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| Restons éveillés (c) Karine Veyres |
dimanche 24 décembre 2017
nous sommes livides immobiles
serrés les uns contre les autres
comme des cadavres
entassés debout dans l'attente
que la porte s'ouvre se ferme
qu'une giclée de sueur
nous agresse nous emmène
là où il n'y a rien du tout
dans d'autres couloirs
dans d'autres wagons
pour rejoindre immobiles
debout que la porte s'ouvre
se ferme d'autres cadavres entassés
aveugles amorphes
sans idée même de ce qui nous attend après
dans d'autres couloirs
d'autres rames
marcher monter s'entasser
que la porte s'ouvre
se ferme en boucle répéter
les mêmes mots phonèmes phénomènes
qu'une giclée de peur
nous submerge nous emmène
là où nous ne sommes plus du tout
serrés les uns contre les autres
comme des cadavres
entassés debout dans l'attente
que la porte s'ouvre se ferme
qu'une giclée de sueur
nous agresse nous emmène
là où il n'y a rien du tout
dans d'autres couloirs
dans d'autres wagons
pour rejoindre immobiles
debout que la porte s'ouvre
se ferme d'autres cadavres entassés
aveugles amorphes
sans idée même de ce qui nous attend après
dans d'autres couloirs
d'autres rames
marcher monter s'entasser
que la porte s'ouvre
se ferme en boucle répéter
les mêmes mots phonèmes phénomènes
qu'une giclée de peur
nous submerge nous emmène
là où nous ne sommes plus du tout
dimanche 17 décembre 2017
Tu écris des poèmes - on en parle
Note de lecture sur Tu écris des poèmes par la poétesse Murièle Camac
"[...]« Tu », dans le livre, c’est « je » – cette fameuse je « autre », celle qui écrit des poèmes, justement. « Tu » est peut-être le meilleur de « je » : une je « obligé[e] d’inventer » pour exister, obligé de se dédoubler (« un peu de noir sur beaucoup de blanc ») et même de se démultiplier, de se décomposer – parties du corps, meuble, île, clavier d’ordinateur. C’est ce dédoublement répété et créateur que la première partie du recueil explore. Corps organique et corps textué dialoguent à tu et à toi. Entre vacillement au bord « du gouffre sous tes pieds » et sensation « que le mystère d’être / sur le poing du poème / est à portée de main », entre « je » absentée et « tu » prétextée, quelque chose prend place : le poème.[...]"
"[...]« Tu », dans le livre, c’est « je » – cette fameuse je « autre », celle qui écrit des poèmes, justement. « Tu » est peut-être le meilleur de « je » : une je « obligé[e] d’inventer » pour exister, obligé de se dédoubler (« un peu de noir sur beaucoup de blanc ») et même de se démultiplier, de se décomposer – parties du corps, meuble, île, clavier d’ordinateur. C’est ce dédoublement répété et créateur que la première partie du recueil explore. Corps organique et corps textué dialoguent à tu et à toi. Entre vacillement au bord « du gouffre sous tes pieds » et sensation « que le mystère d’être / sur le poing du poème / est à portée de main », entre « je » absentée et « tu » prétextée, quelque chose prend place : le poème.[...]"
Lire l'article complet là
lundi 27 novembre 2017
Bouche pleine
tu es assise à table, à faire tourner entre ton pouce et ton index
une coupe remplie d'alcool, disons... du champagne
à laper, tu te reprends, à siroter quelques gorgées, entre deux rires et un regard
/
soudain tu te mets à tousser en postillons serrés, le rêve démesuré
tu bois une bière dans un bock, assise à la table écaillée
pendant que lui regarde dans l'autre pièce, un truc ou l'autre à la télé
/
tu tousses, mais ce n'est pas la bière ou la peur qu'il te voit
à cette heure déjà en train de picoler, qui te fait crachoter
la télé est à fond, il ne t'entend jamais
/
tu bois vite, tu manges vite, tu vis vite, faut faire passer tout ça
lui ou un autre, tu avales, tousses, t'étouffes
ton rêve comme une arête coincée en travers de la gorge
/
faut faire passer tout ça...
t'avais dit ça aussi quand elle avait pris l'aiguille à tricoter
t'avais dit ça tout pareil sans majuscule ni point d'exclamation
l'aiguille à tricoter en métal blanc
/
l'envie de tricoter t'est d'ailleurs passé d'un coup
quand ton regard se pose maintenant
sur la pelote dans le panier
c'est bizarre, tu penses à un crâne réduit en miettes
les fils de laine en boule, comme du tissu cérébral, emmêlés
/
de toute façon, le tricot c'était pour faire plaisir à ta mère
le genre de truc, penses-tu, qui plaît aux hommes, avec les turlutes
le rouge te monte aux joues, parce que ce mot tu ne le dis jamais, ta mère si
/
ton assiette est rouge, tu pensais que peut-être
la couleur passerait avec la mousse
tu as beau picoler, toujours le rouge devant toi
les spaghettis figent dans la sauce grasse
il est neuf heures, tu n'as pas faim
/
l'assiette te donne des hauts le cœur, il ne dit rien
- il ne dit jamais rien
il n'a rien dit la veille, quand tu t'es soudain arrêtée de manger
quelque chose coincé dans l’œsophage
il a juste frappé la table très fort
du plat de la main
/
alors tu avais mis l'assiette au frigo, sans rien dire toi non plus
parce que c'est toujours pareil, tu ne peux t'empêcher de faire tout de travers
non contente de vivre aux crochets de la société, de ta mère, des hommes
tu ne peux t'empêcher de te faire remarquer
/
le ventre
la bouche pleine
l'aiguille à tricoter
tout ce que tu avales
tu le recraches
/
ce matin, tu as ressorti l'assiette
car tu ne peux pas passer ta vie à gaspiller
tout ce qu'on s'échine à te donner
/
ce matin, tu regardes l'assiette
au milieu de tes rêves qui hoquètent
tu avales des bières, l'estomac au bord
tout au bord des lèvres
en chipotant encore
les restes du repas d'hier
une coupe remplie d'alcool, disons... du champagne
à laper, tu te reprends, à siroter quelques gorgées, entre deux rires et un regard
/
soudain tu te mets à tousser en postillons serrés, le rêve démesuré
tu bois une bière dans un bock, assise à la table écaillée
pendant que lui regarde dans l'autre pièce, un truc ou l'autre à la télé
/
tu tousses, mais ce n'est pas la bière ou la peur qu'il te voit
à cette heure déjà en train de picoler, qui te fait crachoter
la télé est à fond, il ne t'entend jamais
/
tu bois vite, tu manges vite, tu vis vite, faut faire passer tout ça
lui ou un autre, tu avales, tousses, t'étouffes
ton rêve comme une arête coincée en travers de la gorge
/
faut faire passer tout ça...
t'avais dit ça aussi quand elle avait pris l'aiguille à tricoter
t'avais dit ça tout pareil sans majuscule ni point d'exclamation
l'aiguille à tricoter en métal blanc
/
l'envie de tricoter t'est d'ailleurs passé d'un coup
quand ton regard se pose maintenant
sur la pelote dans le panier
c'est bizarre, tu penses à un crâne réduit en miettes
les fils de laine en boule, comme du tissu cérébral, emmêlés
/
de toute façon, le tricot c'était pour faire plaisir à ta mère
le genre de truc, penses-tu, qui plaît aux hommes, avec les turlutes
le rouge te monte aux joues, parce que ce mot tu ne le dis jamais, ta mère si
/
ton assiette est rouge, tu pensais que peut-être
la couleur passerait avec la mousse
tu as beau picoler, toujours le rouge devant toi
les spaghettis figent dans la sauce grasse
il est neuf heures, tu n'as pas faim
/
l'assiette te donne des hauts le cœur, il ne dit rien
- il ne dit jamais rien
il n'a rien dit la veille, quand tu t'es soudain arrêtée de manger
quelque chose coincé dans l’œsophage
il a juste frappé la table très fort
du plat de la main
/
alors tu avais mis l'assiette au frigo, sans rien dire toi non plus
parce que c'est toujours pareil, tu ne peux t'empêcher de faire tout de travers
non contente de vivre aux crochets de la société, de ta mère, des hommes
tu ne peux t'empêcher de te faire remarquer
/
le ventre
la bouche pleine
l'aiguille à tricoter
tout ce que tu avales
tu le recraches
/
ce matin, tu as ressorti l'assiette
car tu ne peux pas passer ta vie à gaspiller
tout ce qu'on s'échine à te donner
/
ce matin, tu regardes l'assiette
au milieu de tes rêves qui hoquètent
tu avales des bières, l'estomac au bord
tout au bord des lèvres
en chipotant encore
les restes du repas d'hier
2012 (republication)
lundi 20 novembre 2017
tu écris des poèmes
tu écris des poèmes
tu précises
tu n'écris que des poèmes
après avoir perdu des années
à tirer le récit par les cheveux
tu décides
un jour
d'écrire
du coq à l'âne
d'évider sur le billot sans queue ni tête
sans bouche ni main
ton ventre
d'y secouer les mots dans tous les sens
à bride abattue
jusqu'à respirer sur la table
l'odeur de langue coupée
tu précises
tu n'écris que des poèmes
après avoir perdu des années
à tirer le récit par les cheveux
tu décides
un jour
d'écrire
du coq à l'âne
d'évider sur le billot sans queue ni tête
sans bouche ni main
ton ventre
d'y secouer les mots dans tous les sens
à bride abattue
jusqu'à respirer sur la table
l'odeur de langue coupée
extrait de "tu écris des poèmes" (à paraître)
lecture de passages du recueil à la ZAL le 18 novembre prochain à Montpellier
La ZAL - édition 2017



Laurent Bouisset, Pierre Tilman, myself / Photos d'Isabelle Bonat-Luciani (pour Laurent Bouisset) et de Celle qui Dit (Pierre Tilman & moi)
C'était la ZAL 2017, avec entre autres Laurent Bouisset, Pierre Tilman, Jean Azarel, Remi Chechetto, Natyot (que je n'ai malheureusement pas entendu), Tristan Félix...
