jeudi 3 décembre 2015

(c) Francesca Woodman

lundi 30 novembre 2015

petite mort

souvent
quand nous faisons l’amour
je pense
au repas du dimanche
le poids sur l’estomac
cette ambiance empesée

tous les deux le dimanche
si cruellement gais
chacun bien à sa place
et de l’autre côté
le verre
l’assiette
devant la chaise vide

quand nous faisons l’amour
je pense souvent
au bréchet sous la dent
le jus qui coule
cette triste violence
de la chair mâchée


pendant que nous faisons
j’entends
j’attends
la reddition de l’os
mes jambes écartées
la douleur qui se tend
dans tes muscles bandés

nos corps
qui trompent
tu fais l’amour je baise
sous la table je jette
la torsion le plaisir
les bouts de verre brisé

dans le trou

où tout tombe
souvent

*

Parfois
je ne jouis pas
je pense aux fleurs fanées
sur la pierre grise

Parfois je jouis
ça ne change rien :
je pense quand même


parution initiale dans la revue Charogne

samedi 28 novembre 2015

dimanche 15 novembre 2015

"il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer"

"(…) il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer."

L’innommable, Samuel Beckett, 1953

lundi 26 octobre 2015

j'ai plongé la main
dans ma bouche
ma gorge
l'ai enfoncée le plus loin possible
étrangement le déboîtement de mon épaule
ne m'a causé aucune douleur
je n'ai entendu aucun craquement non plus
lorsque mon poignet a passé l'obstacle des incisives
j'ai la bouche grande ouverte
indécemment ouverte
à la mesure de tes yeux écarquillés
tu as balbutié quelque chose
lorsque tu as compris ce que je faisais
et maintenant tu pleures
tu répètes en boucle "tu saignes... tu saignes..."
la petite bête aux yeux de faon qui tremble
ne saigne pas
je l'examine sous toutes les coutures
ne décèle aucune coupure
et tu répètes encore
stupidement
"tu saignes... tu saignes..."
je plonge mon regard dans les yeux de ma bête :
elle sort sa langue longue
puis lèche
mes doigts rougis

vendredi 23 octobre 2015



(c)Annabel Werbrouck
 

mardi 20 octobre 2015

j'ai une bête à l'intérieur
une bête épaisse qui s'agite
à chaque pas
je sens sous mes tissus
la corne aiguë de sa carapace
inscrire de longues et profondes rainures
sur le fil de mes os
je sens qu'à l'intérieur la moelle coule
que ma bestiole roule
des yeux
et de la langue
je sens
la déglutition
les battements de cils qui excitent la peur
qui coupe les jambes et la bête ronronne
dans des mouvements désordonnés
sur mes tendons affolés
elle aligne
des chiffres
des symboles
des noeuds serrés sur mes cordes vocales
et souvent de douleur, je me mets à jeter
des borborygmes dissonants
que je ne comprends pas
que tu ne comprends pas
ma bête mène une guerre intérieure : je suis sa prisonnière et je suis sa geôlière
à force d'avoir mal, je ne sais plus au fond qui d'elle ou de moi est le vrai contenant




http://autredi.blogspot.fr/
(c) Bruno Legeai
      

samedi 26 septembre 2015

troupeau

il y a cette avalanche de mots friables autour
et dans notre cercle étroit, l'odeur
fraîche, verte, tendre
de nos chairs coupées
nos épaules côte à côte
ceinturant la forêt


extrait de Feu de tout bois, écrit en cours

lundi 21 septembre 2015

dans l'amour, le corps est ici

"L'amour, lui aussi, comme le miroir et comme la mort, apaise l'utopie de votre corps, il la fait taire, il la calme, il l'enferme comme dans une boîte, il la clôt et il la scelle. C'est pourquoi il est si proche parent de l'illusion du miroir et de la menace de la mort; et si malgré ces deux figures périlleuses qui l'entourent, on aime tant faire l'amour, c'est parce que dans l'amour le corps est ici."

 Extrait de "Le corps utopique - Les Hétérotopies", Michel Foucault

dimanche 13 septembre 2015

(c) Stefan Zsaitsits, My heart, 2012

à la place de la bouche, il y a un trou
à la base du cou, il y a un trou
là en-dessous du ventre, un autre trou
nos corps n'en finissent pas de se dissoudre

et on continue de marcher, avec des trous à la place des jambes
droit devant soi et sans faillir, malgré les trous à la place des yeux

il n'y a pas eu de déflagration, on n'a relevé aucune blessure
tout a explosé en silence,les frappes sont chirurgicales

le sens des mots aussi d'ailleurs
finit par disparaître
dans ce trou noir
qui nous mâche
nous avale
nous recrache

et on répète en boucle "même pas peur", "même pas mal"
hein, que les trous dans le gruyère, c'est ce qu'il y a de meilleur
avec les vers
nos petites moisissures sur la ligne imprécise
du trou
que l'on remâche ressasse
l'estomac débordant de tant d'obscurités

lundi 24 août 2015

lundi 10 août 2015

(c) Anna Malina

"[...] Comme si l’activité de la métaphore et, plus généralement, le domaine du style, restaient sans véritable promesse pour la refiguration individuelle et pour la compréhension poétique des formes du soi. Je voudrais revenir sur ce parallèle et observer les décisions qui s’y jouent pour mettre en débat la notion d’identité narrative, aujourd’hui dominante dans nos représentations de la lecture et de la morale, et pour faire de l’idée d’identité stylistique une autre ressource littéraire de subjectivation.
De ce que l’individu a une histoire, Ricœur conclut avec force qu’il est une histoire. Mais j’aimerais essayer cette idée qu’aussi bien l’individu est un style."


Colloque L’héritage littéraire de Paul Ricœur, Université Sorbonne Nouvelle – Paris ,  17 juin 2010 au 19 juin 2010
(c) Anna Malina

Le réel est une gousse d'ail qui finit une fois de plus sous le martèlement du pilon
purée blanche suintante, fortement odorante sous la pulpe du doigt
ainsi va le poème
le broiement du monde
sa matière blanche semblable à la chair molle
 qui pénètre jusque sous la lunule de l'ongle
et tu répètes pour toi seule
car personne ne doit voir les mouvements sous ta bouche scellée
« putain, je ne comprends rien »
tu dis « putain » et te déteste de mettre au féminin
ton abrutissement qui pose ses forces érectiles
comme deux doigts puissants sur tes tempes
tout autour de toi devient glaise
sous le claquement incessant de tes dents
ainsi va le poème
la tentative d'écrasement d'un monde
sous le rouleau compresseur du mot
est-ce que de le balancer cul par dessus tête
te fera plus aisément pénétrer le trou de la pensée
à quel moment précis le poème cesse
de feindre
simuler
pour te dire