sa fiole magique

Thierry Roquet, Comme un insecte à la fenêtre


Thierry Roquet déroule le quotidien, et le fil de sa sensibilité dans de courts poèmes.
Il observe. L'insecte à la fenêtre attire notre regard sur les petites choses, les sensations, l'apparemment anodin.

"Sur le balcon je fume
une clope
en regardant droit devant
les grands arbres, les pavillons
les badauds dans le parc
ensoleillé
[...]
et
l'espace d'un instant
je peux sentir
profondément comme
une sorte de tendresse
ahurie
vers le monde"

ça glisse, ça frôle aussi parfois le fantastique : l'étrange réhausse le banal.
Et c'est beau.

"La vieille dame s'est penchée
dans la rue à la recherche de je ne sais
quoi
un vieil homme s'est proposé pour l'aider
il s'est penché à son tour
puis tout un tas de vieilles dames
& de vieux hommes s'est accroupi
à quatre pattes
arpentant le trottoir de long en large
à la recherche de je ne sais quoi
..."

Et pour le lire, on peut l'acheter ,
Comme un insecte à la fenêtre, Thierry Roquet, éditions Gros textes, 2011, 6 €

Rose


credit photo

Comme d'hab, je me suis retrouvé derrière un type d'au moins un mètre quatre vingt.
Je le sais bien, pourtant, à chaque fois que je vais à un concert. Je sais bien que je ne verrai rien.

Alors que je pourrai écouter le CD, chez moi peinard, les doigts de pieds en éventail, mollement avachi sur mon canapé, à siroter des bières.
Au lieu de ça, je me fais chier à me tordre le cou, derrière des types d'un mètre quatre vingt. Des types deux fois plus jeunes évidemment, qui ne me calculent même pas, quand ils s'arrêtent pile poil devant moi...
C'est un concert mon pote, pas la foire aux politesses. On est peut-être ensemble, mais on veut jouir tout seul.

Ouais, je pourrais, mais je ne le fais pas : j'accompagne Rose.
Elle n'aime pas sortir seule et je suis son ami.
Je répète, ami.
Rien de plus. Elle m'avait dit un jour, combien elle avait eu de la chance de me rencontrer, un type sympa, respectueux, sans arrière pensée, elle avait de la chance.
La chance, mon cul.

Moi, je faisais comme les autres, hein, approche copain, vas-y que je t'écoute, je suis là quand ça va pas etcetera, histoire de préparer le terrain. Au fond, j'avais moi aussi, envie de baiser son ventre rond. Seulement après, je sais pas, impossible de me dépêtrer, de me rappeler le mode d'emploi, trop long, trop chiant, plus envie. Et puis comme elle était jolie à regarder, j'ai laissé couler.

Rose, c'est doux, j'aime bien le dire. Là d'ailleurs, je le murmure en boucle. Elle m'avait dit : "Ah tiens y a Machin (je me rappelle plus comment s'appelait le mec), je vais lui dire bonjour". Ses joues étaient de la couleur de son prénom. Je sentais gros comme une maison, que j'allais voir le concert tout seul, que j'allais rester là comme un vieux con, à attendre au cas où, parce qu'elle a pas le permis.
Rose.

Le type immense, finalement, me laissait voir la scène, quand il se penchait pour embrasser sa gonzesse, me renvoyant à la gueule par la même occasion, et son bonheur, et ma petite taille. Et cerise sur le gâteau, j'avais à côté de moi une jeune blonde, qui riait à pleine gorge, aux oreilles d'un homme au visage glabre.
J'étais cerné par leurs putains d'hormones.

Je précise : j'ai rien contre les blondes, et surtout pas celle là, qui avait un minois charmant. Mais je ne supporte pas les rires hystériques qui sentent la chatte.
J'avais envie de hurler à l'oreille du type à l'oeil de braise : Mais fais la taire, fais la taire, baise là ! Là, là maintenant, tout de suite, qu'on en finisse.
J'avais envie de planter mon poing sur le crâne de ce sombre crétin, de prendre leurs deux visages, de les rapprocher violemment, que leurs chairs se mêlent définitivement en silence.

Bien sûr je n'ai rien dit, j'ai même souri au type, quand nos regards se sont croisés. Je n'ai pas essayé de calmer mon coeur qui battait à mes tempes, j'ai laissé ma testostérone bouillonner. J'ai pensé à plus tard.

Moi sur le canapé.
Moi en train de me palucher.
Moi dans le noir, mon sexe, le prénom de Rose.