lundi 12 septembre 2016

Publication sur Les Cosaques des frontières


Un extrait

"le séisme ne fend pas la terre en deux
c’est ton corps
ton corps seul qui propage les déflagrations
tes angoisses coulent des fentes
quand tes mains peinent à suivre les fourmis
où poser ton regard aujourd’hui
si ce n’est dans le creux de l’arbre
le vide n’est pas rien
apaise


ta bouche
figée depuis la foudre dans un grand O
voilà une lettre qui promettait bien des choses
le plaisir clôturant la peau
dans le cerclage, la ligature des mots
quand tu te regardes dans le miroir
tu vois en ton reflet cette blessure nette
qui pose son ombre sur la page [...]"





samedi 10 septembre 2016

eh chien, écoute-moi
arrête de faire semblant
ouvre la gueule
crache un "e"
mets donc au féminin
l'ouragan et le feu
arrache-leur la boucle
impose-leur la fente
écris ta propre histoire
unique et violente
fais de la béance
le trou noir ta loi

(c) Sylvia Grav

le chien portait autour du cou des marques profondes d'attachement
le maitre portait sur les joues les traces violettes des morsures
et tous deux roulaient dans la terre rouge chaude
c'était à qui serait plus esclave que l'esclave
qui avalerait d'un coup
le vivant et la mort
qui deviendrait l'animal de l'autre
recommencerait dans des aboiements sourds
l'histoire circulaire
continue
qui les faisait glapir, gémir
qui les intimait dans la répétition
de jouir encore
et encore
des odeurs de charogne


(c) Sarolta Bán

vendredi 9 septembre 2016

me revient en mémoire
ce qualificatif de longue laisse
à propos de poèmes
déroulés sur la page
me reviennent en mémoire
les flux incontrôlés
vers après vers
pelure après pelure
mes boyaux dénudés
revenus en mémoire
l'espace de huit vers
la chose et son contraire
car que me dit le mot 
 coupé du dictionnaire
si ce n'est que j'écris
animal domestique
tous les mots en collier
si ce n'est que j'écris
comme un chien aboie
sa rage et sa colère
décuplées par le cuir
du silence des miens

samedi 27 août 2016


The Human condition, 1969 - Part 3 (c) Duane Michals

Parfois, tu portes ta chevelure rousse comme un casque
dans la rue, rien ne te touche
et les dagues coupantes qui fusent de leurs yeux
finissent métal mou dans le feu de ta bouche
plus le temps passe, moins cela marche
ta langue est inaudible, tes lèvres sont muettes
tu es seule, ils sont de plus en plus nombreux
quand tu arrives enfin à atteindre une porte
tu es totalement nue
crâne rasé

D’autres fois, tu poses un voile
sur tes branches de kératine pour avoir la paix
dans la rue, rien ne te touche
tu vaques, vagues, tes pensées secrètes confinées
mais plus le temps passe, moins cela marche
car il y a toujours d’un côté ou de l’autre
une accumulation oppressante de soies
des mots acérés comme des épées

Tu es seule, ils sont de plus en plus nombreux
les uns découpent ce que les autres cousent
que pourrais-tu dire les mâchoires couturées
l’un parle pour toi
l’autre sait à ta place
tu te tais


publication initiale sur Les Cosaques des Frontières

dimanche 14 août 2016

samedi 6 août 2016

Sur la table, fragment - lecture par Brigitte Celerier

 
Lecture d'extraits de Sur la table, éditions QazaQ, par Brigitte Celerier - je l'en remercie.

