mardi 26 février 2013

A la lettre (extrait)

(Souvent
je me demande
si je n’ai pas un problème
d’audition)

il dit

c’est d’ta faute
m’r’garde pas
baiss’ les yeux 
t’as compris crevure
m’tiens pas tête comm’ça

(bizarre, plus il parle
moins je comprends)

ton air d’goss’ battu
kess’ça change
t’entends merdeuse
kess’ ça change qu’tu r’grettes

(bizarre, je pense
ces apostrophes)
c’ta faute !
TA FAUTE, t’entends !
l’ chtiot est mort

(non, j’entends pas) je vois
les postillons gicler
au-dessus de nos têtes
comme des larmes

des gouttes lettres
suspendues dans l’air
comme des la’mes


(bizarre la chute, je pense
mais je laisse l’apostrophe flotter
pour que ça fasse moins mal)

extrait de A la lettre, Mi(ni)crobe 38
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mercredi 20 février 2013

[?]

Ce tremblement
Cet arrêt
Cette légère palpitation

mon (ton) incertitude suspendue
à ce point d'interrogation

[( )]

on n'est pas obligé d'aimer pour  rester ensemble

mais b(i)aiser
mais s(')ex(cuser)
ça compte quand même

pourquoi tu ris ?

(tu te trouves très maligne avec tes espaces et tes parenthèses)

[/]

Ai-je jamais été honnête avec toi ?
je ne sais pas / peut-être / peut-être pas

je biaise
 
un i égaré dans le mot
voilà ce qui nous tient
toi /et / moi

ready to swim (2012) - hsiao ron cheng

Par où fuient les oiseaux....

"En règle générale, je ne poursuis pas mes inscriptions le doigt sur la plume. Presque toujours, elles s'offrent à moi qui les note sans retouche.
Leurs façons me font songer à un colombier, qui serait mon esprit, ménagé tout en haut de la maison, sous les combles, sans porte qui permette d'y entrer de l'intérieur et même sans échelle pour y conduire.
Les pigeons y vivant sortent par des ouvertures pratiquées dans le toit et, pendant qu'ils se pavanent dans la gouttière ou sur la pente, mes grands bras les saisissent, les empaillent et, souvent sans lisser leurs plumes, les rangent dans l'armoire : mon carnet.
Ces pigeons ne s'envolent jamais. Parfois, mes grands bras occupés ailleurs ou trop lents, il arrive que les oiseaux leur échappent, rentrent au colombier. Plus tard, je suis bien assuré qu'ils en ressortent ; mais pour ne les avoir aperçus qu'une fois, il est bien rare que je les reconnaisse ; peut-être aussi ont-ils un peu changé."

Mes inscriptions, Louis Scutenaire,  Labor, 1990

lundi 18 février 2013

à deux mains





Célia Bruneau


peut-être que tu ne diras rien
que tu t’assiéras à mes côtés
indifférent aux taches jaunes
sur ma jupe, mon chemisier

peut-être que tu ne regarderas pas
mon sourire bête et tous ces trous
entre mes lèvres, ta cuisse contre
ma cuisse dans le jardin

peut-être que cela te sera égal
d'être avec une fille à moitié fondue
calotte ouverte, cervelle répandue
entre ses pieds


que cela n'a pas d'importance
que je ne pense pas
que j'articule à peine
que j'ignore jusqu'à même
cette chose qui coule


tant que tes mains chaudes en coupe arrêtent l'instant, là, à l'intérieur de moi


ma tête est un fromage à trous
où de minuscules monstres gesticulent

le vent passe, repasse et siffle
sur le bord crénelé de leurs
mandibules

on entend
si on approche l'oreille
très très prés de ma joue

les claquements de dents
la mastication lente des enfants
à crâne lisse

on entend inextinguibles
les mots mâchés sur les parois
de mes orifices

on les entend qui coulent, roulent
puis rebondissent dans le ventre
de cadavres à grands yeux


mes petites larves qui grouillent dans le fromage à trous dont il ne restera un jour plus rien du tout ...