Un grand merci à toute l'équipe et tout particulierement à Stéphane et Renaud Vischi.
vendredi 17 novembre 2017
Tu écris des poèmes - on en parle
Note de lecture sur Tu écris des poèmes par l'auteure Marianne Desroziers
"Murièle Modély s'interroge sur l'activité d'écrire et sur la spécificité de l'écriture poétique en passant par le tu : choix pertinent, tant il est vrai qu'il faut parfois savoir se dédoubler pour mieux s'adresser à l'Autre (et à soi-même). Cette exploration de l'activité d'écrire des poèmes et cette quête de l'identité du poète se font une certaine dose d'auto-dérision et comme toujours – c'est sûrement ce que j'apprécie le plus chez elle – beaucoup de sensualité. Car dans les textes de Murièle Modély, le corps est omniprésent, il déborde de toute part : il jaillit, il exulte, il jouit... et, au milieu de tout ça, avant, pendant, après, il écrit.[...]"
Note de lecture sur Tu écris des poèmes par la poétesse Murièle Camac
"[...]« Tu », dans le livre, c’est « je » – cette fameuse je « autre », celle qui écrit des poèmes, justement. « Tu » est peut-être le meilleur de « je » : une je « obligé[e] d’inventer » pour exister, obligé de se dédoubler (« un peu de noir sur beaucoup de blanc ») et même de se démultiplier, de se décomposer – parties du corps, meuble, île, clavier d’ordinateur. C’est ce dédoublement répété et créateur que la première partie du recueil explore. Corps organique et corps textué dialoguent à tu et à toi. Entre vacillement au bord « du gouffre sous tes pieds » et sensation « que le mystère d’être / sur le poing du poème / est à portée de main », entre « je » absentée et « tu » prétextée, quelque chose prend place : le poème.[...]"
Retour de lecture sur "Tu écris des poèmes" par Cathy Garcia :
« Tu écris des poèmes », écrit l’auteur, s’adressant à elle-même en usant de ce tu, ce tu qui résonne comme une affirmation ou une accusation, une violence ; aussi bien un silence épais qui vient boucher la sortie des mots qu’un débordement de mots pour recouvrir le silence. Le volcan revient souvent dans l’écriture de Murièle Modély, on pense bien-sûr à l’ile de la Réunion, un volcan peut-être « vibrant et lumineux comme le mot racine/dissimulé dans ta première dent de lait ». Volcan métaphore aussi de ce qui couve dans les entrailles, sous la croûte du quotidien, ce qui brûle et déborde par la moindre fissure, tantôt montagne solide, muette et impassible, tantôt menace d’explosion quand le solide pris de fièvre intense se fait liquide, salive, sueur, sperme, cyprine, alors tout tremble et les mots dévalent « dans tous les sens/à bride abattue/jusqu’à respirer sur la table/l’odeur de langue coupée. [...] »
"Murièle Modély s'interroge sur l'activité d'écrire et sur la spécificité de l'écriture poétique en passant par le tu : choix pertinent, tant il est vrai qu'il faut parfois savoir se dédoubler pour mieux s'adresser à l'Autre (et à soi-même). Cette exploration de l'activité d'écrire des poèmes et cette quête de l'identité du poète se font une certaine dose d'auto-dérision et comme toujours – c'est sûrement ce que j'apprécie le plus chez elle – beaucoup de sensualité. Car dans les textes de Murièle Modély, le corps est omniprésent, il déborde de toute part : il jaillit, il exulte, il jouit... et, au milieu de tout ça, avant, pendant, après, il écrit.[...]"
Lire l'article complet là
Note de lecture sur Tu écris des poèmes par la poétesse Murièle Camac
"[...]« Tu », dans le livre, c’est « je » – cette fameuse je « autre », celle qui écrit des poèmes, justement. « Tu » est peut-être le meilleur de « je » : une je « obligé[e] d’inventer » pour exister, obligé de se dédoubler (« un peu de noir sur beaucoup de blanc ») et même de se démultiplier, de se décomposer – parties du corps, meuble, île, clavier d’ordinateur. C’est ce dédoublement répété et créateur que la première partie du recueil explore. Corps organique et corps textué dialoguent à tu et à toi. Entre vacillement au bord « du gouffre sous tes pieds » et sensation « que le mystère d’être / sur le poing du poème / est à portée de main », entre « je » absentée et « tu » prétextée, quelque chose prend place : le poème.[...]"
Lire l'article complet là
Retour de lecture sur "Tu écris des poèmes" par Cathy Garcia :
« Tu écris des poèmes », écrit l’auteur, s’adressant à elle-même en usant de ce tu, ce tu qui résonne comme une affirmation ou une accusation, une violence ; aussi bien un silence épais qui vient boucher la sortie des mots qu’un débordement de mots pour recouvrir le silence. Le volcan revient souvent dans l’écriture de Murièle Modély, on pense bien-sûr à l’ile de la Réunion, un volcan peut-être « vibrant et lumineux comme le mot racine/dissimulé dans ta première dent de lait ». Volcan métaphore aussi de ce qui couve dans les entrailles, sous la croûte du quotidien, ce qui brûle et déborde par la moindre fissure, tantôt montagne solide, muette et impassible, tantôt menace d’explosion quand le solide pris de fièvre intense se fait liquide, salive, sueur, sperme, cyprine, alors tout tremble et les mots dévalent « dans tous les sens/à bride abattue/jusqu’à respirer sur la table/l’odeur de langue coupée. [...] »
Lire la suite sur son blog ici
Dominique Boudou en parle aussi sur son blog:
"Murièle Modély, en évoquant l'île de la Réunion où elle est née, pourrait reprendre le célèbre mot de Kafka à propos de Prague : " Cette petite mère a des griffes." Dans Tu écris des poèmes, son sixième recueil publié, l'auteure de Penser maillée questionne de nouveau l'acte d'écrire. Et l'île grandit avec le poème dont la langue résiste au plus profond des plis du corps. " tes poèmes sont / n'importe quelle partie de ton corps / n'importe laquelle / une jambe / un rein / un os / n'importe laquelle / sauf la tête. [...]"
"Murièle Modély, en évoquant l'île de la Réunion où elle est née, pourrait reprendre le célèbre mot de Kafka à propos de Prague : " Cette petite mère a des griffes." Dans Tu écris des poèmes, son sixième recueil publié, l'auteure de Penser maillée questionne de nouveau l'acte d'écrire. Et l'île grandit avec le poème dont la langue résiste au plus profond des plis du corps. " tes poèmes sont / n'importe quelle partie de ton corps / n'importe laquelle / une jambe / un rein / un os / n'importe laquelle / sauf la tête. [...]"
Lire la suite sur son blog ici
Commander le livre sur le site de l'éditeur : http://bit.ly/2munPnZ
mercredi 15 novembre 2017
Parution
Parution de "Tu écris des poèmes" aux Editions du Cygne.
En savoir + & commander, suivez le lien http://bit.ly/2munPnZ
Je lirai des extraits du recueil samedi 18 novembre vers 16h40
à Montpellier pendant la manifestation littéraire
de la Zone d'Autonomie Littéraire
En savoir + & commander, suivez le lien http://bit.ly/2munPnZ
Je lirai des extraits du recueil samedi 18 novembre vers 16h40
à Montpellier pendant la manifestation littéraire
de la Zone d'Autonomie Littéraire
dimanche 5 novembre 2017
Parfois la phrase te fait le même effet
que la parole vide d'un homme politique
répétée en boucle sur les réseaux sociaux
la phrase comme un grelot
un crissement d'ongle sur un tableau
parfois la phrase
t'irrite
t'agresse
te donne envie d'être une plante verte sur le rebord de la fenêtre
la traînée brillante d'une limace sur la poubelle
d'être une mouche, son piquetis noir sur la vitre sale
d'être le crépi sur le mur
la table froide sous la main
de n'être qu'une chose
inerte mais vivante
que la parole vide d'un homme politique
répétée en boucle sur les réseaux sociaux
la phrase comme un grelot
un crissement d'ongle sur un tableau
parfois la phrase
t'irrite
t'agresse
te donne envie d'être une plante verte sur le rebord de la fenêtre
la traînée brillante d'une limace sur la poubelle
d'être une mouche, son piquetis noir sur la vitre sale
d'être le crépi sur le mur
la table froide sous la main
de n'être qu'une chose
inerte mais vivante
samedi 4 novembre 2017
mardi 17 octobre 2017
Parfois une phrase te fait le même effet
qu'un glaçon sucé
en plein soleil, un après midi d'été
morsure et frisson
sur la peau et la langue
parfois une phrase se plante d'un seul coup
en plein milieu du cœur
en gros bouillons de mots, entre la veine et l'aorte
parfois tu es vivante, d'autres fois morte
mais toujours la phrase va et vient quand tu
écosses les petits pois
écoutes la radio
fais l'amour
lis un livre
voilà ce qu'elles font, les phrases
qui te retournent, t'attrapent, t'embrassent à pleine bouche
ces phrases
qui n'ont aucun sens, aucune raison d'être
à part d'être jolies, ou tendres, ou dures
caresse et morsure
sur la joue et la main
qu'un glaçon sucé
en plein soleil, un après midi d'été
morsure et frisson
sur la peau et la langue
parfois une phrase se plante d'un seul coup
en plein milieu du cœur
en gros bouillons de mots, entre la veine et l'aorte
parfois tu es vivante, d'autres fois morte
mais toujours la phrase va et vient quand tu
écosses les petits pois
écoutes la radio
fais l'amour
lis un livre
voilà ce qu'elles font, les phrases
qui te retournent, t'attrapent, t'embrassent à pleine bouche
ces phrases
qui n'ont aucun sens, aucune raison d'être
à part d'être jolies, ou tendres, ou dures
caresse et morsure
sur la joue et la main
samedi 14 octobre 2017
Feu de tout bois - on en parle #2
Sanda Voïca parle de mon recueil Feu de tout bois, publié par la revue Nouveaux Délits, dans le numéro 28 de la revue Paysages écrits :
"Dans ce recueil, Murièle Modély
fait, encore une fois, en paraphrasant le titre, poème de tout bois. Chaque
instant vécu devient poésie. Et quelle poésie : visions et épiphanies, sans
cesse. Visions : « certains jours/la langue quitte la bouche/et se
balade limace au-dessus de nos têtes » (cuisine). Vision apocalyptique dans voie basse. On pourrait même parler d’un livre des visions. Mais il
y a des épiphanies aussi, et elles coïncident souvent avec les visions : le
poème sommeil à citer en entier. Le
quotidien, le passé (l’enfance) et le futur passés à la moulinette et
réassemblés, avec quelques ingrédients : humour, voire dérision, lucidité,
intelligence, maîtrise de la langue et dépassement du langage [...]"
