samedi 27 août 2016


The Human condition, 1969 - Part 3 (c) Duane Michals

Parfois, tu portes ta chevelure rousse comme un casque
dans la rue, rien ne te touche
et les dagues coupantes qui fusent de leurs yeux
finissent métal mou dans le feu de ta bouche
plus le temps passe, moins cela marche
ta langue est inaudible, tes lèvres sont muettes
tu es seule, ils sont de plus en plus nombreux
quand tu arrives enfin à atteindre une porte
tu es totalement nue
crâne rasé

D’autres fois, tu poses un voile
sur tes branches de kératine pour avoir la paix
dans la rue, rien ne te touche
tu vaques, vagues, tes pensées secrètes confinées
mais plus le temps passe, moins cela marche
car il y a toujours d’un côté ou de l’autre
une accumulation oppressante de soies
des mots acérés comme des épées

Tu es seule, ils sont de plus en plus nombreux
les uns découpent ce que les autres cousent
que pourrais-tu dire les mâchoires couturées
l’un parle pour toi
l’autre sait à ta place
tu te tais


publication initiale sur Les Cosaques des Frontières

dimanche 14 août 2016

samedi 6 août 2016

Sur la table, fragment - lecture par Brigitte Celerier

 
Lecture d'extraits de Sur la table, éditions QazaQ, par Brigitte Celerier - je l'en remercie.

La Fusillade sur une plage d'Allemagne de Simon Diard (extrait)



