Dans le fond

dans le fond, tu vois
il y a les choses hétéroclites
l'amoncellement disparate
d'humeurs et les objets
des tiroirs plein de houle
des flacons vides de sens
des boîtes de douleurs

il y a les étagères
avec des tumeurs
des odeurs des nuages
nocifs des ratages
des rires chiffonnés
des souvenirs sépia
de la gnole des viols
et en suspens dans l'air
les miettes d'enfant

dans le fond, tu vois
je fais comme les autres
je bazarde tout en vrac
le noir le gras à la cave
puis j'enfourne ma plume
et quoi...

dans le fond
quand même
je vais
bien

Don't be sad

Elle fait des listes

1) La liste de ce qu'elle est
2) La liste des livres lus
3) La liste de ce qu'elle met
4) La liste de ses CD
5) La liste des films vus depuis le 1er janvier (jour arbitraire)
6) La liste des endroits qu'elle veut visiter avant d'être vieille de mourir
7) La liste des courses (facile)
8) La liste de ce qu'elle vaut
9) La liste des hommes de sa vie  des gens qu'elle voit (rester vague)
10) La liste des remords
11) La liste des névroses
12) La liste de ses poèmes
13) La liste de ses rengaines
14) La liste de mots qu'elle emploie tout le temps
................(sous liste)
................a) abeille
................b) fente
................c) dent
................d) noir (au féminin et au masculin)
15) La liste des listes par ordre alphabétique

(n'arrive pas à circonscrire)
déchire
recommence

Je n'ai plus bougé

je n'ai plus bougé pourtant
le feu n'était pas rouge
personne ne me parlait
pas un bruit pas un geste
n'embarrassaient mes pieds

j'apercevais soudain
le battement infime
de vers filaments
jaillir de mes rétines

ils étaient longs et blancs
transparents, translucides
pénétraient par les bouches
les yeux et les narines

je voyais leur cambrure sur les reins des passants
je voyais leur denture, leur lent frémissement
je les voyais ouvrir en mesure des veines
manger des carotides, écrabouiller des peines
percer des ventres lourds, broyer des têtes vides

comme une averse drue, je sentais dans nos peaux
des cancers, des tumeurs, des arrêts cardiaques
des anévrismes, des chocs, des irradiations
et puis la trouille, la trouille,
la trouille

je ne bougeais plus, non...
(parfois le mime chasse la mort)
et sur mes cheveux
et sur ma gorge
ça ruisselait encore
Réunion, 2010, F. Laborde
De moi à moi

tu dis toujours la même chose
putain c'est trop chiant

toujours, la langue
en boîte
toujours, le pois
qui roule

le même truc en boucle
t'en as pas un peu marre ?

non... dans la bouche j'ai
une rognure d'ongle
qui pique

Ton coeur bat plus vite
















Ton coeur bat plus vite que le mien, c'est anatomique.
Il cavale, il court, secoué par un rire, une vague, ou rien.
Je vois sous ta peau fine, ce fruit rouge qui s'emballe dans un matin tout neuf. Je vois la cellophane. Je vois les reflets roux, sur tes joues, dans ton cou, dans chaque brin de tes cheveux.

Ton coeur bat plus vite que le mien, c'est certain.
Pourquoi ai-je donc peur ? pourquoi suis-je immobile ? pourquoi je te contrains ?
Deviens, n'écoute pas ta mère, cabre sur le chemin, fais des boucles, ne fais rien, marche vers l'horizon, mets ton coeur au soleil. Mange le ciel.

Ta jambe

C'était la fin de la journée, l'horizon pelait dans des volutes orange. Ça flamboyait sur les coteaux.
Les enfants s'étaient endormis. Et toi, tu avais mis ton  pied entre le volant et le tableau de bord.
Je me demandais comment tu réussissais à conduire. Ça me laissait perplexe, cette contrainte que tu imposais à ton corps, et le plaisir que tu éprouvais pourtant de cette position inconfortable.
Je pensais à ta jambe, à son déboîtement, si par malheur un quelconque obstacle venait  troubler ce léger frémissement.

J'avais saisi au détour d'un virage, le tremblement fébrile de ma paupière. C'était élastique, ça sentait la fatigue, le jus trop infusé du dimanche en famille. L'angoisse n'était pas loin. Juste à côté, nos corps se heurtaient à une pierre, un poteau, un platane.
Il y avait comme un nuage au-dessus de nos têtes. Avec la nuit rampante, une torpeur s'insinuait dans l'habitacle. Elle collait au siège, elle réduisait en miettes, nous devenions des ombres parmi les ombres. Seuls les rêves s'échappaient par la bouche des enfants : leurs traînées violacées fuyaient vers la colline.

Le soir tombait.
Dans la voiture, on ne voyait quasiment plus nos silhouettes. Il ne restait que le monstre au regard flou.
Et l'image nette de ta jambe
détaché de ton corps
sous le volant.

