lundi 26 avril 2010


I

c'est en lisant qu'on devient lit pliant
c'est en pensant qu'on devient pense bête
c'est en spéculant qu'on devient une gaufrette
c'est en remâchant qu'on devient canapé
c'est en réfléchissant que l'on devient miroir
c'est en communiquant qu'on devient une clé
c'est en écrivant qu'on devient écritoire
c'est en sabrant qu'on devient un rasoir
c'est en bassinant qu'on devient une théière
c'est en butinant qu'éclosent des accessoires
c'est en tablant qu'on fait pousser des verres
et c'est en respirant qu'on renouvelle l'air

tu peux entrer t'asseoir :
ma tête est quasiment meublée

II

pour commencer une collection
il faut avoir un cochon
à la peau rose et lustrée.
le cuir de son dos doit être
légèrement incisé.
installer l'animal sur un buffet
et glisser chaque jour un mot dans la fente.
surtout ne pas oublier de caresser la bête :
un cochon blessé conserve mal le papier

dans les conversations, livres, émissions
saisir au vol les plus beaux mots :
gerboise, cressonnette, antimoine
sont de jolis mots.
volontarisme, intégration, rupture
sont plus contestables.

les écrire à l'encre bleue sur du papier de soie
les laisser macérer pendant un ou deux mois.
quand le cochon plein grouine, sortir un récipient
l'ouvrir d'un coup sec, et mélanger en salade
les mots, l'ail, le vinaigre avec quelques pignons
les manger à la fenêtre, en regardant la mer
si on n'a pas la mer, prendre une toile cirée...

III

certains jours ma tête,
mon corps débordent
les mots s'agglutinent
et me bouchent les pores
je me fraie avec peine
un chemin
dans la bouillie sonore
qui ralentit ma marche
qui sature mes veines
mes poumons s'exaspèrent
happent des goulées d'air
les mots de tous côtés
oppressent et asphyxient
ça sent le vieux papier
la fade moisissure
mon épiderme craquelle
là où germent les spores

je voudrais des gens,
je voudrais de la chair
pas des prénoms exsangues
des patronymes vides
des mots sans queue ni tête
pas ces accouplements
des voyelles aux pixels

j'enfonce mes deux poings
sur l'écran de mes yeux
pour l'éblouissement
singulier du silence
mais je sens toujours
couler sur mes cheveux
les mots
de ceux qui savent
de ceux qui dictent
de ceux qui pensent
de ceux qui bandent
de ceux qui éjaculent
la giclée fébrile et molle
des pédoncules

dimanche 25 avril 2010

Variations autour d'Alice

Petit écrit autour d'Alice sur Les 807

Les 807, blog collaboratif animé par Franck Garot propose
chaque jour un tryptique (déclinaisons d'un tryptique d'Eric Chevillard)

Les variations autour d'Alice sont un peu partout ici et ailleurs :
Alice et le lapin ici
Alice (la buveuse de grenadine) ici
le chat d'Alice par Oakoak  (photo du 19 avril)
et, le meilleur pour la fin : Faire mon Alice de Virginie Holaind

mardi 20 avril 2010

Alice


comme
je ne suis pas très grande
mon regard a ripé sur la gorge du type
il était rasé de près, sa chair sentait le frais
j'ai glissé la main dans mon tablier
et j'ai sorti la paille que j'avais gardé
(j'avais bu la veille une grenadine avec mes copines)
un long tube flexible couleur de serpentine
assorti à ma jupe, à ma bouche lutine
j'ai cherché en sifflant un trou dans sa peau fine
j'ai aspiré lentement sa pulpe sapotille
j'ai bu, j'ai bu, j'ai bu
jusqu'à être écoeurée par le goût
de jasmin et vanille mélangés
puis j'ai craché par terre
l'estomac retourné
le pépin sucré
de ce
petit
baiser


Ecrit de MuLM
Couverture du livre : Alice embrasse la lune avant qu'elle ne s'endorme d'Atak, ed. Amok, 2000

mercredi 7 avril 2010

le mot parasite

©Le Superbe

Ca a commencé bêtement...
j'avais lu ce livre,
Ex machina,
l'histoire d'un androïde
blotti dans un crâne,
friand de chairs, de sexe,
petite bête observant le monde,
à travers les yeux d'un type

C'était une nuit banale et froide...
j'avais lu ce livre là
de Hugues de Chanay,
l'histoire d'un esprit corrompu,
exposant ses actes,
ses violences,
par la voix du parasite
dans le cerveau du type

j'avais plongé tête la première,
dans le bouillon
verbal,
d'un
alien,
d'un
robot,
d'un
schizo

c'est au petit matin que tout a dégénéré...
j'avais laissé le livre ouvert
sur la table de chevet,
les mots en ont profité
pour sortir leurs crocs,
pour pénétrer à coups d'entailles,
mes narines, mes oreilles, ma bouche,
pour s'installer et faire souche

ce n'était plus un roman...
j'avais aussi ma bête,
ma pensée dédoublée :

un long ver annelé
pourvu de minuscules lettres,
bousculant de ses hampes
les phrases toutes faites,
encombrant l'oesophage
de mots sans queue ni tête,
irriguant l'estomac de l'aigre
des mots : panique, angoisse et peur

après ce matin là...
Ex machina, le type, de Chanay,
se sont dissous dans  mes divagations
mentales

le ver blanc annelé,
bouffi ou amaigri
avale avec constance
tout texte
craché, vomi
dicté, subi

le mien, le votre, les autres...
violences sémantiques assiégeant mon cerveau
accès de panique pervertissant mes propos

