mardi 8 octobre 2013

les chiennes courbent l'échine
les chiens lèvent la patte
les chiennes s'assoient
les chiens se couchent
les chiens aboient
la caravane passe
la révolte passe
la rage passe
la colère passe
les chiennes jappent
les chiens remuent la queue
les chiens, les chiennes mordillent peu
© Emmet Gowin

lundi 7 octobre 2013

(c) Sarah Moon

Love & Money - Dennis Kelly

"Je ne pense pas que nous ayons envie d'être seuls, si ? C'est ça qu'on veut ? Est-ce bien ça qu'on veut ? Et parfois on se dit que la seule raison pour laquelle on fait ce qu'on fait, c'est pour tendre la main et pour toucher
juste toucher, juste pour
sentir
quelque chose
dans notre main, ou plutôt dans notre cœur, j'imagine et, que notre âme tende vers quelque chose et comprenne que tout ça n'est pas que de la poussière et des cailloux, des explosions nucléaires au coeur des étoiles et puis, comme par accident, un peu de matière organique qui se baladerait sur une toute petite planète minuscule.
Vous voyez ce que je veux dire ?
Faire ce lien là ?
Juste faire le lien.
Et on regarde autour de soi, non, et on pense "alors c'est ça? Tout le monde a l'air de penser que c'est ça, bon ben je vais faire ça alors, je vais avoir un travail et une maison et les chaussures qu'il faut et je vais, vous savez, parce qu'il se peut que ce soit ça" et je ne dis pas que ce n'est pas ça et c'est très bien toutes ces choses et je déteste quand les gens sont juste à critiquer et tout parce qu'on porte tous des chaussures
bon dieu, alors, vous voyez, mais
parfois, je me pose
des questions
et je me demande si les autres sont aussi
perdus
et se posent aussi des questions et peut-être que la planète est remplie de gens qui se posent des questions mais on fait mine de savoir exactement ce qu'on fait d'être parfaitement adaptés et de ne pas avoir peur ou se sentir perdus ou
seuls
ou quoi que ce soit de ce genre."


extrait de la pièce Love & Money de Dennis Kelly, p.75-76, L'Arche éditeur, 2011

mercredi 2 octobre 2013

(c) Bill Domonkos

rien ne sort
rien ne rentre
ce matin tu le mâches entre les draps

lundi 30 septembre 2013

(c) Laura Zalenga

C'est le matin que l'on grandit - Cédric Bernard


"Elle s'extirpe de sa couette d'orage, comme la chatte, prudente et lente, de sa chatière. La lumière n'est pas sûre de vouloir éclairer ce que le jour va mettre en lumière."



"Le petit matin, grivois malgré lui, aperçoit les fesses des nues rosies par la fraîche, surprises par le jour qui allume la lumière si tôt et par la couverture lascivement glissée. Il ne détourne pas le regard, et tend les paumes."







deux extraits de C'est le matin que l'on grandit de Cédric Bernard.
On peut commander ce leporello poétique de belle facture (fond et forme)
et découvrir l'univers de l'auteur au même endroit sur Les mots des marées

dimanche 29 septembre 2013

vendredi 27 septembre 2013

parfois tu as peur de ne pouvoir tout saisir entre tes molaires
tu te dis que les choses seraient plus simples si tout ne se passait dans le fond de ta gorge
les choses seraient plus claires si tout n'était qu'affaire d'écartement
si tu parvenais seulement à faire coïncider d'un mouvement de mâchoires
les crocs du haut aux crocs du bas
si tu faisais gicler de tes lèvres
ce raisin lourd et blond qui te sert de planète
ton fruit un peu trop rond, ton cœur de midinette
si le fruit se fendait, tu te dis que sûrement tu l'entendrais bien nette
la déchirure du monde
sur ta langue juter son sens et ses pépins
tu te dis tant de choses, ta bouche reste close
rien ne sort
rien ne rentre
le soleil ne lèche pas tes pores
les branches nues des arbres ne pèlent pas tes yeux
l'air n'est pas sirupeux, ton souffle n'est pas vif
les hommes sans désir
contre ta joue
la grenade est le fruit
le mystère est dedans
rouge et brûlant


Charlotte Bracegirdle - New York 1932

le mot met à distance
je le sais bien

je me demande
où sont mes battements de cœur
sous les hurlements
des deux femmes en colère ?
je me demande
où s'en va la rougeur
mes oreilles écorchées
par leur brame et les pleurs
de la fillette brune
                - je n'en ai pas parlé ?
accrochée aux genoux de sa mère
qui gueule
a-t-elle seulement
               - où s'en est-elle allée ?
réellement existé ?

