dimanche 13 septembre 2015

(c) Stefan Zsaitsits, My heart, 2012

à la place de la bouche, il y a un trou
à la base du cou, il y a un trou
là en-dessous du ventre, un autre trou
nos corps n'en finissent pas de se dissoudre

et on continue de marcher, avec des trous à la place des jambes
droit devant soi et sans faillir, malgré les trous à la place des yeux

il n'y a pas eu de déflagration, on n'a relevé aucune blessure
tout a explosé en silence,les frappes sont chirurgicales

le sens des mots aussi d'ailleurs
finit par disparaître
dans ce trou noir
qui nous mâche
nous avale
nous recrache

et on répète en boucle "même pas peur", "même pas mal"
hein, que les trous dans le gruyère, c'est ce qu'il y a de meilleur
avec les vers
nos petites moisissures sur la ligne imprécise
du trou
que l'on remâche ressasse
l'estomac débordant de tant d'obscurités

lundi 24 août 2015

lundi 10 août 2015

(c) Anna Malina

"[...] Comme si l’activité de la métaphore et, plus généralement, le domaine du style, restaient sans véritable promesse pour la refiguration individuelle et pour la compréhension poétique des formes du soi. Je voudrais revenir sur ce parallèle et observer les décisions qui s’y jouent pour mettre en débat la notion d’identité narrative, aujourd’hui dominante dans nos représentations de la lecture et de la morale, et pour faire de l’idée d’identité stylistique une autre ressource littéraire de subjectivation.
De ce que l’individu a une histoire, Ricœur conclut avec force qu’il est une histoire. Mais j’aimerais essayer cette idée qu’aussi bien l’individu est un style."


Colloque L’héritage littéraire de Paul Ricœur, Université Sorbonne Nouvelle – Paris ,  17 juin 2010 au 19 juin 2010
(c) Anna Malina

Le réel est une gousse d'ail qui finit une fois de plus sous le martèlement du pilon
purée blanche suintante, fortement odorante sous la pulpe du doigt
ainsi va le poème
le broiement du monde
sa matière blanche semblable à la chair molle
 qui pénètre jusque sous la lunule de l'ongle
et tu répètes pour toi seule
car personne ne doit voir les mouvements sous ta bouche scellée
« putain, je ne comprends rien »
tu dis « putain » et te déteste de mettre au féminin
ton abrutissement qui pose ses forces érectiles
comme deux doigts puissants sur tes tempes
tout autour de toi devient glaise
sous le claquement incessant de tes dents
ainsi va le poème
la tentative d'écrasement d'un monde
sous le rouleau compresseur du mot
est-ce que de le balancer cul par dessus tête
te fera plus aisément pénétrer le trou de la pensée
à quel moment précis le poème cesse
de feindre
simuler
pour te dire

lundi 3 août 2015

"Une leçon" de Stéphane Bernard

"replongé dans cette eau des autres, le corps gît vite parmi les objets
qu’avec lui-même il a rejetés. livres, carnets, chimies jonchent le sol.
plus loin que le reflet dans la porte vitrée des pieds de la petite table
des enfants, ce qui organise la vie dans ce corps, c’est-à-dire je,
observe le reflet des voûtes plantaires inertes, des segments
des mollets qu’un halo grisâtre de poils recouvre. je pense à lui mort,
au cadavre défectueusement pudique dans le salon. au trésor
mais sans rien, et qui, sa serrure forcée, n’offrira que l’immondice
où le sceller. l’ombre sanieuse à frotter. et qui gâchera quelque chose
mais quoi ? je regarde - parmi les livres, les carnets, les chimies –
les reflets de ces jambes, de ces pieds derrière ceux de la petite table
comme des barreaux. je reconnaît la Leçon d’anatomie du docteur Tulp.
je regarde, observe le faux Rembrandt. s’étonne mais sans brusquerie.
les jambes sont bien reproduites. les pieds, à s’y méprendre. ce
en quoi je consiste. aujourd’hui. toujours. copie de bonne facture
d’un détail dans une peinture de maître. reproduction incomplète
d’un mort de l’art. je figure un mort. détruit par décision de justice,
déchiré par la science. comme ce corps d’Aris Kindt, détrousseur,
la jeune quarantaine. et que le pinceau à jamais auxiliaire d’un regard
lui entier dépèce et rapièce dans un geste, une vibration qui parfait
une imitation de ce qui est qui est et de ce qui est de ce qui n’est plus."


