tu vois ce qui se passe quand on parle
trop
c'est ce qu'il dit
assis de l'autre côté de la table
enfournant dans sa bouche
un quignon
énorme
qui roule
galet rocher falaise
qui tape
lèvre langue palais
qu'il mâche
la bouche est
pleine
le trou s'ouvre
la ferme
il dit
tu vois quand on parle trop
tu ne sais pas de quoi
ta bouche ton chas
d'aiguille
les perles qui les enfile ?
/
il dit tu vois
ce qui se passe
dans le miroir derrière la table
ta bouche énorme
est grande ouverte
il mâche remâche ressasse
et toi tu gardes regardes
le mot lié à la gencive
cherches à couper le flot qui file
fil filet salive
ton regard paire de ciseaux hésite
/
tu vois ce qui se passe
quand on parle trop
les mots se perdent
te perdent
tu ne comprends plus la joue
sur laquelle ta phrase rebondit
tu ne comprends plus la bouche
qui écarte des jambes donne vie
tu vois en bas dedans dessous
tout le fatras
tu vois l'accumulation des lettres
cul par dessus tête
tu vois ce qui se passe quand tu ne
comprends plus
cette giclée violente dont tu ignores
le sens
est-ce que ça rentre
est-ce que ça sort
/
tu vois ce qui se passe quand on parle
trop
trop vite
trop fort
trop longtemps
trop d'effort
trop con
confit contrit larmes sang babil
ça coule
trop
simple
trop
complexe
tu vois ce qui se passe
tu ouvres la fermes
la bouche
formule écoute n'écoute rien
parle parle glose
jusqu'à planter la langue tout au fond
de la gorge
jusqu'à piler la phrase au bout de
l'intestin
jusqu'à ce mot de trop jusqu'à ce
premier mot
râpé usé craché vomi pulvérisé
sur l'endomètre
/
tu vois ce qui se passe quand on est
infoutu
de faire coïncider la bouche avec la
langue
cette muqueuse qui mène - ô long
couloir
de l'œil aveugle à l'orchidée
calice où déposer des vers
impermanence
ce qui se passe - ô long délice
quand personne
personne ne comprend
tu vois
combien la parole est
combien la parole est
muette
ne veut rien dire
strate après strate
des phrases des paragraphes
des faits encore défaits
tous les deux face à face
matin et soir à singer
le mot dans le gros in-
festin - ô joie des asticots
/
tu vois ça passe
faut que tout passe
suffit de mordre la lunule
pleine de crasse
pleine de crasse
répète incante presque sincère
cette prière
cette prière
pendant que lui secoue du bout de la
cuillère
la soupe
encore encore l'autel la mire
le soir baisser la tête et dire
je vous salue Divin Billet
je vous salue Céleste Phrase
je vous salue Sainte Formule
je vous salue Ô Puissant Joug
je vous sal - ô vois ce qui passe
à même l'écran sur le clavier
je vous salue mes servitudes
je vous salue tes certitudes
/
tu vois
tout s'amenuise
ton nez petit
ta bouche petite
ta pensée même microscopique
et ton poème
ahane
brait
renâcle
te fout ses deux pattes arrière
au milieu du plexus
et tu n'as pas mal
et tu n'as pas mal
car la douleur aussi est
petite
petite son expression
un petit ah deux petits oh
l'intégralité de la phrase
s'effiloche comme la peau
à gauche à droite ton œil file ta
bouche surfile
et le mot sème manque d'étoffe
/
tu vois combien à force
de régularité d'usure de verbes
ouvrir fermer
le mot finit dans l'insalivation
la lente et continue dé-
composition
lèvres dents mâchoires
claquent tapent agitent excitent
de l'autre côté de la table
le visage bleu
vert
lente putréfaction des mots
à la fenêtre tu vois tout passe
les vieux restes de phrases éclatent
/
tu vois ce qui se passe le soir
dans le foyer
cette condamnation perpétuelle à
ouvrir
fermer
la bouche ne pas parler faire croire
tu vois la langue est
après avoir été
à la lisière des lèvres gercées
du trou immense où tout finit par
s'aspirer
la langue est
factuelle
tu vois ce qui se passe le nez collé à
ton assiette
malgré tes yeux roulant dans tous les
sens
paupières ouvertes fermées
se saisissant du moindre indice
dissimulé
dans les lignes obliques du papier
peint
dans les lignes électriques qu'on voit
au loin
dans la ligne les phrases
courtes
simples
à la portée
simples
à la portée
musique entêtante d'un présent
dépenaillé
la langue est
actuelle et sans passé
/
tu vois ce qui se passe
à dérouler sans fin les faits du jour
à guetter sur la table le moindre
postillon
à déplorer ensemble nos rétrécissements
tu vois nos vieilles peaux usées
râpées patinées par le mot
qu'est ce qui nous meut vraiment à
part la peur ?
voilà en fait le mot dont on connaît
par cœur
la pure essence
tu vois ce qui se passe quand la peau
flanche
quand les seins tombent quand le ventre
s'affaisse
et qu'il ne reste plus de stable
que ce trou noir où mon poème âne vacille
dans des hi han désaccordés
que ce trou noir où mon poème âne vacille
dans des hi han désaccordés
au début ce fut un vase co (avec Marianne Desroziers), lu ci dessous par Angèle Casanova, puis un débordement