Aussi loin qu'elle s'en souvienne, elle a toujours, à table avec lui, légèrement décalé sa chaise. Pas beaucoup, non. La distance suffisante pour une respiration.
Il pose ses mains larges, ses coudes, parfois les bras entiers sur la table branlante. Elle le regarde, un peu en retrait, les mains croisées sous sa poitrine. Sur son ventre devenu, avec l'âge, un support stable.
Et depuis pas longtemps, elle fait ce même geste, lorsqu'ils parlent.
C'est venu comme ça, sans qu'elle s'en rende compte, elle décale. Il parle, elle laisse quelques secondes tomber, puis ouvre la bouche.
Juste quelques secondes, que les yeux posés sur elle se détournent, que la bouche légèrement tordue se décrispe. Un laps de temps infime, pendant lequel les postillons choient sur le formica.
Il tourne la tête ou s'abîme ailleurs. Dans le verre de vin rouge. Dans le pain calé sous son aisselle, qu'il rompt d'un geste sec.
Elle ne sait pas très bien pourquoi, ni comment, ces minuscules et irréversibles éloignements se sont installés. Elle dévisage l'homme dégarni aux yeux fiévreux, assis à table sous l'horloge massive de la cuisine mal éclairée, mettre une cuillère, puis une autre, dans sa bouche.
Elle l'absorbe, l'observe, ne le reconnaît pas, l'oublie même parfois, là, le midi, le soir, vaguement absente de table et de voix.