"On n'invente peut-être pas, on retrouve. L'inspiration c'est peut-être la mémoire"

Louis Scutenaire, Mes inscriptions, Labor, 1990

dimanche 17 février 2013

Candice Nguyen

je parle à mes morts
qui est-ce que ça intéresse ?
chacun a tant à faire
chacun a son fantôme
alors quoi ?


il y a la vie, c'est tout
il me le dit
        la vie
il me secoue bien fort
la vie même dans la douloureuse
la souffreteuse respiration 
qui chiffonne les pétales
dans les poumons

il le répète
          elle est 
c'est drôle non ?
dans ce souffle coupé
quand tu dévales, dégringoles les escaliers
quand tu éprouves la résistance de tes côtes
sur l'arête aigüe des marches

il me le redit encore
juste avant de me pousser
à mon oreille
il répète son petit conseil
un coup de tatane entre les omoplates
Cesse 
ton pitoyable 
ton indécent 
ressassement

il rit      il rit
l'urgence de la vie :
ah, les escaliers
tu n'en as pas fini
de rouler en boule 
de tomber, de sentir 
les meurtrissures, les bleus 
sur ta peau le ciel mauve 
dans ta chair la violence du sol


je parle aux morts
mes ronds de fumées
alors que je ferais mieux
en bas       tout en bas
d'avaler sans un mot
une grande goulée d'air


samedi 16 février 2013

mercredi 13 février 2013

Mots

on m'a expliqué un jour
qu'on publiait mes poèmes
parce que
on
            c'était un gentil on
sentait bien que
            bien que
là en dessous
on le sentait
vrai de vrai
              on en avait
que mes mots
pourraient
aller
              allez
plus loin
plus fort
plus vif
plus vite
              un p'tit effort 

on m'a dit ça
un jour
au siècle dernier
et pour faire court
            on ne va pas
c'est vrai mes mots
peuvent être
vont plus
            peut-être
vite
loin
vif
fort
            tout ça tout ça
dans le désordre

les mots courent
moi je traîne
           derrière 
j'ahane m'essouffle
en douce

Livres

"Un tel afflux de livres, rassemblés au même endroit, éventuellement sur plusieurs étages, la privait de tout discernement ; c'était trop de tout, et tout à la fois d'un seul coup. Les livres qu'elle n'avait pas lus, ceux qu'elle ne lirait jamais, et ceux perfides entre tous, qu'elle aurait dû avoir déjà lus, auparavant, dans les lointaines années de sa première vie, tous les livres étaient là, en bataillons réglementaires, en régiments assermentés, offerts et refusés, gardés par des créatures minces et bien vêtues qui faisaient, à l'entrée des rayons, barrage de leurs corps policés et dont la carnation distinguée semblait emprunter à la matière même des ouvrages les plus précieux."

extrait de Les pays, p.93-94, Marie-Hélène Lafon, Buchet Chastel, 2012


vu sur la main du singe

mardi 12 février 2013

L'oiseau

Eric Slayton

A l'intérieur
il y a cet oiseau

unique

aux plumes rouges
aux yeux incandescents
là dessous, son battement
fébrile, mon agitation folle
à l'intérieur, il y a un vol



Il m'appelle
(quand il m'appelle seulement)

la muette

hors de moi rien ne filtre
seul l'oiseau vibrionne
ses pennes mordorées
sous mon corps élastique
fatiguent



*

pas de bruit pas de mot
la  mine gris souris
le gilet gris acier
la robe gris foncé
la mouette énamourée
là sur le canapé
pas de mot pas de bruit

*

juste

sous le cœur
l'autre cœur
petit         petit

mon œil qui jette ses miettes
sur les carreaux cassés

mon œil qui vire et guette
va-t-il me déchirer ?

son bec va-t-il découdre
ce lourd bistre filet ?

oiseau        oiseau
vas-tu faire fondre enfin
mes deux seins mettre à jour
les cris de la forêt ?

*

pas de bruit
j'attends que le temps passe
qu'il parte ou qu'il me baise
pas de mots
que cesse 
d'échouer
cet oiseau
sur mes os
                    



dimanche 10 février 2013

Ta première fois...

Le bonheur fait un drôle de bruit au fond du récipient
Tu es assise tout au bord du canapé où tu entends encore
le bruissement des billets et le tintement de la petite monnaie
sur le carrelage, la musique de l'aigu et du grave
jetés nonchalamment
juste avant

Oui, le drôle de bruit du bonheur au fond du pavillon
ça résonne jusque dans le cœur
tu t'y accroches
tu as de quoi tenir un peu
Il l'a dit en partant
juste avant

samedi 9 février 2013

yulia kazban

Dans ton ventre

Les fluides qui s'amassent, s'entassent et se mêlent
Les humeurs à l'odeur aigre qui gélifient

Dans ton ventre
Quand même (les mêmes mots, toujours les deux mêmes, que tu uses d'un à l'autre poème)
Quand même, le furieux ricochet des syllabes au fil de tes eaux