L'oiseau noir








devant toi l'oiseau noir
un corneille, un corbeau
t'es nul et tu t'embrouilles

c'est deux pattes, une queue
un bec dur crispé sur

un bout de chair qui pend,
qui danse au fil du vent

c'est la mort et pourtant
tu sens comme un frisson

l'oiseau t'observe
son oeil est une olive

ton poing se crispe fort
violet contre ta hanche

tu songes à ce noyau
craché qui t'a fait mal

tu plonges en l'animal
vois le coeur palpiter

tu entends à nouveau
le bruit sourd et la chute
à l'angle du muret

La ménagère cannibale de Béatrice Fontanel



Extraits

Dans le ghetto de Varsovie,
Marcel Reich-Ranicki raconte
qu'une mère devenue folle de faim
a tenté de dévorer un morceau
de la fesse de son fils mort
Son fils de douze ans.
Si Dieu existe,
qu'il lui demande pardon.

*

Un souvenir à conserver
comme une relique.
La mère qui avait mangé
un morceau de son fils mort,
son fils de douze ans.
Elle se tient si près de moi
que je peux à peine marcher.
Présence sculptée dans un haut-le-corps...
Ses lèvres ont su aussi donner des baisers
Elle est d'ailleurs à côté de chaque femme, roide.
Un jour, une autre mère en deuil
a dit de ses petites filles disparues
qu'elle avait "faim d'elles"
ce fut l'aveu le plus intime,
le plus total, le dernier aveu.

*

Voilà ce que je palpe dans le noir
avec terreur et tendresse.
Ce que je cherche à reconnaître :
la dévoration et la perte,
dans le même instant.
Ce que l'on donne, ce que l'on prend.
Et ce que l'on perd


Béatrice Fontanel, La ménagère cannibale, Seuil, 2003


Béatrice Fontanel, poète, auteur, iconographe
d’une quarantaine d’ouvrages : fictions,
documentaires et recueils de poésie
pour les adultes et la jeunesse.

La chèvre

Elle avait été une petite fille boulotte, assez insipide.
Une adolescente boutonneuse, et suante.
Avant de devenir une femme plutôt jolie, au regard vague.

Au fond, elle aurait pu passer à travers maille, se fondre dans la masse, si elle n'avait pas eu ce rire, impossible à polir.
Il surgissait de loin, du fond de sa poitrine, partait dans des hoquets, ricochait sur le sol.
Elle ne pouvait raser les murs, railler comme une autre. Elle était projetée, par son rire, dans la fosse.

On l'appelait La chèvre.
C'était parfois gentil, le plus souvent moqueur.
Les filles gloussaient en douce, ou se mordaient les joues ; les garçons, bien plus fins, se mettaient à bêler quand elle passait près d'eux.
Ses plus vieux souvenirs grinçaient comme des casseroles, lourdement sur le sol.

Le plus comique, c'est que rien n'était vraiment drôle. Ni sa vie, ni ses amis, encore moins ses parents. Mais elle riait quand même, n'était-elle pas bête ?

D'ailleurs elle s'amourache d'un garçon musculeux, qui fait de la moto, qui boit de la bière, qui traîne tout le jour avec ses potes.
Il lui parle comme un chien, gueule pour un rien, et sent très fort le bouc.

Hein, qu'elle a de l'humour ?
Ça file la métaphore.
Ça rape la gorge, ça coule.
C'est une peau de chagrin.

Charogne 2


Au sommaire de ce second opus :
Jacques Ancet
Bénédicte Balza
Julien Blaine
Antoine Brea
Christophe Esnault
Lauranne
Patrice Maltaverne
Charles Pennequin
Pascal Pratz
Guillaume Siaudeau
Marlène Tissot
Gaston Vieujeux
Thomas Vinau
Vincent

Illustrations : Magali Planès

Ceux qui sont abonnés le recevront très prochainement.
 Pour les autres, vous pouvez envoyer un chèque de 6 euros à l'ordre d'Asphodèle éditions :
Asphodèle éditions
23 rue de la Matrasserie
44340 Bouguenais

et plus d'images pour l'eau à la bouche
(étrange image pour la Charogne ;)

Ne le prends pas mal

Ne le prends pas mal chérie, mais y a vraiment des ligatures de trompes qui se perdent. Oui je sais, je suis dure, mais franchement tu ne sais même pas t'occuper de toi, alors d'un gosse... Tu as bien de la chance, que tout fonctionne bien ici, et dans ton corps. Tu aurais été dans un autre pays, tu aurais des problèmes pour tomber enceinte, crois moi, tu serais moins désinvolte.
Tu es si immature, si fragile, si instable, crois tu que ce soit le bon environnement pour accueillir un enfant ? Crois-tu que je serai toujours là pour réparer tes conneries ?
En tout cas celle là de connerie, si tu la fais, tu l'assumeras seule.
J'ai deux gosses, je n'en veux pas trois.