le mot a ce don d'être
et de faire disparaitre
la scène

de laisser sur la table
comme de la mie de pain
en boule qui roule
dans le creux de la main

le mot jamais ne donne
il faut tout dépiauter


jeudi 26 septembre 2013

Photo © Simon Johansson

il ne s'agit pas d'une tentative d'épuisement
il faut dans le métro gratter les filles, à la cuillère
manger leur pulpe, boire les mots
toquer les coques, fendre le vide

mercredi 25 septembre 2013


(c) Hesitating, Stefan Zsaitsits

L'autre jour au métro des Arènes, deux filles plutôt bien gaulées, le détail est insignifiant mais je l'ai noté,  se sont mises à hurler très fort. Cela se passait devant le portillon. Pour une banale histoire de sac, que l'une avait balancé violemment contre le postérieur de l'autre. Même si,  parce qu'elles s'excitaient, la raison initiale de l'altercation devenait dans la salle haut de plafond du métro totalement secondaire. On n'entendait plus que les connasse, les va te faire foutre, les ta mère suce des bites en enfer.
La première était très rouge parce que très claire de peau, la seconde un peu moins, et rouge et de peau. Mais leurs bouches ourlées, leurs visages parfaitement maquillés, c'est là que le détail apparemment anodin du début prend toute son importance, se déformaient bizarrement et avec constance, pour dégueuler le chapelet de saloperies. D'ailleurs le mot saloperie convenait bien à la scène. Parce qu'elles étaient mignonnes, à forte poitrine et lèvres pulpeuses, le mot salope sonnait familièrement aux oreilles. Ou comment évacuer l'absurdité des vociférations de l'une et de l'autre dans des divagations sémantiques. En regardant ces filles, j'avais pensé aux mots pétasses, cagoles, makrelles, à mon dictionnaire personnel de clichés. 
J'avais reçu réellement leurs mots en pleine gueule. J'emploie sciemment le mot gueule, il y avait une odeur fauve dans l'air, quelque chose d'animal. La peur, ou peut-être la rage. J'étais moi aussi rouge, bien que noire de peau, incapable seulement de comprendre le sens profond de nos mots.

Simryn Gill

une fille
         à la sortie du métro
  bouscule
            une autre fille
                                  gueule
             devant le portillon du métro
l'une sur l'autre
                           une fille
dégueule
                 un sac contre une hanche
        à la sortie du métro
fend
              les peaux tendues de trop
                             bouscule
                                           sur le mur du métro
de gros glaviots
                        s'enfilent
        des mots en "cule"
                                      une fille puis l'autre
                                                              dégoulinent les maux
                             à grands coups de
                      marteau
dans le métro
                      une fille  l'autre
                                     dans mon oreille


© Denise Nestor, Everything I didn't say...

mardi 24 septembre 2013

Une fille bouscule une autre fille à  la sortie du métro. La fille 2 traite la fille 1 de connasse, la fille 1 élève la voix, elle est de dos, je n'entends pas très bien ce qu'elle dit. La fille 2 se lance dans une longue diatribe. Le mot ne convient pas. J'ai pensé diatribe parce que j'avais le volume, pas le sens. La fille 1 parle très vite, très fort, et mange ses "r". Je comprends néanmoins la dernière phrase,  elle dit  : ta mè'e suce des bites en enfe'. En fait, la fille 1 traite la fille 2, puisque cette dernière l'avait traité avant. En pensant ça, je me rends compte qu'il manque un complément d'objet, mais l'absence d'objet, direct ou indirect d'ailleurs, ne pose aucun problème à la fille 1 et la fille 2, qui interpellent le surveillant de tonitruants  t'as vu comme elle me traite ? Ce n'est pas le bon mot. On ne dit pas surveillant, le métro n'est pas une prison, on dit médiateur. D’ailleurs le médiateur médiate et immédiatement intervient. Il demande qu'est-ce qui se passe ?, la fille 1 dit elle m'a traité, la fille 2 dit elle aussi. Ce ne sont pas les bons mots. La fille 1 gueule, la fille 2 gueule plus fort, le médiateur vocifère (c'est là son moindre défaut). J'écoute d'une oreille, l'autre divague. L'une et l'autre se fendent comme des fruits trop mûrs, les mots roulent sur le sol comme des pépins. Une fille bouscule une autre fille à la sortie du métro - ça se traite comme si de rien