Lire la revue ici
Commander le livre là
mardi 10 octobre 2017
tu ne sais pas qui, mais quelqu'un
tu sens sa présence derrière ton dos
quelqu'un
est sur le point de te pousser
tu hésites, assise au bord de l'eau
les pieds empêtrés dans les draps de ce rêve dont tu ne vois pas le fond
quelqu'un dans ton dos, tu le sens
quelqu'un
crie
saute, mais saute donc !
tout vaut mieux que la peur
tout vaut mieux que rester là
immobile et docile
tu écris des poèmes, alors quoi
que veut dire cette peur ? saute mais saute donc !
il faut bien que quelque chose se passe
il faut bien que quelque chose se casse
à la fin
tout à la fin
quand quelqu'un finit par lancer pour faire des ricochets
des cailloux ronds
polis
sur ta bouche et tes mains
tu sens sa présence derrière ton dos
quelqu'un
est sur le point de te pousser
tu hésites, assise au bord de l'eau
les pieds empêtrés dans les draps de ce rêve dont tu ne vois pas le fond
quelqu'un dans ton dos, tu le sens
quelqu'un
crie
saute, mais saute donc !
tout vaut mieux que la peur
tout vaut mieux que rester là
immobile et docile
tu écris des poèmes, alors quoi
que veut dire cette peur ? saute mais saute donc !
il faut bien que quelque chose se passe
il faut bien que quelque chose se casse
à la fin
tout à la fin
quand quelqu'un finit par lancer pour faire des ricochets
des cailloux ronds
polis
sur ta bouche et tes mains
La chambre est le lieu propice à la venue de quelqu'un
tu l'as nommé ainsi, ton monstre hypertrophié
ton outre de silence, qui de nuit en nuit
avance, recule
s'assoit sur ta poitrine
devise
enfonce son doigt sec dans ton globe oculaire
parfois derrière la porte, une voix
tu parles à qui ?
parfois derrière la porte, des bruits
de pas comme des cris
chaque jour
se termine
dans la bouche
de la nuit
où se ressassent, moulinent, réduisent en chair
de petits et grands faits
parfois quelqu'un pèse sur ton dos comme un abcès
purulent et tendu sur le point d'éclater
tu l'as nommé ainsi, ton monstre hypertrophié
ton outre de silence, qui de nuit en nuit
avance, recule
s'assoit sur ta poitrine
devise
enfonce son doigt sec dans ton globe oculaire
parfois derrière la porte, une voix
tu parles à qui ?
parfois derrière la porte, des bruits
de pas comme des cris
chaque jour
se termine
dans la bouche
de la nuit
où se ressassent, moulinent, réduisent en chair
de petits et grands faits
parfois quelqu'un pèse sur ton dos comme un abcès
purulent et tendu sur le point d'éclater
"M. Jean-Pierre" de Sammy Sapin
" Il y a des jours
où même un sexe de jeune fille sur coussin de fleur ne tenterait pas*, songe M.
Jean-Pierre. Du coin de l’œil, il observe le sexe qui se trouve dans le salon.
Le sexe ne bouge pas. M. Jean-Pierre passe devant le sexe, va à la fenêtre, l’ouvre, elle grince. Il se
demande ce que mange un sexe de jeune fille sur coussin de fleur, d’ordinaire.
Comme ses cigarettes ne veulent pas sortir du paquet, il se voit obligé de
déchirer un peu plus l’emballage. Cela fait deux jours maintenant que les
voisins lui ont laissé ce sexe (ils sont partis dans le sud, un week-end prolongé),
sans lui donner de conseils. Vous saurez bien y faire, a dit le monsieur. On
vous fait confiance, M. Jean-Pierre, a dit la dame. M. Jean-Pierre allume sa
cigarette. Peut-être le sexe de jeune fille se nourrit-il tout seul. Une quinte
de toux saisit M. Jean-Pierre. Bronchite chronique du fumeur, a dit la dernière
fois son médecin, avec un sourire navré. M. Jean-Pierre lui a souri en retour,
poliment. Peut-être le sexe de jeune fille veut-il une cigarette. M.
Jean-Pierre propose une cigarette au sexe de jeune fille sur coussin de fleur
qui ne lui répond pas, dont les lèvres rouge sombre ne frémissent pas. Le sexe,
suppose M. Jean-Pierre, ira chasser des souris, des insectes, de petites
bestioles dans l’appartement dès qu’il sera parti. M. Jean-Pierre écrase sa
cigarette. Il pense à vider le cendrier mais ne le fait pas. Il se dit qu’il va
aller faire un tour, respirer l’air frais dans la rue, laisser le sexe un peu tranquille.
*
Quand M. Jean-Pierre
revient, le sexe a mangé ; une vague plénitude, une trouble rotondité le
trahit. Une souris a dû se faire avoir, pense M. Jean-Pierre. C’est très bien,
trouve-t-il, si ce sexe de jeune fille peut le débarrasser des souris, c’est
toujours ça. Dehors, M. Jean-Pierre a acheté des fleurs. Pour le sexe. Des
roses. Il les agite au-dessus du sexe. Il en a pris exprès des bien fatiguées.
Elles lâchent leurs pétales qui glissent sur le sexe et viennent se mêler aux
autres pétales du coussin de fleur. Je suis bien seul, se dit M. Jean-Pierre.
Il jette les tiges pleines d’épines à la poubelle.
*
On annonce qu’on
va licencier deux mille ouvriers. Le délégué syndical interviewé est gros, très
pâle, il dit que c’est un scandale car l’entreprise a fait un bon chiffre
d’affaire cette année. Que vont faire les deux mille ouvriers. Ils ont des
femmes, des enfants. On revient au présentateur. Il a l’air grave ou désolé,
entre les deux. C’est bien malheureux, dit-il sur un ton qui laisse penser que
ça devait arriver de toute façon. Un jour ou l’autre. M. Jean-Pierre se tourne
sur son canapé. Le sexe de jeune fille est immobile, on dirait une statue de
petite taille. Qu’est-ce que tu en penses, toi, demande M. Jean-Pierre. Pas de
réponse. Peut-être doit-il s’y prendre autrement. Qu’est-ce que vous en pensez,
vous, demande M. Jean-Pierre. Le sexe ouvre les lèvres. Le capital a besoin de
destruction, déclare le sexe de jeune fille sur coussin de fleur. Le capital
détruit ici pour mieux faire du profit ailleurs. M. Jean-Pierre hoche la tête,
lentement, comme une poupée allemande, ancienne. Il pense à sa retraite. Il
espère qu’on la lui laissera jusqu’à la fin de sa vie. Il n’est sûr de rien,
car tout change, tout va très vite."