La Fusillade sur une plage d'Allemagne de Simon Diard (extrait)



"A SPLENDID TIME
PREMIÈRE PRISE : WERNER
1 – Le film de leur premier été à Cuxhaven.
Le visage d’Inge prend bien la lumière, pense Werner. Les garçons aussi : ils se pourchassent, un peu plus bas sur la plage, tout petits, serrés dans leurs maillots de bain, ils sont photogéniques, tu ne trouves pas, alors que le plus petit des enfants est pourchassé hors de l’eau, un peu plus haut sur le sable, Werner filme la séquence avec le camescope, on dirait que la lumière du soleil les rend plus scintillants et vifs.
2 – A splendid time is guaranteed for all.
1 – Werner filme la séquence puis revient sur Inge allongée sur sa serviette de plage. Les seins nus, une jambe repliée. Un bimoteur amorce une traversée du ciel. Les lunettes noires lui font des yeux indiscernables, se dit Werner. C’est si beau, non, de garder une marque. Une trace indélébile.
2 – Une série de photogrammes de Jon et Eckbert dans leur canot pneumatique.
1 – Une séquence où Eckbert et Jon se pourchassent sur le sable.
2 – Le corps d’Inge qui prend la lumière.
1 – Le ciel INTERNATIONAL KLEIN BLUE.
2 – Photogénique.
1 – La mer étale.
2 – Photosensible.
1 – La plage pleine de corps.
2 – Plus désirable encore en plan rapproché.
1 – A splendid time is guaranteed for all, pense Werner. Cette seconde est parfaite. Où que l’on regarde, tu ne trouves pas, imperfectible. C’est le calme absolu sur la mer étale comme au ciel. Des adolescents en bonne santé jouent au beach volley ou à la balle au prisonnier les cheveux dans les yeux. Tous en bermuda hawaïen. Les plus jeunes sont en slip de bain comme Jon et Eckbert et ils se jettent du sable ou creusent des fosses ou s’enterrent et pour une fois, pour une fois…
2 – Tout le monde a l’air heureux.
1 – Le bimoteur sort du cadre. C’est si beau, non, de garder une trace de tout ça. Les plus jeunes font des batailles d’eau ou de sable et les cerfs-volants virevoltent assez haut dans les airs ou descendent en piqué pour frôler les dunes. Les corps prennent la lumière en toute quiétude. Loin des violences. Loin des drames. Certaines femmes ont les seins nus et pour une fois…
2 – La beauté d’Inge est imperfectible.
1 – Werner revient sur elle allongée sur la serviette de plage. Les jambes croisées, une main sur le front. On dirait que ses yeux indiscernables fixent un point hors du monde. Une femme momentanément sans regard, se dit Werner.
2 – Au calme.
1 – Plan fixe.
2 – Retirée en elle-même.
1 – Plongée.
2 – Réconciliée.
1 – Contre-plongée.
2 – Les yeux coupés du monde.
1 – Caméra subjective.
2 – Sans défenses.
1 – D’une beauté provisoirement imperfectible.
2 – Indélébile.
1 – Cible des mouvements de caméra imaginaires de Werner.
2 – Inge en plan rapproché.
1 – En contre-plongée.
2 – En plongée.
1 – En plan fixe.
2 – Cette putain de seconde est parfaite.
1 – Tout comme la précédente, se dit Werner.
2 – Et celle qui va suivre.
3 – Sauf que.
A splendid time is not guaranteed for all.
2 – Ah.
Pause.
3 – Tout allait bien.
2 – Et ?
Pause.
3 – Tout allait bien.
Eckbert regardait Jon plonger et revenir en crawl. Comme une séquence vidéo montée en boucle. Jon se hisse ruisselant d’eau de mer dans le bateau gonflable et repique une tête. Jon se hisse ruisselant d’eau de mer et repique une tête. Ensuite, Eckbert panique. Jon ne revient pas. Eckbert regarde dans l’eau. Il voudrait alerter Inge qui prend un vrai bain de lumière assez haut sur le sable sec. Mais il est pétrifié, Eckbert. Il réfléchit. C’est comme une lumière trop vive qui le paralyse.
1 – Eckbert a sept ans et Jon en a onze.
3 – Il voudrait improviser un signal de détresse. Sauver Jon. D’où est-ce qu’elle sort, pense Eckbert, si vive ? Sauver Jon, c’est ce qu’il aimerait le plus au monde. Alerter Inge. Alerter Werner. Alerter n’importe qui sur la plage. Allumer la mèche et faire de son corps une fusée de détresse sifflante dans l’air.
1 – Mais il y a cette lumière trop vive pour lui.
3 – Comme une fusée aveuglante.
1 – Qui le prend avec elle dans sa fixité.
3 – Rassurante.
1 – Le tranquillise.
3 – Parce que la lumière cache une terreur si vive. La terreur que Jon ne reparaisse jamais. Il ne sait plus ce qu’il voudrait le plus au monde, Eckbert. Il réfléchit. Il réfléchit à ce qui se trouve sous la lumière.
1 – Non.
3 – Ne fais pas ça, Eckbert. Tu n’aimerais pas que les choses s’aggravent. Tu veux que tout aille bien, n’est-ce pas ? Il ne faut pas, Eckbert, p’tit bonhomme. Ne regarde pas sous la lumière.
1 – Voir leur terreur tue les petits garçons sur le coup, Eckbert.
3 – Reste à la surface, Eckbert, p’tit bonhomme.
Ne va pas voir sous la lumière.
Pause.
2 – Sauf que.
Noir."
 

