C'était la fin de la journée, l'horizon pelait dans des volutes orange. Ça flamboyait sur les coteaux.
Les enfants s'étaient endormis. Et toi, tu avais mis ton pied entre le volant et le tableau de bord.
Je me demandais comment tu réussissais à conduire. Ça me laissait perplexe, cette contrainte que tu imposais à ton corps, et le plaisir que tu éprouvais pourtant de cette position inconfortable.
Je pensais à ta jambe, à son déboîtement, si par malheur un quelconque obstacle venait troubler ce léger frémissement.
J'avais saisi au détour d'un virage, le tremblement fébrile de ma paupière. C'était élastique, ça sentait la fatigue, le jus trop infusé du dimanche en famille. L'angoisse n'était pas loin. Juste à côté, nos corps se heurtaient à une pierre, un poteau, un platane.
Il y avait comme un nuage au-dessus de nos têtes. Avec la nuit rampante, une torpeur s'insinuait dans l'habitacle. Elle collait au siège, elle réduisait en miettes, nous devenions des ombres parmi les ombres. Seuls les rêves s'échappaient par la bouche des enfants : leurs traînées violacées fuyaient vers la colline.
Le soir tombait.
Dans la voiture, on ne voyait quasiment plus nos silhouettes. Il ne restait que le monstre au regard flou.
Et l'image nette de ta jambe
détaché de ton corps
sous le volant.