Stéphane Bernard 
son blog, Une main est aussi un poing

samedi 25 juillet 2015

vendredi 24 juillet 2015

© Robert Doisneau, Au café « Chez Fraisse », Rue de Seine – Paris 1958



j'aimerais sur la page quelque chose de violent, de fort, de brutal
que la chose qui crame à l'intérieur dessine sur le papier
de longues traînées violettes
que ça gratte les yeux et les doigts de celui qui me feuillette
j'aimerais écrire avec mon ventre
que chacun sente page après page
le glissement glaireux et moite qui soulève l'estomac
que ça laboure en dedans,la bouche ou l'oreille
seulement voilà ce qui brûle à l'intérieur n'est qu'une chosette
un feu de paille que l'écoulement de la vie comme elle va
(métro boulot dodo -les mots ne sont même pas de moi)
éteint dans un bruit pathétique de pet mouillé

mercredi 22 juillet 2015

(c) Sidi-Omar Alami

Dans le train

des arbres
puis d'autres
arbres /
langues vertes
sur la paroi /
vite
/ vitre
le mouvement pendulaire agite mon bassin
c'est le voyage : le ventre nouveau
où couler
sans bouger
les cils cisaillent
d'un coup la nature mobile
est un trait de couleur
vert pomme / vert raisin
vers flamme / vers mâtin
trois papilles pour la route
bouquet de tournesols dans le vase de l’œil
et le beurre dans la bouche est
la lame des rayons
/ sur ciel
partir
refaire à l'envers
la route jusqu'au trou
la pointe de l'aiguille
ôtée de la pupille
dans le train

(c) Antonio Lee

[...]
la chose et son contraire - une sensation vertigineuse te saisit à la cime de ta chaise
le ventre enchâssé dans le corps cadenassé à la table encastrée dans la pièce scellée à l'appartement rivé à cette ville plombée à cette terre sertie dans l'univers
en un millième de seconde - un gouffre démesuré s'ouvre dans l'estomac
quel sens donner à toutes ces agitations familières
de lèvres
de langue
à quoi sert la colère quand elle se heurte au bois poli
des poupées gigogne

mardi 21 juillet 2015

(c) Bill Domonkos

tu sais que c'est la colère
toujours
qui embrase la tête, le cœur, la bouche
avant de finir petit tas de cendres
sur le bord de la table
où il pose sa main
entre les miettes de pain
ta main
et les verres en morceaux
cela n'a rien à voir
avec ce qu'il est vraiment, avec ce que tu es au fond
tu sais et songes en un millième de seconde
à cette chose et son contraire
maintenant que les braises sont éteintes
qu'il ne reste des jets drus et violents
qu'une trace minuscule et violette
sur le bord de ta
sur le bord de sa
tout a jailli
failli
dans le fracas
les mots de haine, les mots d'amour
ah oui l'amour, que ne fait-il pas faire
ne fait-il avaler, recracher, ravaler
et vomir
ah oui l'amour
sous l'avalanche des sucs
la lente indigestion du lourd brouet

samedi 4 juillet 2015

(c) Bill Domonkos

derrière l'œil
il y a un autre œil
un peu ivre, un peu vacillant
un œil lubrique, un œil injecté de sang
un œil qui gratte
qui flatte, qui claque
un œil supersonique,  un œil super bionique
qui te pense cher lecteur
dans ton simple appareil
dans ta nudité folle
dans tes ah, dans tes oh, tes mon dieu que c'est beau
tes regards de côté, ai-je bien fait d'apprécier ?
un œil qui aligne petites sottises et grandes vérités
ou le contraire
sûrement le contraire
car où mène l’œil qui pense
qui parle
avec sa gelée molle - nulle part
un œil nombril autour
duquel tout tourne
qui d'ailleurs tourne en rond
qui s'en fout, qui en joue
qui bande - rien d'inédit
jusqu'à finir aveugle dans le noir de l’écran