M. Jean-Pierre est extrait de l'excellent blog de Sammy Sapin, à découvrir ici
lundi 9 octobre 2017
parfois dans la chambre
il ne se passe absolument rien
de métaphorique
du cru, du cul, rien que du très banal
aucune pensée poétique
dans le lit, entre les jambes
parfois le président s'invite
avec son énième discours cynique
entre les draps, souvent tu penses
à tes impôts, au racisme, à tes soucis
à la liste des courses
tu serres les dents très fort, tu voudrais jouir, bordel
ne pas penser au lendemain
à la bête immonde, au type qui dort
en bas de ton immeuble
tu voudrais, tu en as honte, n'être qu'une peau
un frisson qui court comme un poème
un petit, un haïku qu'importe
un jeu de langues, au propre comme au figuré
qui te ferait quitter
qui ferait décoller
la réalité
passer par la fenêtre et cramer au soleil
il ne se passe absolument rien
de métaphorique
du cru, du cul, rien que du très banal
aucune pensée poétique
dans le lit, entre les jambes
parfois le président s'invite
avec son énième discours cynique
entre les draps, souvent tu penses
à tes impôts, au racisme, à tes soucis
à la liste des courses
tu serres les dents très fort, tu voudrais jouir, bordel
ne pas penser au lendemain
à la bête immonde, au type qui dort
en bas de ton immeuble
tu voudrais, tu en as honte, n'être qu'une peau
un frisson qui court comme un poème
un petit, un haïku qu'importe
un jeu de langues, au propre comme au figuré
qui te ferait quitter
qui ferait décoller
la réalité
passer par la fenêtre et cramer au soleil
la folie est la grande histoire de ta vie : elle te tourne autour, tu lui cours après
vous êtes toutes deux dans ta chambre ou la sienne
tu en as vu des chambres avec des grilles aux fenêtres
tu en as vu des cris se heurter aux barreaux
des bouches se tordre, des corps hurler sans bruit
quand tu allais attendre, ton cahier sous le bras, la fin de sa journée
tu en as vu des chambres ou elle t'en a parlé
elle disait : "ce matin, monsieur X a décompensé"
tu voyais Monsieur X, car tu le connaissais
tu connaissais d'ailleurs toutes les lettres de l'alphabet
et tu les épelais aux fêtes de fin d'année
à Noël exactement
ce jour là, toutes les pièces étaient vides
les fous tous rassemblés avec les infirmiers devant la scène
la folie est la grande histoire de ta vie, la chambre aussi
là où tout commence, tout finit
pour les faibles, les fous
les mères parfois aussi
vous êtes toutes deux dans ta chambre ou la sienne
tu en as vu des chambres avec des grilles aux fenêtres
tu en as vu des cris se heurter aux barreaux
des bouches se tordre, des corps hurler sans bruit
quand tu allais attendre, ton cahier sous le bras, la fin de sa journée
tu en as vu des chambres ou elle t'en a parlé
elle disait : "ce matin, monsieur X a décompensé"
tu voyais Monsieur X, car tu le connaissais
tu connaissais d'ailleurs toutes les lettres de l'alphabet
et tu les épelais aux fêtes de fin d'année
à Noël exactement
ce jour là, toutes les pièces étaient vides
les fous tous rassemblés avec les infirmiers devant la scène
la folie est la grande histoire de ta vie, la chambre aussi
là où tout commence, tout finit
pour les faibles, les fous
les mères parfois aussi
tu ne sais pas qui
mais quelqu'un toque
toc toc
dehors dedans
tu ne sais pas
vraiment
la nuit est à l'intérieur, le lit recouvert de poix
chaque mouvement te fait glisser plus bas
toc toc
peut-être est-ce ton cœur ? peut-être est-ce cet ogre ?
la chambre grouille de dents, ta tête déborde de mots, tu es seule
et tu ne sais pas qui mais quelqu'un
frappe
toc toc
très fort
à la tête ou la porte
quelqu'un veut entrer
absolument ouvrir
ce zip sur ta poitrine
coincé depuis des mois
c'est l'enfant, tu reconnais sa voix
"crois-tu, maman, dit-elle, crois-tu
qu'un jour, toi aussi, tu deviendras folle ?"
mais quelqu'un toque
toc toc
dehors dedans
tu ne sais pas
vraiment
la nuit est à l'intérieur, le lit recouvert de poix
chaque mouvement te fait glisser plus bas
toc toc
peut-être est-ce ton cœur ? peut-être est-ce cet ogre ?
la chambre grouille de dents, ta tête déborde de mots, tu es seule
et tu ne sais pas qui mais quelqu'un
frappe
toc toc
très fort
à la tête ou la porte
quelqu'un veut entrer
absolument ouvrir
ce zip sur ta poitrine
coincé depuis des mois
c'est l'enfant, tu reconnais sa voix
"crois-tu, maman, dit-elle, crois-tu
qu'un jour, toi aussi, tu deviendras folle ?"
le silence dans la chambre est un ogre avec des dents pointues
une langue molle, des bras doux et pesants
une chair tendre, le silence dans la chambre
pose son corps sur ton corps
ouvre sa bouche sur ton crâne
tu attends le sommeil
tu attends
dans le craquement de ta boîte crânienne
que des rêves arrivent, avalent
les images tristes du jour
tu attends
pour rien
sur l'oreiller le matin
il n'y a que la flaque noire, poisseuse de tes songes crevés
des pellicules et des cheveux longs morts qui flottent
dans cet autre jour qui vient
une langue molle, des bras doux et pesants
une chair tendre, le silence dans la chambre
pose son corps sur ton corps
ouvre sa bouche sur ton crâne
tu attends le sommeil
tu attends
dans le craquement de ta boîte crânienne
que des rêves arrivent, avalent
les images tristes du jour
tu attends
pour rien
sur l'oreiller le matin
il n'y a que la flaque noire, poisseuse de tes songes crevés
des pellicules et des cheveux longs morts qui flottent
dans cet autre jour qui vient
samedi 7 octobre 2017
tu ne sais pas qui
mais quelqu'un qui t'aime
mal, trop
du moins avec acharnement
tu ne sais pas
mais ce quelqu'un
passe
toutes ses nuits à gommer
avec application
tes restes de mémoire
tu ne sais pas qui
sous la calotte
les fils de ton histoire
sous sa main travailleuse
s'emmêlent, s'emberlificotent
tous les soirs
tape
frotte
à l'envers de ton crâne
et chaque matin
sur l'oreiller
vois
entre les pellicules et les cheveux longs morts
ces amas d'arabique que tu presses, malaxes
curieuse
ton corps a tant d'humeurs
jusqu'à extraire sous la traînée collante sur tes doigts
une lettre, un mot, la trace d'un baiser
fugaces et froids
mais quelqu'un qui t'aime
mal, trop
du moins avec acharnement
tu ne sais pas
mais ce quelqu'un
passe
toutes ses nuits à gommer
avec application
tes restes de mémoire
tu ne sais pas qui
sous la calotte
les fils de ton histoire
sous sa main travailleuse
s'emmêlent, s'emberlificotent
tous les soirs
tape
frotte
à l'envers de ton crâne
et chaque matin
sur l'oreiller
vois
entre les pellicules et les cheveux longs morts
ces amas d'arabique que tu presses, malaxes
curieuse
ton corps a tant d'humeurs
jusqu'à extraire sous la traînée collante sur tes doigts
une lettre, un mot, la trace d'un baiser
fugaces et froids
dimanche 24 septembre 2017
Fils de chien, Vladimir Slépian (extrait)
"Je ne suis pas médecin, ni ingénieur, ni tout autre chose
Je suis incapable de vous dire ce que je fais dans la vie.
Je n’ai pas de profession.
Je suis un homme, si vous voulez.
Oui, merde ! Un homme.
Un homme comme vous, avec tous ces trucs que vous faites, même si je ne les comprends pas.
Si je n’étais pas un homme, alors qu’est-ce que je pourrais être ?
Un chien ?
Non. Regardez : né, le, à, de et de (c’est ma mère), signé.
Non, je suis un homme. Je veux vraiment, je veux être un homme.
Et si je tiens encore debout, si je vous parle, c’est parce que je crois encore que je suis un homme, ou que je pourrai un jour le devenir.
Non, je vois que vous hésitez, vous en doutez…
Vous avez raison. Qu’est-ce qui me prouve que je peux être un homme ?
Que je tiens debout sur mes pieds ? Qu’est-ce que cela prouve ?
J’ai connu des oiseaux qui tenaient sur leurs pieds aussi bien que moi,et même mieux.
J’ai connu des hommes, des Grands Hommes, qui n’avaient pas de pieds ni de mains, mais ils étaient couverts de médailles, et ils avaient leur retraite.
Non, je n’ai aucune preuve.
Dites-moi, à votre avis, je suis un homme ?
Vous devriez le savoir. Vous ne le savez pas ?
C’est triste ! Ni vous, ni moi, nous ne savons pas, si je suis un homme, ou pas.
Et si nous réfléchissons ensemble, nous pourrons peut-être arriver à savoir ?
S’il vous plaît ! Commençons.
Vous vous demandez à vous-même, et moi, de mon côté, je vais me demander à moi. Je crois, je crois… je crois.. je crois, je veux croire.
Mais est-ce que vraiment je crois ?
Si je croyais, pourquoi, alors, j’aurais besoin de réfléchir ? de me demander, de vous demander à vous ? Pourquoi ? Pourquoi je devrais vous dire et me dire cela tout le temps :
Je suis un homme, je suis un homme, tu es un homme. Dites-moi, s’il vous plaît, quand vous dites quelque chose, c’est parce que vous croyez en cette chose, ou parce que vous ne croyez pas ?
Pardon, je vois que je vous embête. Bon. Moi, je veux croire que je suis un homme. Je veux, je veux, mais est-ce que je veux vraiment. Oui, je suppose que je veux. Merde, ça mène à rien !
J’ai faim.
Si vous arrivez à trouver la solution, vous me direz, n’est-ce pas ?
C’est bien d’être un homme. Quand je vous vois réfléchir, je suis fier de vous.
Si je pouvais être comme vous… Réfléchissez, je ne vous dérangerai pas.
Mais, en fait, qu’est-ce qui me prouve que vous réfléchissez ? Non, je sais que vous réfléchissez, puisque vous ne me parlez pas,
vous ne dites rien, vous réfléchissez, vous réfléchissez, et quand vous aurez fini de réfléchir, vous me parlerez.
Vous me direz sur quoi vous avez réfléchi, comment s’est passée votre réflexion, vous me direz la solution, et je saurai, enfin, peut-être, si ça vaut la peine que j’espère pouvoir devenir un jour un homme. Un homme comme vous. Si je savais que c’était possible, je pourrais attendre autant qu’il faudrait, même jusqu’au jour de ma mort…
Et si c’est pas possible ?
Non, c’est impossible ! Je ne veux pas le croire.
Si vous trouvez que c’est impossible, ne me dites rien. Ecoutez ! Attendez, ne réfléchissez pas. Attendez, une autre fois !
Vous ne réfléchissez pas ? N’est-ce pas ? Je veux vous croire. Faisons autre chose, il y a tant d’autres choses sur lesquelles nous pouvons réfléchir… et justement, en ce moment, je n’en trouve pas.
