© L'entrée des sauvages
Elle est assise sur le muret, jambes pendantes tapant en rythme les pierres. Cela fait toc toc toc... une musique sèche, qui vibre jusqu'aux genoux.
En bas, la terre, et les nuages de poussière.
En haut, rien.
Il est presque midi, l'air est étouffant. La sueur coule dans son dos, la répand posément, comme une matière molle, sur le béton brûlant.
La maison de l'autre côté est silencieuse, tous les volets sont clos. Elle est sortie seule, à l'heure la plus chaude de la journée, à cause des arbres. Hauts, maigres, alignés comme des pieux, dans le ciel bleu et vide.
A travers la fenêtre, elle avait vu plus tôt, le vent faiblard et inconstant soulever des brindilles, faire rouler un ballon aux couleurs défraîchies, contre la table.
Premier plan
Réduire l'oeil à la fente
Un peu plus loin, la haie, la cloture du jardin. Et derrière, de l'autre côté de la rue, une armée végétale : des soldats troncs, touffus et fixes.
Second plan. Traquer un mouvement
Elle est assise et peine à pénètrer du regard, le feuillage compact. Ses yeux rebondissent comme des balles sur chaque hallebarde. Pourtant il y a une faille, une entrée, un secret. Il y en a forcément. Les piaillements d'oiseaux, les stridulations d'insectes grouillent dans l'enchevêtrement des branches invisibles. Elle entend leur murmure, leur sourd chuchotement. Elle sent sur sa peau moite, leur lent écoulement.
Est-ce que ces bruits minuscules sont des larmes ? Est-ce que ce sont des plumes, des élytres qui glissent, le long de ses cuisses ?
Elle ne sait pas, elle sent les pointes, le tranchant de ces dagues, plantées profondément en terre, entrer dans son cerveau. Et ça fuit tout là haut, comme un nuage qu'on crève, un ballon de baudruche qui pète et file au loin. Les entrailles qui coulent, sont-elles vraiment les siennes ?...
La femme est soudain devant elle. Elle ne l'a pas entendu arriver, elle a d'un coup senti l'odeur rude de sa robe.
La main qui effleure son front est froide... Il fait quarante à l'ombre, la fièvre la terrasse, et l'autre a les mains froides.
- Viens... Rentre embrasser ton père... Tu vas le regretter.
Elle détourne la tête. Les arbres aigus ont fait comme une plaie dans sa colonne. Elle forme avec sa main un viseur devant l'oeil.
Gros plan
Tirer la langue.
Elle n'a pas mal, finalement.
Les arbres ne coupent pas. Ils sont friables et doux comme des sorbets. Il suffit de sucer, leur pointe fond en bouche.
C'est aussi simple que ça. Elle a le choix.
Photo de L'entrée des Sauvages