écrit de MuLM, avril 2010
crédit photographique Le Superbe

lundi 5 avril 2010

"Le dernier métro" mis en voix sur A demi mot

Le dernier métro (écrit il y a quelques temps ICI) mis en voix sur le site "à demi mot" de (et par) Mathieu Blanco




vendredi 2 avril 2010

Et voilà, elle est partie #VasesCommunicants



Je l’ai vue monter lentement sur le plateau du camion. Péniblement, l’épaviste l’a hissée avec un treuil couinant et faiblard. Elle était triste, sans tain. Comment pouvait-il en être autrement si proche de sa mise en bière ! Son beau gris métallisé avait depuis longtemps terni au soleil et viré au blafard sous les intempéries. Sa carrosserie robuste n’avait pas résisté à une conduite nerveuse, aux trajets animés et aux stationnements urbains aléatoires. Plusieurs chocs sur son avant, son arrière, ses côtés témoignent d’une vie agitée et les tâches de rouille sur ses flancs, telles des rides profondes, de sa fin inévitable. Alors elle m’a lâché ma voiture car elle était simplement trop vieille. Immobilisée dans un garage depuis deux mois, elle n’attendait que ses funérailles. Maintenant, elle est partie rejoindre ses cousines dans la grande cour des récusées, celles qui ont fait leur temps, que la société ne veut plus. Rebut de l’industrie automobile, elle va finir ses jours compactée par une machine diabolique, mangeuse de ferrailles et de plastiques élimés.

Je ne suis pas un amateur de voitures. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment aimé cette auto. Acquise il y a dix ans, elle correspond surtout à une tranche de vie extraordinaire. Ce monospace imposant à la gueule banale n’était pas le véhicule dont rêvent les petits garçons. Pataude, sans grand caractère, cette « bétaillère » était néanmoins parfaite pour tout bon père de famille qui se respecte. C’est bien pour cela que nous l’avons achetée, mon ex-femme et moi, par ce beau mois de mars de l’an deux-mille où nous apprenions avec stupeur que veillaient dans un ventre, encore si peu rebondi, nos deux enfants. Les jumeaux étaient en gestation. Notre véhicule du moment était de toute évidence trop exigu pour accueillir les nouveaux venus et notre aînée, le changement s’imposait.

Elle aura vécu dix ans. L’âge de mes enfants aujourd’hui. Et une foule de souvenirs est survenue lorsque je l’ai vu ainsi basculée sur son portique. Le treuil motorisée dans le fracas de sa chaîne rouillée a fait remonter pour un instant le cours du temps. J’ai revu quelques moments forts, heureux parfois pénibles ou troublants. Comme le remplissage du coffre pourtant spacieux qui explosait sous le volume d’un fatras incroyable ! A chaque déplacement, nous devions emporter le nécessaire vital à la tribu. Et ce nécessaire n’était pas menu : les trois lits-parapluies, la poussette jumelle, la poussette cane, plusieurs boîtes de lait lyophilisé, un pack d’eau minérale, des biberons éparpillés qui rouleraient bientôt jusqu’aux places avant, divers sacs avec couvertures et vêtements de rechange, la trousse à pharmacie, les couches en triple exemplaire des bébés. Et gare à ne pas oublier sur le bord de la route, les bébés eux-mêmes ! Une fois les trois bambins solidement harnachés à l’arrière, ils disposaient d’un large fauteuil pour chacun leur offrant l’aisance des rois. Au centre, ma grande fille princière veillait sur sa fratrie, en remontant la sucette de sa sœur agitée ou en mouchant le nez coulant de son frère souffreteux. Les jumeaux babillaient, éructaient, braillaient, rigolaient et ma femme vomissait avant qu’ils ne le fassent à force d’être constamment retournée vers eux, en sens inverse de la marche du véhicule. Et mon sourire nerveux quand l’ambiance dans l’habitacle ressemblait, sans que nous maîtrisions quoi que ce soit, à une pouponnière premier âge à l’heure de la tétée. Leurs cris, leurs excitations diverses m’exaspéraient autant qu’ils me ravissaient et nous mangions du bitume, tracions la route, écrivions déjà la leur.

C’est cette vision fugitive de leurs très jeunes années qui m’a surpris hier quand ma voiture, leur voiture, notre voiture est partie rejoindre sa dernière demeure.. Je n’ai que faire de ce tas de ferrailles mais avec cette rupture, c’est la petite enfance de ma progéniture qui s’en va. Une page qui se tourne.

Billet rédigé par arf - http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/- dans le cadre des Vases communicants
crédits photographiques : http://www.zphoto.fr/epave_photo324333.html

Vous pouvez lire mon billet publié chez lui par

Autres participants aux Vases communicants du mois d'avril
Kouki Rossi http://www.koukistories.blogspot.com/ et Luc Lamy http://www.luclamy.net/blog
pendant le week-end http://www.pendantleweekend.net/ et ruelles http://ruelles.wordpress.com/
Jean Prod'hom http://www.lesmarges.net/ et Juliette Zara http://enfantissages.free.fr/
Mariane Jaeglé http://mariannejaegle.over-blog.fr/ et Anthony Poiraudeau http://futilesetgraves.blogspot.com/
Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com/ et Loran Bart http://leslignesdumonde.wordpress.com/
Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ et Kathie Durand http://www.minetteaferraille.net/
Sarah Cillaire http://sarah-cillaire.blogspot.com/ et Anne Colongues http://aout-en-attendant.blogspot.com/
France Burguelle Rey http://france.burghellerey.over-blog.com/ et Eric Dubois http://ericdubois.over-blog.fr/
Fleur de bitume http://promenadedunefleur.blogspot.com/ et chez Jeanne http://chezjeanne.free.fr/
Florence Noël http://pantarei.hautetfort.com/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com/