*

La première fois que le bébé a bougé dans mon ventre, je suis restée tétanisée. J'avais l'impression qu'un petit alien allait surgir, je guettais immobile, sur ma peau, le premier signe de déchirure.
J'avais vu dans un livre, à quoi ressemblait un foetus, à trois mois de grossesse. Une bête étrange avec des yeux énormes, des doigts courts et trapus, au bout de ce qui ressemblait davantage à des pattes qu'à des bras.
En fait, je n'étais pas sûre que ce soit le bébé.
Peut-être que c'était la faim, mon ventre qui gargouillait.
Je ne savais pas.
A qui en parler ?
On me regardait déjà bizarrement, j'allais pas en rajouter avec mon histoire d'alien.

*

Mères parfaites je vous vomis
vous, votre leche league, votre portage
vous, votre air penché, votre assurance

Mères parfaites je vous vomis
vous, qui savez plus, qui savez mieux
vous, votre monde rose à dégueuler

Je vous vomis
moi la branlante
la mal aimante
l'envieuse, la folle
que vous auriez
de vos mains
propres ligaturée

*

Putain, ras le bol de ce décentrement, pas un seul pour me regarder dans les yeux.
Je porte le Saint Graal : mon ventre brille.
Selon la personne que j'ai en face, l'espèce de lumière qui irradie de ma peau au mieux abêtit, au pire fait fuir.
Personne à qui parler, des trucs étranges qui me passent par la tête.
Genre, suis-je vraiment faite pour être maman ? pourquoi je ne suis pas dans un pur jus d'extase, à attendre le saint surgissement ?

*

On m'avait dit que l'amour allait déferler sur moi dans un éblouissement.
Mais ça ne s'est pas passé comme ça. J'ai eu mal à en crever. Pendant des heures j'ai été compressée dans un étau, ma peau s'est déchirée, faisant de ma fente un couture vivante, mon ventre est retombé comme une molle gelée.

Mon fils est né.

Il était là,  rougeaud, défiguré par ce hurlement strident qui vrillait mes oreilles.
Et le sentiment mélangé qui sortait de mes pores, qui filait sur le drap avec mon sang rouge, n'était pas de l'amour.

Il a fallu des mois pour que je cesse de le regarder comme une anguille fuyante, qui glisse entre les doigts.
 Il a fallu des mois pour que je comprenne enfin, que ce battement vif, parfois fugace, toujours présent, était le tricotage fragile et lent de notre attachement.

Pense bête

- Penser à arroser le cerveau qui déssèche sur le bord de la fenêtre
- Ne pas oublier de détricoter les peurs qui pendent entre mes jambes
- Récupérer dans la bouche de l'homme de quoi nourrir le coeur exsangue
- Embrasser les enfants des veinules jusqu'au bout des sourcils
- Chercher mon reflet inversé dans le miroir
- Respirer un peu pour vivre

L'autobus 2 arrive


L’Autobus 2 est en route pour l’Est de la France…Avec celui qui indique l’Est clairement :
Gilles Ortlieb
Un qui s’éloigne de Metz en « Samson » et Traction Brabant.
Patrice Maltaverne
Puis, il y a ceux qui perdent l’Est - mais pas le Nord, dans l’ordre d’apparition :
Alexandra Bougé
Cathy Garcia
Muriele Modely
Sans oublier , celle qui lâche du lest :
Jany Pineau

En prime, un encart couleur de quelques détails de la fresque des quatre mines (Algrange) – il en est question dans le texte de Gilles Ortlieb.
Pour les abonnés par de problème, bientôt dans la boîte. Pour les autres, renseignements sur le blog de Fabrice Marzuolo ou par mail :
fabrice.marzuolo@wanadoo.fr

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Petits extraits pour l'eau à la bouche :

"il m'interdit de me donner du plaisir seul de me construire d'être bien il me fout violemment dans des schémas de femme"
extrait de Macho d'Alexandra Bougé

"Un éclat éphémère, une perle, une larme... La route défile."
 extrait de De retour de Glasgow de Cathy Garcia
photo Franck Laborde, île Maurice, été 2010

Le temps en suspens de Marlène Tissot - Vases communicants

Voilà un poisson irisé de Marlène Tissot dans l'oeil, à l'occasion des vases communicants du mois d'avril (les autres échanges sont ), mes mots à moi sur son Nuage

Le temps en suspens

C’est jeudi soir, c’est la marée humaine sur le parking du centre commercial, c’est le soleil qui tombe derrière la montagne, les lampions orange qui s’éclairent, la ville qui enfile sa robe à paillettes, c’est ce type assis dans sa vieille bagnole, avec du chagrin plein les yeux, et puis son regard qui trébuche sur le tien, le contact qui se prolonge à travers le pare brise, c’est le silence qui raconte des histoires, le temps en suspens, la réalité diluée dans de la poussière de fée, c’est ton sourire qui sèche ses larmes, c’est une portière qui s’ouvre sur des mots simples et vrais, c’est une rencontre, c’est jeudi soir, la marée humaine sur le parking du centre commercial, c’est la nuit qui vous prend sous son aile, c’est le début de quelque chose peut-être, c’est la vie.