Aucune.
Attendez, il faut que je retrouve un fil. Je vois, je vois un fil.
Non, je vois maintenant plusieurs fils devant mes yeux… Un, deux, trois, dix, plus ! vingt, non, plus. C’est difficile à dire combien il y en a. Regardez, ils commencent à bouger.
Excusez-moi, en ce moment je ne vois que les fils. Qu’est-ce qu’ils font ?
Mon Dieu, je ne vois rien à cause de ces fils.
Ne vous inquiétez pas. Ça arrive. On va attendre un moment, ça passera.
Ça y est. Il ne faut pas que ça recommence. Il faut mettre dans tout cela un peu d’ordre. Vous me comprenez !
Je m’exprime mal ? Bien sûr que je m’exprime mal, comme voulez-vous que je m’exprime bien, si je ne sais pas ce que je veux exprimer.
D’une part, je vous ai dit que je suis un homme ou que je veux l’être, d’autre part, comme vous pouvez le remarquer, j’avais fait une allusion à ce que j’ai faim. Ces deux problèmes, en quelque sorte, il fallait peut-être les séparer avant de vous les poser à vous, ou peut-être les réunir en un seul problème. Je ne sais pas, je ne sais pas, je vous le dis franchement. Je ne sais même pas si vraiment je veux être un homme, ou si ce que je préfère, c’est ne pas du tout être, ou être je ne sais pas qui.
Il est tr ès possible qu’au fond c’est la seule chose que je voudrais : ne pas être.
En tout cas je me le dis souvent, mais aussi souvent j’ai faim et quand j’ai faim, je me dis : voyons, tu es un homme, tu es un brave homme, et qu’est-ce que c’est que la faim quand on est un homme ? Mais peut-être même je me dis toutes ces choses à la fois, et quand je ne me dis pas quelque chose, c’est la chose même qui commence à parler.
Vous entendez ? C’est mon estomac qui parle. C’est joli, n’est-ce pas ?
Vous comprenez ? Il dit : tu as faim, tu as faim, tu as faim, tu as faimà Ha, ha, ha, je connais bien mon petit estomac. Et vous savez, il a appris tout cela seul. Excusez-moi, je vais le faire taire.
Il faudrait que nous abordions mes problèmes d’une façon plus positive.
Vous pourriez me donner à manger ?
Oui, manger. Quelque chose, j’ai faim.
Oui, je comprends, vous avez raison.
Et pourquoi vous me donneriez à manger ?
Moi, par exemple, si j’avais à manger, est-ce que je vous en donnerais ?
C’est difficile à dire. Peut-être je vous en donnerais, peut-être pas.
Non, je vois que même si j’avais quelque chose à manger, si voulais même vous en donner, je ne vous en donnerais pas. Je suis raisonnable. Je n’aime pas faire des choses inutiles.
Et vous, pourquoi vous me donneriez à manger, pourquoi, pourquoi je me demande ? Non.
Parce que j’ai faim ? Non, ce n’est pas une raison suffisante.
Parce que j’ai un estomac petit, le plus petit qu’on puisse imaginer ?
Oui, vous pouvez me donner à cause de mon estomac. Unique au monde, je vous assure qu’il est unique, croyez-moi, je connais bien mon petit estomac, il est Unique ! Unique ! Unique ! Unique comme vous ! Unique comme moi. Qu’est-ce que je dis ? Pardon.
Je ne comprends même pas ce que je dis. Imbécile.
Ecoutez, si je fais quelque chose qui soit utile et agréable pour vous, vous me donnerez à manger ?
Vous m’en donnerez, n’est-ce pas ? Je crois qu’oui.
Je vais réfléchir sur cette question.
Qu’est-ce que je peux faire qui soit utile et agréable pour vous ?
Merde, je ne sais rien faire.
Il faut que je voie mieux cela.
avec mes mains ? rien.
avec ma tête, non, rien
avec mes pieds, rien non plus.
Vraiment, je ne sais rien faire. Je suis un rien, zéro, nullité.
Je ne sais rien faire, et j’ai faim. Attendez, je veux encore réfléchir, il doit y avoir une solution."
Je suis incapable de vous dire ce que je fais dans la vie.
Je n’ai pas de profession.
Je suis un homme, si vous voulez.
Oui, merde ! Un homme.
Un homme comme vous, avec tous ces trucs que vous faites, même si je ne les comprends pas.
Si je n’étais pas un homme, alors qu’est-ce que je pourrais être ?
Un chien ?
Non. Regardez : né, le, à, de et de (c’est ma mère), signé.
Non, je suis un homme. Je veux vraiment, je veux être un homme.
Et si je tiens encore debout, si je vous parle, c’est parce que je crois encore que je suis un homme, ou que je pourrai un jour le devenir.
Non, je vois que vous hésitez, vous en doutez…
Vous avez raison. Qu’est-ce qui me prouve que je peux être un homme ?
Que je tiens debout sur mes pieds ? Qu’est-ce que cela prouve ?
J’ai connu des oiseaux qui tenaient sur leurs pieds aussi bien que moi,et même mieux.
J’ai connu des hommes, des Grands Hommes, qui n’avaient pas de pieds ni de mains, mais ils étaient couverts de médailles, et ils avaient leur retraite.
Non, je n’ai aucune preuve.
Dites-moi, à votre avis, je suis un homme ?
Vous devriez le savoir. Vous ne le savez pas ?
C’est triste ! Ni vous, ni moi, nous ne savons pas, si je suis un homme, ou pas.
Et si nous réfléchissons ensemble, nous pourrons peut-être arriver à savoir ?
S’il vous plaît ! Commençons.
Vous vous demandez à vous-même, et moi, de mon côté, je vais me demander à moi. Je crois, je crois… je crois.. je crois, je veux croire.
Mais est-ce que vraiment je crois ?
Si je croyais, pourquoi, alors, j’aurais besoin de réfléchir ? de me demander, de vous demander à vous ? Pourquoi ? Pourquoi je devrais vous dire et me dire cela tout le temps :
Je suis un homme, je suis un homme, tu es un homme. Dites-moi, s’il vous plaît, quand vous dites quelque chose, c’est parce que vous croyez en cette chose, ou parce que vous ne croyez pas ?
Pardon, je vois que je vous embête. Bon. Moi, je veux croire que je suis un homme. Je veux, je veux, mais est-ce que je veux vraiment. Oui, je suppose que je veux. Merde, ça mène à rien !
J’ai faim.
Si vous arrivez à trouver la solution, vous me direz, n’est-ce pas ?
C’est bien d’être un homme. Quand je vous vois réfléchir, je suis fier de vous.
Si je pouvais être comme vous… Réfléchissez, je ne vous dérangerai pas.
Mais, en fait, qu’est-ce qui me prouve que vous réfléchissez ? Non, je sais que vous réfléchissez, puisque vous ne me parlez pas,
vous ne dites rien, vous réfléchissez, vous réfléchissez, et quand vous aurez fini de réfléchir, vous me parlerez.
Vous me direz sur quoi vous avez réfléchi, comment s’est passée votre réflexion, vous me direz la solution, et je saurai, enfin, peut-être, si ça vaut la peine que j’espère pouvoir devenir un jour un homme. Un homme comme vous. Si je savais que c’était possible, je pourrais attendre autant qu’il faudrait, même jusqu’au jour de ma mort…
Et si c’est pas possible ?
Non, c’est impossible ! Je ne veux pas le croire.
Si vous trouvez que c’est impossible, ne me dites rien. Ecoutez ! Attendez, ne réfléchissez pas. Attendez, une autre fois !
Vous ne réfléchissez pas ? N’est-ce pas ? Je veux vous croire. Faisons autre chose, il y a tant d’autres choses sur lesquelles nous pouvons réfléchir… et justement, en ce moment, je n’en trouve pas.
Aucune.
Attendez, il faut que je retrouve un fil. Je vois, je vois un fil.
Non, je vois maintenant plusieurs fils devant mes yeux… Un, deux, trois, dix, plus ! vingt, non, plus. C’est difficile à dire combien il y en a. Regardez, ils commencent à bouger.
Excusez-moi, en ce moment je ne vois que les fils. Qu’est-ce qu’ils font ?
Mon Dieu, je ne vois rien à cause de ces fils.
Ne vous inquiétez pas. Ça arrive. On va attendre un moment, ça passera.
Ça y est. Il ne faut pas que ça recommence. Il faut mettre dans tout cela un peu d’ordre. Vous me comprenez !
Je m’exprime mal ? Bien sûr que je m’exprime mal, comme voulez-vous que je m’exprime bien, si je ne sais pas ce que je veux exprimer.
D’une part, je vous ai dit que je suis un homme ou que je veux l’être, d’autre part, comme vous pouvez le remarquer, j’avais fait une allusion à ce que j’ai faim. Ces deux problèmes, en quelque sorte, il fallait peut-être les séparer avant de vous les poser à vous, ou peut-être les réunir en un seul problème. Je ne sais pas, je ne sais pas, je vous le dis franchement. Je ne sais même pas si vraiment je veux être un homme, ou si ce que je préfère, c’est ne pas du tout être, ou être je ne sais pas qui.
Il est tr ès possible qu’au fond c’est la seule chose que je voudrais : ne pas être.
En tout cas je me le dis souvent, mais aussi souvent j’ai faim et quand j’ai faim, je me dis : voyons, tu es un homme, tu es un brave homme, et qu’est-ce que c’est que la faim quand on est un homme ? Mais peut-être même je me dis toutes ces choses à la fois, et quand je ne me dis pas quelque chose, c’est la chose même qui commence à parler.
Vous entendez ? C’est mon estomac qui parle. C’est joli, n’est-ce pas ?