"A SPLENDID TIME
PREMIÈRE PRISE : WERNER
1 – Le film de leur premier été à Cuxhaven.
Le visage d’Inge prend bien la lumière, pense Werner. Les garçons aussi : ils se pourchassent, un peu plus bas sur la plage, tout petits, serrés dans leurs maillots de bain, ils sont photogéniques, tu ne trouves pas, alors que le plus petit des enfants est pourchassé hors de l’eau, un peu plus haut sur le sable, Werner filme la séquence avec le camescope, on dirait que la lumière du soleil les rend plus scintillants et vifs.
2 – A splendid time is guaranteed for all.
1 – Werner filme la séquence puis revient sur Inge allongée sur sa serviette de plage. Les seins nus, une jambe repliée. Un bimoteur amorce une traversée du ciel. Les lunettes noires lui font des yeux indiscernables, se dit Werner. C’est si beau, non, de garder une marque. Une trace indélébile.
2 – Une série de photogrammes de Jon et Eckbert dans leur canot pneumatique.
1 – Une séquence où Eckbert et Jon se pourchassent sur le sable.
2 – Le corps d’Inge qui prend la lumière.
1 – Le ciel INTERNATIONAL KLEIN BLUE.
2 – Photogénique.
1 – La mer étale.
2 – Photosensible.
1 – La plage pleine de corps.
2 – Plus désirable encore en plan rapproché.
1 – A splendid time is guaranteed for all, pense Werner. Cette seconde est parfaite. Où que l’on regarde, tu ne trouves pas, imperfectible. C’est le calme absolu sur la mer étale comme au ciel. Des adolescents en bonne santé jouent au beach volley ou à la balle au prisonnier les cheveux dans les yeux. Tous en bermuda hawaïen. Les plus jeunes sont en slip de bain comme Jon et Eckbert et ils se jettent du sable ou creusent des fosses ou s’enterrent et pour une fois, pour une fois…
2 – Tout le monde a l’air heureux.
1 – Le bimoteur sort du cadre. C’est si beau, non, de garder une trace de tout ça. Les plus jeunes font des batailles d’eau ou de sable et les cerfs-volants virevoltent assez haut dans les airs ou descendent en piqué pour frôler les dunes. Les corps prennent la lumière en toute quiétude. Loin des violences. Loin des drames. Certaines femmes ont les seins nus et pour une fois…
2 – La beauté d’Inge est imperfectible.
1 – Werner revient sur elle allongée sur la serviette de plage. Les jambes croisées, une main sur le front. On dirait que ses yeux indiscernables fixent un point hors du monde. Une femme momentanément sans regard, se dit Werner.
2 – Au calme.
1 – Plan fixe.
2 – Retirée en elle-même.
1 – Plongée.
2 – Réconciliée.
1 – Contre-plongée.
2 – Les yeux coupés du monde.
1 – Caméra subjective.
2 – Sans défenses.
1 – D’une beauté provisoirement imperfectible.
2 – Indélébile.
1 – Cible des mouvements de caméra imaginaires de Werner.
2 – Inge en plan rapproché.
1 – En contre-plongée.
2 – En plongée.
1 – En plan fixe.
2 – Cette putain de seconde est parfaite.
1 – Tout comme la précédente, se dit Werner.
2 – Et celle qui va suivre.
3 – Sauf que.
A splendid time is not guaranteed for all.
2 – Ah.
Pause.
3 – Tout allait bien.
2 – Et ?
Pause.
3 – Tout allait bien.
Eckbert regardait Jon plonger et revenir en crawl. Comme une séquence vidéo montée en boucle. Jon se hisse ruisselant d’eau de mer dans le bateau gonflable et repique une tête. Jon se hisse ruisselant d’eau de mer et repique une tête. Ensuite, Eckbert panique. Jon ne revient pas. Eckbert regarde dans l’eau. Il voudrait alerter Inge qui prend un vrai bain de lumière assez haut sur le sable sec. Mais il est pétrifié, Eckbert. Il réfléchit. C’est comme une lumière trop vive qui le paralyse.
1 – Eckbert a sept ans et Jon en a onze.
3 – Il voudrait improviser un signal de détresse. Sauver Jon. D’où est-ce qu’elle sort, pense Eckbert, si vive ? Sauver Jon, c’est ce qu’il aimerait le plus au monde. Alerter Inge. Alerter Werner. Alerter n’importe qui sur la plage. Allumer la mèche et faire de son corps une fusée de détresse sifflante dans l’air.
1 – Mais il y a cette lumière trop vive pour lui.
3 – Comme une fusée aveuglante.
1 – Qui le prend avec elle dans sa fixité.
3 – Rassurante.
1 – Le tranquillise.
3 – Parce que la lumière cache une terreur si vive. La terreur que Jon ne reparaisse jamais. Il ne sait plus ce qu’il voudrait le plus au monde, Eckbert. Il réfléchit. Il réfléchit à ce qui se trouve sous la lumière.
1 – Non.
3 – Ne fais pas ça, Eckbert. Tu n’aimerais pas que les choses s’aggravent. Tu veux que tout aille bien, n’est-ce pas ? Il ne faut pas, Eckbert, p’tit bonhomme. Ne regarde pas sous la lumière.
1 – Voir leur terreur tue les petits garçons sur le coup, Eckbert.
3 – Reste à la surface, Eckbert, p’tit bonhomme.
Ne va pas voir sous la lumière.
Pause.
2 – Sauf que.
Noir."
 

En savoir plus sur Simon Diard sur Remue.net

vendredi 5 août 2016

un jour, tu ouvriras la bouche
quelqu'un t'arrachera la langue
quelqu'une peut-être, te la recoudra
il ou elle
s'appliquera à coups d'aiguille
à tout remettre en vrac
tu peux serrer les lèvres fort
un jour ou l'autre tu finiras
par ouvrir bouche, par perdre langue
ton muscle se tortillera vainement dans la main
de lui ou d'elle
visage fermé, lippe froncée
sa main ne tremblera pas
t'écrira à l'envers
ton histoire au palais
de mots épais
de phrases cimetières
tu ne saisiras rien les lèvres écartelées
puis bouche ouverte, bouche fermée
il ou elle
te baisera profond
et la bouche et le nez

respire      respire
retrouve souffle

respire      respire
le souffle court

obstinément
langue niée

mercredi 3 août 2016

Listen to me (1979) (c) Helena Almeida

"il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer."

 Samuel Beckett, L’innommable, Les éditions de Minuit, 1953