En savoir plus sur Simon Diard sur Remue.net

vendredi 5 août 2016

un jour, tu ouvriras la bouche
quelqu'un t'arrachera la langue
quelqu'une peut-être, te la recoudra
il ou elle
s'appliquera à coups d'aiguille
à tout remettre en vrac
tu peux serrer les lèvres fort
un jour ou l'autre tu finiras
par ouvrir bouche, par perdre langue
ton muscle se tortillera vainement dans la main
de lui ou d'elle
visage fermé, lippe froncée
sa main ne tremblera pas
t'écrira à l'envers
ton histoire au palais
de mots épais
de phrases cimetières
tu ne saisiras rien les lèvres écartelées
puis bouche ouverte, bouche fermée
il ou elle
te baisera profond
et la bouche et le nez

respire      respire
retrouve souffle

respire      respire
le souffle court

obstinément
langue niée

mercredi 3 août 2016

Listen to me (1979) (c) Helena Almeida

"il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer."

 Samuel Beckett, L’innommable, Les éditions de Minuit, 1953

mercredi 27 juillet 2016

dimanche 17 juillet 2016

Feu de tout bois (extrait)



"caresse

la dernière fois que les enfants ont vu grand-père
il ressemblait à un vieil arbre
allongé dans le lit
c'était une vision étrange
on devinait sous le drap les torsions de ses branches
son odeur de terre humide et le bruit des oiseaux
ça faisait de tout petits piou piou quand il ouvrait la bouche
les enfants intrigués par les battements d'ailes
collaient leur corps de lait contre mon corps de mots
nous savions tous les trois qu'il nous faudrait bientôt traverser la forêt
et ils n'avaient pas peur
et ils ne tremblaient pas
ils attendaient seulement le bon moment
pour poser leurs lèvres sur l'écorce"

 





















 10 € port offert,  à commander à : Association Nouveaux délits / Létou / 46330 St Cirq-Lapopie.
La revue Nouveaux Délits lance "Délits buissonniers", une collection de tirés à part pour des auteurs choisis ayant déjà été publiés dans la revue. Parution dans ce cadre de mon nouveau recueil Feu de tout bois avec des illustrations originales en n&b de Sophie Vissière.

mardi 28 juin 2016

(c) Bruno Legeai

J'aurais voulu de l'herbe rase ; toi, tu as insisté pour que nous semions de la prairie folle
dans notre jardin minuscule de trente mètres carré
souvent tu me demandes pourquoi je m'attarde sur des détails
pourquoi je ne lève pas davantage le regard
quelle peur me verrouille et m'empêche de saisir
à bras le corps
le monde infini
c'est que le monde, amour, est un jardin de trente mètres carré
nous y tournons à petits pas, cultivant l'illusion de vivre dans la forêt
trente mètres carré c'est peu, mais cela doit suffire
il y a ta peau, tes yeux par là, inondés de ciel bleu
que tu poses pour moi
rien que pour moi
entre les orties et nos frêles hortensias