Vous comprenez ? Il dit : tu as faim, tu as faim, tu as faim, tu as faimà Ha, ha, ha, je connais bien mon petit estomac. Et vous savez, il a appris tout cela seul. Excusez-moi, je vais le faire taire.
Il faudrait que nous abordions mes problèmes d’une façon plus positive.
Vous pourriez me donner à manger ?
Oui, manger. Quelque chose, j’ai faim.
Oui, je comprends, vous avez raison.
Et pourquoi vous me donneriez à manger ?
Moi, par exemple, si j’avais à manger, est-ce que je vous en donnerais ?
C’est difficile à dire. Peut-être je vous en donnerais, peut-être pas.
Non, je vois que même si j’avais quelque chose à manger, si voulais même vous en donner, je ne vous en donnerais pas. Je suis raisonnable. Je n’aime pas faire des choses inutiles.
Et vous, pourquoi vous me donneriez à manger, pourquoi, pourquoi je me demande ? Non.
Parce que j’ai faim ? Non, ce n’est pas une raison suffisante.
Parce que j’ai un estomac petit, le plus petit qu’on puisse imaginer ?
Oui, vous pouvez me donner à cause de mon estomac. Unique au monde, je vous assure qu’il est unique, croyez-moi, je connais bien mon petit estomac, il est Unique ! Unique ! Unique ! Unique comme vous ! Unique comme moi. Qu’est-ce que je dis ? Pardon.
Je ne comprends même pas ce que je dis. Imbécile.
Ecoutez, si je fais quelque chose qui soit utile et agréable pour vous, vous me donnerez à manger ?
Vous m’en donnerez, n’est-ce pas ? Je crois qu’oui.
Je vais réfléchir sur cette question.
Qu’est-ce que je peux faire qui soit utile et agréable pour vous ?
Merde, je ne sais rien faire.
Il faut que je voie mieux cela.
avec mes mains ? rien.
avec ma tête, non, rien
avec mes pieds, rien non plus.
Vraiment, je ne sais rien faire. Je suis un rien, zéro, nullité.
Je ne sais rien faire, et j’ai faim. Attendez, je veux encore réfléchir, il doit y avoir une solution."
Fils de chien (extrait), Valdimir Slépian, éditions du Chemin de fer
dimanche 10 septembre 2017
Balade nocturne de Francesco Pittau
" Le bruit du moteur dans la nuit parfumée
me tient éveillé si bien que je vois dans un éclair
les silhouettes des tournesols fatigués
se profiler sur le ciel outre-mer
Des flots d’odeurs entrent par la fenêtre ouverte :
ça sent l’arbre la terre et l’herbe chaude
la rosée aussi
Je fredonne un air lointain je vais vers la petite ville
Parfois un grand oiseau traverse la clarté des phares
Si vite que j’ai à peine le temps de le voir
Je vague entre plaine et colline
poursuivi par le vent
Cette nuit-là j’ai rencontré le ciel le silence
absolu qui se met à quatre pattes derrière les arbres
Je n’ai rien oublié je n’ai rien retenu cependant
je suis encore dans cette bagnole qui happe
une ombre au détour d’une route en pente."
me tient éveillé si bien que je vois dans un éclair
les silhouettes des tournesols fatigués
se profiler sur le ciel outre-mer
Des flots d’odeurs entrent par la fenêtre ouverte :
ça sent l’arbre la terre et l’herbe chaude
la rosée aussi
Je fredonne un air lointain je vais vers la petite ville
Parfois un grand oiseau traverse la clarté des phares
Si vite que j’ai à peine le temps de le voir
Je vague entre plaine et colline
poursuivi par le vent
Cette nuit-là j’ai rencontré le ciel le silence
absolu qui se met à quatre pattes derrière les arbres
Je n’ai rien oublié je n’ai rien retenu cependant
je suis encore dans cette bagnole qui happe
une ombre au détour d’une route en pente."
Francesco Pittau, extrait de son blog Ma plume sur la commode
samedi 9 septembre 2017
samedi 2 septembre 2017
dimanche 27 août 2017
Publication sur Urtica : Tableau
Publication d'un court récit Tableau chez Urtica Lit Blog, le blog littéraire de Walter Ruhlmann. Un extrait pour la route :
La fin sur Urtica Lit Blog donc
"Ça avait commencé bizarrement. D’abord elle avait saigné. Le jour même
où Bob était parti. Pure coïncidence bien sûr. Même si elle trouvait
assez drôle de saigner des deux côtés. Enfin drôle, elle n’avait ri
qu’intérieurement, ses lèvres enflées était trop douloureuses. De petits
filets de sang formaient des lignes courbes sur son menton et son cou.
Un flux irrégulier dessinait des routes en lacets sur ses cuisses et ses
jambes. Elle était allongée par terre devant le miroir, et regardait la
cartographie misérable s’élaborer sur sa peau en rouge et brun.
Bob était parti. Avec les meubles. Et l’argent. Il n’avait laissé que l’armoire et son miroir tout piqué, que sa tête heurtait plus d’une fois à son tour, quand la colère montait. Elle voyait dans les lignes brisées, le reflet de son corps mâché. C’était étrange, on aurait dit une carte du monde divisée en continents irréconciliables. Il y avait ces espaces vides, ces frontières, ces montagnes jaunes ou bleues - tout dépendait du début de leur formation, ces minces rus vermillon et cette rivière pleine de caillots grenat qui tentaient de recréer l’océan sous ses fesses. "
Bob était parti. Avec les meubles. Et l’argent. Il n’avait laissé que l’armoire et son miroir tout piqué, que sa tête heurtait plus d’une fois à son tour, quand la colère montait. Elle voyait dans les lignes brisées, le reflet de son corps mâché. C’était étrange, on aurait dit une carte du monde divisée en continents irréconciliables. Il y avait ces espaces vides, ces frontières, ces montagnes jaunes ou bleues - tout dépendait du début de leur formation, ces minces rus vermillon et cette rivière pleine de caillots grenat qui tentaient de recréer l’océan sous ses fesses. "
La fin sur Urtica Lit Blog donc
jeudi 17 août 2017
j'accepte que le mot ne soit plus une voie entre nous
j'accepte de rester sur le quai d'en face, seule et prolixe de l'autre côté de la table
j'accepte d'enfiler matin et soir, soir et matin, l'impénétrable densité de son corps
j'accepte les démangeaisons incongrues de ses lèvres closes sur mes lettres ouvertes
j'accepte ce renversement
qui fait de lui un creux, qui fait de moi un plein
j'accepte que nos pièces ne s'imbriquent plus, qu'un contenant devienne contenu
ou le contraire
j'accepte que le mystère le défigure, que le mystère m'handicape
j'accepte la claudication de mes phrases, leur bruit de canne contre le trottoir de sa peau
j'accepte de ne plus avoir accès à son cerveau
j'accepte aussi l'idée de ne l'avoir jamais eu
j'accepte
cette brèche
qui nous lie dans le silence
ma main contre sa bouche
j'accepte de rester sur le quai d'en face, seule et prolixe de l'autre côté de la table
j'accepte d'enfiler matin et soir, soir et matin, l'impénétrable densité de son corps
j'accepte les démangeaisons incongrues de ses lèvres closes sur mes lettres ouvertes
j'accepte ce renversement
qui fait de lui un creux, qui fait de moi un plein
j'accepte que nos pièces ne s'imbriquent plus, qu'un contenant devienne contenu
ou le contraire
j'accepte que le mystère le défigure, que le mystère m'handicape
j'accepte la claudication de mes phrases, leur bruit de canne contre le trottoir de sa peau
j'accepte de ne plus avoir accès à son cerveau
j'accepte aussi l'idée de ne l'avoir jamais eu
j'accepte
cette brèche
qui nous lie dans le silence
ma main contre sa bouche
lundi 14 août 2017
samedi 5 août 2017
suite #2
la phrase me trotte dans la tête
un truc du genre
"on ne peut pas avancer sans racines"
un truc du genre
"on ne peut pas avancer coupée
entre hier et ici"
ça trotte
ça galope
la phrase
est-ce l'amie d'exil qui l'a dit ? est-ce mon très cher psy ? est-ce moi ? est-ce lui ?
trop de pratique de la réinvention nuit
à la clarté d'esprit
et du reste
cela ne change rien
ça trotte
ça galope
les mots, les phrases
alors que moi
je ne bouge pas d'un poil
assise à la fenêtre à regarder
mes chevilles moignon balancer dans le vide
coupée
coupée
je l'ai dit, elle, ou lui
"ce n'est pas une image"
coupée
la fille sans pieds
coupée
qui écrit des vers à défaut de marcher
un truc du genre
"on ne peut pas avancer sans racines"
un truc du genre
"on ne peut pas avancer coupée
entre hier et ici"
ça trotte
ça galope
la phrase
est-ce l'amie d'exil qui l'a dit ? est-ce mon très cher psy ? est-ce moi ? est-ce lui ?
