dimanche 10 mars 2013

samedi 9 mars 2013

L'Épi monstre - Nicolas Genka (extrait)

"Le couple : lui grisonnant, elle, blonde. Blonde à foison. Dix-sept ou quinze ans -seize, quoi.
Ils couraient, ils fuyaient la pluie. À grasses enjambées. Ah ! Les jambes de Marceline se disputant les blés pubères ! -Les démons... ils se souriaient comme nous autres. Entre eux bringuebalait la malle - la malle de pension. Il arrivait que Marceline lâche la poignée. Pour que la malle aille frapper les cailloux, dur. - Hein, sa revanche ? Mathématiques, trois sur vingt. Géographie, cinq. Leçons non apprises. Paresse. Zéro. Trois. Cinq. Des dons. Sept. Peut mieux faire ... Mais la pionne. Mais les cabinets. La fièvre à l'infirmerie... Peut faire mieux... Pouah !... Et pan, la malle ! Pan, dans son coeur ! Pan, pour Lui !
Lui ? Le mutisme. Les cheveux mal teints. Son pé. Son volain pé. Sa vie, quoi... Viens me chercher, on ne fout plus rien, c'est la fin de l'année solaire. Elle avait écrit solaire - l'étourderie- comme elle avait écrit ailleurs : je suis morte de soleil. Obscurément il se disait : "Ma fille a des absences. Sa mère. L'hérédité. Enfin... tout à fait ce qu'il faut pour me suivre où je veux aller", la question étant d'y aller avec quelqu'une, avec la complice, sinon l'esclave. Mieux : le jouet vivant. Ce qu'il entendait, lui, par là.
Et puis ici le linge bat, le ciel est noir. On imaginerait la fin : tout est dévasté, les gosses, le bétail courent, les poteaux électriques s'écroulent et les maisons crépitent dans les chicots rouges des incendies. Subsistera-t-il quelque mare où se noyer avec elles ?"

L'épi monstre, Nicolas Genka, Exils éditeur, 1999





vendredi 8 mars 2013

dimanche 3 mars 2013

samedi 2 mars 2013

Comme si les mots

comme si les mots
pouvaient tendre un filet
et m'empêcher de tomber



à travers les mailles,  je les vois, les entends
pendant que sur ma joue les fibres font leur trou



des mots familiers, et doux, et simples, et convenus, et attendus
toute chose maillée sent l'enfance



tout est courbe au dehors, de l'autre côté
dans le carrelet accroché au passé
je suis un poisson fou à l'odeur rance



j'ouvre je ferme
j'ouvre je ferme
j'ouvre je ferme
et glisse



ma bouche
un cercle humide
un nœud coulant
sangle la langue

Comme si les mots #2



et parfois les images, les vraies
celles qui sentent la sueur et le lait
celles qui vainquent l'effort de jamais les nommer
celles, les toutes petites, qui ont un corps, qui crient très fort
parfois, ces images là, sans même crier  à mort 
la métaphore (je ne peux pas m'en empêcher)
celles là, me terrassent d'un rire, direct, par tous les pores

Alain Fleischer

vendredi 1 mars 2013

[.]

et tu causes tu causes tu ne sais faire que ça parler parler laisser couler de ta bouche sans arrêt sans discontinuer des mots des mots des phrases sans queue ni tête début ni fin ton beau ton doux visage aux traits si fins gonflé bouffi par le flot de paroles raisons explications les mots partout autour lancés contre les murs sur le plafond sur moi sous moi à  l'intérieur l'épanchement l'explosion sur ta figure réduite à cette fente ses lèvres rouges molles qui s'évertuent les mots lippus encore qui grondent  jusqu'à ce que je les réduise les écrabouille jusqu'à ce que j'arrête la main levée le débit fou d'un poing.


Clotilde Olyff

jeudi 28 février 2013

[']

il pense au mot
ambiguïté
quand sa main s'arrête
à quelques centimètres
de son visage
quand son regard
brutalement stoppe
à quelques millimètres
de sa paume

il ne sait pas pourquoi elle
elle ne sait pas pourquoi il

comme ça
soudain
une vie équivoque
en suspension
dans l'air

il suppose, dans l'instant bref de leurs gestes suspendus,
que l'un ou l'autre, quand même, va oser l'apostrophe,
tenter de conjurer, mains et regard rompus, l’ambiguïté
des signes


mercredi 27 février 2013

self - Pierre Beteille

langue - Perrine Le Querrec

"j'entrouvre mes lèvres
je me balbutie
j'enfonce mes doigts
un à un les retire
je perce des trous tire
la langue
j'attends que
ça sorte"

"langue", in L'entresort, Perrine Le Querrec

A, B, C... P O P U P




ABC3D de Marion Bataille, Albin Michel, 2008

mardi 26 février 2013

A la lettre (extrait)

(Souvent
je me demande
si je n’ai pas un problème
d’audition)

il dit

c’est d’ta faute
m’r’garde pas
baiss’ les yeux 
t’as compris crevure
m’tiens pas tête comm’ça

(bizarre, plus il parle
moins je comprends)

ton air d’goss’ battu
kess’ça change
t’entends merdeuse
kess’ ça change qu’tu r’grettes

(bizarre, je pense
ces apostrophes)
c’ta faute !
TA FAUTE, t’entends !
l’ chtiot est mort

(non, j’entends pas) je vois
les postillons gicler
au-dessus de nos têtes
comme des larmes

des gouttes lettres
suspendues dans l’air
comme des la’mes


(bizarre la chute, je pense
mais je laisse l’apostrophe flotter
pour que ça fasse moins mal)

extrait de A la lettre, Mi(ni)crobe 38
lire d'autres extraits , et

mercredi 20 février 2013

[?]

Ce tremblement
Cet arrêt
Cette légère palpitation

mon (ton) incertitude suspendue
à ce point d'interrogation

[( )]

on n'est pas obligé d'aimer pour  rester ensemble

mais b(i)aiser
mais s(')ex(cuser)
ça compte quand même

pourquoi tu ris ?

(tu te trouves très maligne avec tes espaces et tes parenthèses)

[/]

Ai-je jamais été honnête avec toi ?
je ne sais pas / peut-être / peut-être pas

je biaise
 
un i égaré dans le mot
voilà ce qui nous tient
toi /et / moi

ready to swim (2012) - hsiao ron cheng

Par où fuient les oiseaux....

"En règle générale, je ne poursuis pas mes inscriptions le doigt sur la plume. Presque toujours, elles s'offrent à moi qui les note sans retouche.
Leurs façons me font songer à un colombier, qui serait mon esprit, ménagé tout en haut de la maison, sous les combles, sans porte qui permette d'y entrer de l'intérieur et même sans échelle pour y conduire.
Les pigeons y vivant sortent par des ouvertures pratiquées dans le toit et, pendant qu'ils se pavanent dans la gouttière ou sur la pente, mes grands bras les saisissent, les empaillent et, souvent sans lisser leurs plumes, les rangent dans l'armoire : mon carnet.
Ces pigeons ne s'envolent jamais. Parfois, mes grands bras occupés ailleurs ou trop lents, il arrive que les oiseaux leur échappent, rentrent au colombier. Plus tard, je suis bien assuré qu'ils en ressortent ; mais pour ne les avoir aperçus qu'une fois, il est bien rare que je les reconnaisse ; peut-être aussi ont-ils un peu changé."

Mes inscriptions, Louis Scutenaire,  Labor, 1990