trop de pratique de la réinvention nuit
à la clarté d'esprit
et du reste
cela ne change rien
ça trotte
ça galope
les mots, les phrases
alors que moi
je ne bouge pas d'un poil
assise à la fenêtre à regarder
mes chevilles moignon balancer dans le vide
coupée
coupée
je l'ai dit, elle, ou lui
"ce n'est pas une image"
coupée
la fille sans pieds
coupée
qui écrit des vers à défaut de marcher
suite
le poème autour de cette histoire
de livre/enfance/cuir/souvenir
blabla
ce poème étiré
- en dix vers seulement
minuscule/microscopique/invisible
à l'oeil nu
est une tache de gras sur un tee-shirt tendu
pendant un mois - cinq semaines exactement
j'avais baffré/baffré/baffré/
baffé
à ne plus savoir où mettre
et mes mains et ma bouche
l'île comme un apitoiement verbeux
gras et flottant à la surface de l'eau
comme un pas de côté pour ne pas regarder
en face/dedans/seulement
qui je suis/étais/
ai été vraiment
de livre/enfance/cuir/souvenir
blabla
ce poème étiré
- en dix vers seulement
minuscule/microscopique/invisible
à l'oeil nu
est une tache de gras sur un tee-shirt tendu
pendant un mois - cinq semaines exactement
j'avais baffré/baffré/baffré/
baffé
à ne plus savoir où mettre
et mes mains et ma bouche
l'île comme un apitoiement verbeux
gras et flottant à la surface de l'eau
à la surface des mo(r)ts
en face/dedans/seulement
qui je suis/étais/
ai été vraiment
mercredi 2 août 2017
début
je n'ai pas pu relire le livre
problème de vue ou de langue
l'enfance est illisible
les pages indéchiffrables à force d'être mangées
par des mains trop fébriles
je n'ai pas pu le livre, relire, relier
- adieu le cuir, la fibre, le cœur des souvenirs
le temps passe, tout devient noir
comme ma peau
complexe et incompréhensible
problème de vue ou de langue
l'enfance est illisible
les pages indéchiffrables à force d'être mangées
par des mains trop fébriles
je n'ai pas pu le livre, relire, relier
- adieu le cuir, la fibre, le cœur des souvenirs
le temps passe, tout devient noir
comme ma peau
complexe et incompréhensible
jeudi 15 juin 2017
dimanche 11 juin 2017
Nuit de la pleine lune à la Cave Poésie 9 juin (Toulouse)
Nuit de pleine lune le 9 juin à la Cave poésie, bien que le "e" de mon prénom se soit fait la malle, c'est bien moi qui ai lu cette nuit là un extrait d'un recueil inédit "tu écris des poèmes". Il y avait aussi les poèmes de Hervé, il y avait la voix de Eledali, il y avait la Mandorle et ses chants polyphoniques de la Renaissance... c'était chaleureux, bigarré, plein de mots et de bienveillance des uns et des autres, sur scène et dans la salle.




"tu écris des poèmes
tu précises
tu n'écris que des poèmes
après avoir perdu des années à tirer le récit par les cheveux
tu décides
un jour
d'écrire
du coq à l'âne
d'évider sur le billot sans queue ni tête
sans bouche ni main
ton ventre
d'y secouer les mots dans tous les sens
à bride abattue
jusqu'à respirer sur la table
l'odeur de langue coupée"
extrait de Tu écris des poèmes - recueil inédit




"tu écris des poèmes
tu précises
tu n'écris que des poèmes
après avoir perdu des années à tirer le récit par les cheveux
tu décides
un jour
d'écrire
du coq à l'âne
d'évider sur le billot sans queue ni tête
sans bouche ni main
ton ventre
d'y secouer les mots dans tous les sens
à bride abattue
jusqu'à respirer sur la table
l'odeur de langue coupée"
extrait de Tu écris des poèmes - recueil inédit
lundi 5 juin 2017
il suffit de dire #2
pour dire
les mots manquent
le trou dans la poitrine a la forme d'une bouche
où des alvéoles palpitent comme de petites dents
elles te mâchent, te rabâchent
mais tout au fond - du vent
où sont les souvenirs ? nulle part
- néant
un jour, tu décides de passer le doigt sur cette déchirure
nette et propre, la photo découpée
redonne à l'enfance une vision tronquée
les mots manquent
le trou dans la poitrine a la forme d'une bouche
où des alvéoles palpitent comme de petites dents
elles te mâchent, te rabâchent
mais tout au fond - du vent
où sont les souvenirs ? nulle part
- néant
un jour, tu décides de passer le doigt sur cette déchirure
nette et propre, la photo découpée
redonne à l'enfance une vision tronquée
il suffit de dire #1
c'est très facile
il suffit un jour de dire
de décider que
tu n'existes pas
que la douleur au creux du torse n'existe pas
que toujours l'utérus fut vide, que le lien
premier de l'ombilic n'existe pas
qu'il n'y a jamais eu de toi et moi
oui, que ce nous n'existe pas
à le répéter du matin jusqu'au soir
il ne restera dans le vers que ce pas
à faire
pour basculer dans le vide
rayer l'histoire d'un coup
de noir
dans lequel il m'arrive de douter, moi aussi
que je sois vraiment là
il suffit un jour de dire
de décider que
tu n'existes pas
que la douleur au creux du torse n'existe pas
que toujours l'utérus fut vide, que le lien
premier de l'ombilic n'existe pas
qu'il n'y a jamais eu de toi et moi
oui, que ce nous n'existe pas
à le répéter du matin jusqu'au soir
il ne restera dans le vers que ce pas
à faire
pour basculer dans le vide
rayer l'histoire d'un coup
de noir
dans lequel il m'arrive de douter, moi aussi
que je sois vraiment là
dimanche 4 juin 2017
je dois continuer à écrire
poser mes cailloux sur chaque parcelle de ma peau
sur ma bouche, mes yeux, ma rotule, mon cheveu
des cailloux ronds, des cailloux blonds
des gris, des aigus, des graves
chacun déroulant sa syllabe
faisant de mon corps une phrase
et tant pis si je ne veux rien dire
tant pis...
n'y a-t-il pas de la beauté à faire des ricochets
sur la surface irisée de la page ?
poser mes cailloux sur chaque parcelle de ma peau
sur ma bouche, mes yeux, ma rotule, mon cheveu
des cailloux ronds, des cailloux blonds
des gris, des aigus, des graves
chacun déroulant sa syllabe
faisant de mon corps une phrase
et tant pis si je ne veux rien dire
tant pis...
n'y a-t-il pas de la beauté à faire des ricochets
sur la surface irisée de la page ?
samedi 3 juin 2017
Après la pluie
Voilà mon crâne est propre
Mes os blancs et lustrés
L'odeur de terre rampe
La lumière fait des bonds
Ma pièce est concave
Le paysage rond
Après la pluie toujours
Le calme emboîtement
J'entre
De plain-pied
Dans le beau temps
Pourtant je sens
À l'intérieur les stries
coupe coupe
déchire arrache
Les lignes qui persistent
Sur ma voûte orbitale
coupe coupe
sur les flancs sur les côtes
Le sabre et son estoc
Dans l'os
Mes os blancs et lustrés
L'odeur de terre rampe
La lumière fait des bonds
Ma pièce est concave
Le paysage rond
Après la pluie toujours
Le calme emboîtement
J'entre
De plain-pied
Dans le beau temps
Pourtant je sens
À l'intérieur les stries
coupe coupe
déchire arrache
Les lignes qui persistent
Sur ma voûte orbitale
coupe coupe
sur les flancs sur les côtes
Le sabre et son estoc
Dans l'os
AaOa n°11
Au sommaire
-Le gang des Poulpeuses
-Mickaël Zermati
-Claude Jeanmart
-Jordi Cerdà
-Hector Yoel Drago Ricardo
-Laurent Meirieu
-Myrtille Visscher
-Catherine Poueyto
-Machin Machin
-Poné
-Murièle Modély
-Roméo Julien
-Jeane
-Benjamin Collin
-Luc Soriano
-Valère Kaletka
-Slim Frozen
-Lilou Acab
-John Beurk
je porte ta langue en collier avec la langue des foules
la langue des hommes aux costumes noirs
la langue confite dans les odeurs de cierges
la langue bouffie de certitudes
la langue mire qui floute les nouvelles
la langue de ma mère la langue de mon père
de l'enfant dont je n'ai pas accouché
le premier cri le dernier hurlement
la langue traînée de sang dans la culotte
coup de massue dans les bars PMU
la langue grasse la langue de promesses la langue de la farce
toutes ces langues qui cognent à mon cou
que je ne comprends pas
la langue des hommes aux costumes noirs
la langue confite dans les odeurs de cierges
la langue bouffie de certitudes
la langue mire qui floute les nouvelles
la langue de ma mère la langue de mon père
de l'enfant dont je n'ai pas accouché
le premier cri le dernier hurlement
la langue traînée de sang dans la culotte
coup de massue dans les bars PMU
la langue grasse la langue de promesses la langue de la farce
toutes ces langues qui cognent à mon cou
que je ne comprends pas
extrait de Je te vois, éditions du Cygne, 2014
samedi 27 mai 2017
40 ans
l'heure est au bilan
il n'y a rien derrière
il n'y a rien devant
et je cherche
dans ce léger vertige
à agripper ta main
je la sens qui se dérobe
je le sens
tu cherches
toi aussi à garder équilibre
à toi aussi, le gouffre devant
derrière le néant
et je continue
dans la montée des palpitations
à chercher d'autres mains
des petites
des vieilles
des mains partout
inutiles appendices accrochés
aux silhouettes sur le fil de la lame
et rien derrière, et rien devant
seulement la mélasse d'un éternel présent
lundi 15 mai 2017
les rêves
sont revenus cette nuit
pendant longtemps, ma tête est restée vide
les alizés soufflaient, je ne retenais
rien
il y a des années, quelqu’un m'a lâché la main
m’a laissé, sommeil après sommeil,
avancer dans le noir
n’attendre de personne une épaule où poser
ma faiblesse
ma faiblesse
cette nuit, les rêves ont reparu
je sens grincer leurs dents
peser au creux des reins leur regard de
félin
le drap est moite
ma bouche humide
je baigne le lit de larmes acides
c’est que leur retour sonne la fin du
repos
j’entends dans le long défilé, le
broiement de mes os
j’entends
les morts
le claquement de crocs, ô rêves
qui grignotez et grignotez le moindre
bout de peau
mettant mon cœur à nu
dénudant ma colonne vertébrale
dénudant ma colonne vertébrale
que l’enfance affleure
que de la moelle épinière coulent les souvenirs
gluants,
graisseux
mêlant sur le matelas le présent
à la chair bigarrée de tous mes revenants
*
à la chair bigarrée de tous mes revenants
*
ces rêves pleins de viande ne me nourrissent pas
il n’y a aucun sens à l’histoire
qui s’affole sur la table
je flotte
refais le passé
refais le passé
la mer y tient le rôle principal, et
j’avale
j’avale comme une oie docile
le corps de mes aïeux
puis je crache sur la nappe
des pelotes de récits
des pelotes de récits
je n’ose y planter la fourchette
c’est que des vers s’agitent
leurs ventres roses, translucides,
tendus
n’attendent que la pointe du couvert
pour dégueuler dans l’assiette
les vagues de coups bas
et mes membres meurtris
et mes membres meurtris
mardi 2 mai 2017
mercredi 12 avril 2017
je marche
au côté des muets
au côté
des sourds
au côté
des aveugles
nos
orbites sont vides
nous
allons à tâtons
nos
visages tournés vers le ciel
nos mains
contre une hanche
un genou
un mollet
certains
vont à quatre pattes
d'autres
usent de souliers
la plupart
rampe
tous
manient l'illusion
extrait de Je te vois, éditions du Cygne, 2014
mercredi 15 mars 2017
Il arrive que
dans un rêve, l'île refasse surface
comme un bouchon de
liège, elle fend la mer en deux
il arrive que d'autres
enveloppes te jettent en pleine face
ton roman noir
noir et risible,
pensent-ils
en se frottant le nez, la bouche
le visage tout entier du charbon du bouchon
et tu te réveilles
palpitante, hagarde
dans cette obscurité
profonde
toujours renouvelée
dimanche 19 février 2017
elle dit je suis heureuse de ne plus me soucier de vous
sa bouche laisse tomber sur la nappe des pierres
de toutes les formes
de toutes les tailles
des rocs épais comme des spasmes
dont elles s'échinent à discerner
les contours entre les quatre coins de la table
et la plus jeune pose ses mains sur ses genoux
où les rocs ont laissé de profondes entailles
l'aînée appuie ses deux mains contre ses seins
pour atténuer un peu le choc des cailloux
toutes deux regardent en tremblant
tout en en haut de la montagne
à travers les roseaux
le trou
immense et insondable
laissé par leur éboulement
sa bouche laisse tomber sur la nappe des pierres
de toutes les formes
de toutes les tailles
des rocs épais comme des spasmes
dont elles s'échinent à discerner
les contours entre les quatre coins de la table
et la plus jeune pose ses mains sur ses genoux
où les rocs ont laissé de profondes entailles
l'aînée appuie ses deux mains contre ses seins
pour atténuer un peu le choc des cailloux
toutes deux regardent en tremblant
tout en en haut de la montagne
à travers les roseaux
le trou
immense et insondable
laissé par leur éboulement
samedi 18 février 2017
il dit la fin du monde est proche
et je regarde sa bouche
poser sur ma joue
poser sur ma joue
la proximité de la fin
d'un monde
notre planète ronde dans le jet de
salive
au coin de ma bouche étirée ma pommette
la terre en miettes dans un sourire
et sombre ma
joue
il dit redit sa bouche appuyée
il dit redit sa bouche appuyée
et son corps et ses
mains
pour que j'entende bien
pour que j'entende bien
de ma bouche la
fin
est proche
comme le mot humide ce trou
au milieu du visage la fin
comme le mot humide ce trou
au milieu du visage la fin
entends-tu que s'arrête
pas seulement l'histoire
la notre
que ma bouche refuse
ma bouche et mes oreilles
dans la grimace du monde
est proche
la fin
d'un mot
est proche
la fin
d'un mot
jeudi 16 février 2017
elle dit je vous salue Marie
on ne sait pas à qui elle parle
qui est cette Marie
et ce qu'elle a à voir
avec nos corps transis
debout devant la table
attendant sans broncher
que Marie lui réponde
qu'elle fasse un signe, bordel
qu'on puisse enfin s'asseoir
ou au moins relâcher
nos corps raides, tenus
par son regard de glace
elle dit vous êtes pleine de grâce
et on louche par en dessous
sur le brouet graisseux
au milieu de la table
nos bouches déformées
par le jus de prière
par la faim qui tenaille
nos corps d'adolescentes
et on fait pénitence, on fait
tout ce qu'elle veut
Marie
Dieu et le reste
qu'on mange
tant que l'on peut
on ne sait pas à qui elle parle
qui est cette Marie
et ce qu'elle a à voir
avec nos corps transis
debout devant la table
attendant sans broncher
que Marie lui réponde
qu'elle fasse un signe, bordel
qu'on puisse enfin s'asseoir
ou au moins relâcher
nos corps raides, tenus
par son regard de glace
elle dit vous êtes pleine de grâce
et on louche par en dessous
sur le brouet graisseux
au milieu de la table
nos bouches déformées
par le jus de prière
par la faim qui tenaille
nos corps d'adolescentes
et on fait pénitence, on fait
tout ce qu'elle veut
Marie
Dieu et le reste
qu'on mange
tant que l'on peut
lundi 13 février 2017
Publication sur Urtica Lit Blog
Publication d'un court récit Les lèvres de ma mère chez Urtica Lit Blog, nouveau blog littéraire de Walter Ruhlmann. Un extrait pour la route :
"Lorsque j'étais petite, nous allions
manger chez mes tantes le dimanche. C'était la belle époque pour ma
mère, ça buvait sec, ça fumait tout autant. Entre le café et le
digeo, maman racontait immanquablement à ses sœurs captivées,
comment ma grosse tête oblongue avait déchiré son con. Elle disait
ça en me couvant d'un regard plein d'amour, le genre de regard
glaireux qui poisse et vous cloue. Je restais silencieuse. J'écoutais
pour la énième fois le long passage, revivais le glissement
interminable dans son vagin. Les tantes s'enivraient de paroles,
elles n'avaient pas d'enfant.
J'imaginais leur bassin tout sec
s'agiter la nuit, je les imaginais se remémorer, filet de salive sur
oreiller mou, les lèvres rouges de maman se déformant sous
l'articulation du mot sexe. Le mot. J'aimais le répéter, le
tordre. Ma mère m'a donné ça aussi. Avec l'obsession de son corps,
le jouir des mots. Mon enfance a été bercée du récit maintes fois
réinventé de l'expulsion de mon corps hors de son ventre, de la
dilatation jusqu'au point de rupture de ses pauvres huit centimètres
de chair sous mes cinquante vagissant et rougeauds."
Le début et la fin sur Urtica Lit Blogdonc
jeudi 2 février 2017
mercredi 1 février 2017
le séisme ne fend pas la terre en deux
c’est ton corps
et ton corps seul qui propage les déflagrations
tes angoisses coulent des fentes
quand tes mains peinent à suivre les fourmis
où poser ton regard aujourd’hui
si ce n’est au creux de l’arbre
le vide n’est pas rien
apaise
*
ta bouche
figée depuis la foudre dans un grand O
voilà une lettre qui promettait bien des choses
le plaisir clôturant la peau
dans le cerclage, la ligature des mots
quand tu te regardes dans le miroir
tu vois en ton reflet cette blessure nette
qui pose son ombre sur la page
*
les coups de feu t’ont fourragé l’oreille
tu n’as pas entendu la mort, tu as senti
l’odeur brève, puissante
du sang
tu as senti
sous la toile de ta robe, au niveau du pubis
l’écoulement de la matière
*
la décomposition annoncée d’une époque
dans la poussée organique des phrases
voilà ce qui a pendant des jours
et des jours
arrosé la planète
et toujours le O de ta bouche mutique
qui flotte pendant que montent les eaux
*
combien sommes nous maintenant sur la grève
totalement tétanisés par le grondement sourd
des paroles qui s’emballent
le silence se profile dans la seconde vague
elle balaiera tout
*
la catastrophe fera table rase
te laissera nue
sur la plage
tu devras réapprendre
– ne l’avons nous pas fait ?
à faire sourdre du O
gémissement sauvage
un nouvel alphabet
c’est ton corps
et ton corps seul qui propage les déflagrations
tes angoisses coulent des fentes
quand tes mains peinent à suivre les fourmis
où poser ton regard aujourd’hui
si ce n’est au creux de l’arbre
le vide n’est pas rien
apaise
*
ta bouche
figée depuis la foudre dans un grand O
voilà une lettre qui promettait bien des choses
le plaisir clôturant la peau
dans le cerclage, la ligature des mots
quand tu te regardes dans le miroir
tu vois en ton reflet cette blessure nette
qui pose son ombre sur la page
*
les coups de feu t’ont fourragé l’oreille
tu n’as pas entendu la mort, tu as senti
l’odeur brève, puissante
du sang
tu as senti
sous la toile de ta robe, au niveau du pubis
l’écoulement de la matière
*
la décomposition annoncée d’une époque
dans la poussée organique des phrases
voilà ce qui a pendant des jours
et des jours
arrosé la planète
et toujours le O de ta bouche mutique
qui flotte pendant que montent les eaux
*
combien sommes nous maintenant sur la grève
totalement tétanisés par le grondement sourd
des paroles qui s’emballent
le silence se profile dans la seconde vague
elle balaiera tout
*
la catastrophe fera table rase
te laissera nue
sur la plage
tu devras réapprendre
– ne l’avons nous pas fait ?
à faire sourdre du O
gémissement sauvage
un nouvel alphabet
publication initiale sur Les cosaques des Frontières
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