jeudi 17 août 2017

j'accepte que le mot ne soit plus une voie entre nous
j'accepte de rester sur le quai d'en face, seule et prolixe de l'autre côté de la table
j'accepte d'enfiler matin et soir, soir et matin, l'impénétrable densité de son corps
j'accepte les démangeaisons incongrues de ses lèvres closes sur mes lettres ouvertes
j'accepte ce renversement
qui fait de lui un creux, qui fait de moi un plein
j'accepte que nos pièces ne s'imbriquent plus, qu'un contenant devienne contenu
ou le contraire
j'accepte que le mystère le défigure, que le mystère m'handicape
j'accepte la claudication de mes phrases, leur bruit de canne contre le trottoir de sa peau
j'accepte de ne plus avoir accès à son cerveau
j'accepte aussi l'idée de ne l'avoir jamais eu
j'accepte
cette brèche
qui nous lie dans le silence
ma main contre sa bouche

samedi 5 août 2017

suite #2

la phrase me trotte dans la tête
un truc du genre
      "on ne peut pas avancer sans racines"
un truc du genre
    "on ne peut pas avancer coupée 
     entre hier et ici"
ça trotte
ça galope
la phrase
est-ce l'amie d'exil qui l'a dit ? est-ce mon très cher psy ? est-ce moi ? est-ce lui ?
trop de pratique de la réinvention nuit
à la clarté d'esprit
et du reste
cela ne change rien
ça trotte
ça galope
les mots, les phrases
alors que moi
je ne bouge pas d'un poil
assise à la fenêtre à regarder
mes chevilles moignon balancer dans le vide
coupée
coupée
je l'ai dit, elle, ou lui
      "ce n'est pas une image"
coupée
la fille sans pieds
coupée
qui écrit des vers à défaut de marcher

suite

le poème autour de cette histoire
de livre/enfance/cuir/souvenir
blabla
ce poème étiré
- en dix vers seulement
minuscule/microscopique/invisible
à l'oeil nu
est une tache de gras sur un tee-shirt tendu
pendant un mois - cinq semaines exactement
j'avais baffré/baffré/baffré/
baffé
à ne plus savoir où mettre
et mes mains et ma bouche
l'île comme un apitoiement verbeux
gras et flottant à la surface de l'eau
à la surface des mo(r)ts
comme un pas de côté pour ne pas regarder
en face/dedans/seulement
qui je suis/étais/
ai été vraiment


mercredi 2 août 2017

© Copyright Edgar Marsy

début

je n'ai pas pu relire le livre
problème de vue ou de langue
l'enfance est illisible
les pages indéchiffrables à force d'être mangées
par des mains trop fébriles
je n'ai pas pu le livre, relire, relier
- adieu le cuir, la fibre, le cœur des souvenirs
le temps passe, tout devient noir
comme ma peau
complexe et incompréhensible
(c) Bruno Legeai

jeudi 15 juin 2017

« Au commencement, le corps est ouvert comme un oui »
  
Les états du corps de Bernard Noël – Ed. Fata Morgana, 1999

dimanche 11 juin 2017

Nuit de la pleine lune à la Cave Poésie 9 juin (Toulouse)

Nuit de pleine lune le 9 juin à la Cave poésie, bien que le "e" de mon prénom se soit fait la malle, c'est bien moi qui ai lu cette nuit là un extrait d'un recueil inédit "tu écris des poèmes". Il y avait aussi les poèmes de Hervé, il y avait la voix de Eledali, il y avait la Mandorle et ses chants polyphoniques de la Renaissance... c'était chaleureux, bigarré, plein de mots et de bienveillance des uns et des autres, sur scène et dans la salle.




"tu écris des poèmes
tu précises
tu n'écris que des poèmes
après avoir perdu des années à tirer le récit par les cheveux
tu décides
un jour
d'écrire
du coq à l'âne
d'évider sur le billot sans queue ni tête
sans bouche ni main
ton ventre
d'y secouer les mots dans tous les sens
à bride abattue
jusqu'à respirer sur la table
l'odeur de langue coupée"
extrait de Tu écris des poèmes - recueil inédit

lundi 5 juin 2017

il suffit de dire #2

pour dire
les mots manquent
le trou dans la poitrine a la forme d'une bouche
où des alvéoles palpitent comme de petites dents
elles te mâchent, te rabâchent
mais tout au fond - du vent
où sont les souvenirs ? nulle part
- néant 
un jour, tu décides de passer le doigt sur cette déchirure 
nette et propre, la photo découpée 
redonne à l'enfance une vision tronquée

il suffit de dire #1

c'est très facile
il suffit un jour de dire
de décider que
tu n'existes pas
que la douleur au creux du torse n'existe pas
que toujours l'utérus fut vide, que le lien
premier de l'ombilic n'existe pas
qu'il n'y a jamais eu de toi et moi
oui, que ce nous n'existe pas
à le répéter du matin jusqu'au soir
il ne restera dans le vers que ce pas
à faire
pour basculer dans le vide
rayer l'histoire d'un coup
de noir
dans lequel il m'arrive de douter, moi aussi
que je sois vraiment là

dimanche 4 juin 2017

je dois continuer à écrire
poser mes cailloux sur chaque parcelle de ma peau
sur ma bouche, mes yeux, ma rotule, mon cheveu
des cailloux ronds, des cailloux blonds
des gris, des  aigus, des graves
chacun déroulant sa syllabe
faisant de mon corps une phrase
et tant pis si je ne veux rien dire
tant pis...
n'y a-t-il pas de la beauté à faire des ricochets
sur la surface irisée de la page ?

samedi 3 juin 2017

Après la pluie

Voilà mon crâne est propre
Mes os blancs et lustrés

L'odeur de terre rampe
La lumière fait des bonds

Ma pièce est concave
Le paysage rond

Après la pluie toujours
Le calme emboîtement

J'entre
De plain-pied
Dans le beau temps

Pourtant je sens
À  l'intérieur les stries

          coupe coupe
    déchire  arrache

Les lignes qui persistent
Sur ma voûte orbitale

            coupe coupe
    sur les flancs   sur les côtes

Le sabre et son estoc
Dans l'os

AaOa n°11


Au sommaire
 -Le gang des Poulpeuses
-Mickaël Zermati
-Claude Jeanmart
-Jordi Cerdà
-Hector Yoel Drago Ricardo
-Laurent Meirieu
-Myrtille Visscher
-Catherine Poueyto
-Machin Machin
-Poné
-Murièle Modély
-Roméo Julien
-Jeane
-Benjamin Collin
-Luc Soriano
-Valère Kaletka
-Slim Frozen
-Lilou Acab
-John Beurk

je porte ta langue en collier avec la langue des foules
la langue des hommes aux costumes noirs
la langue confite dans les odeurs de cierges
la langue bouffie de certitudes
la langue mire qui floute les nouvelles
la langue de ma mère la langue de mon père
de l'enfant dont je n'ai pas accouché
le premier cri le dernier hurlement
la langue traînée de sang dans la culotte
coup de massue dans les bars PMU
la langue grasse la langue de promesses la langue de la farce
toutes ces langues qui cognent à mon cou
que je ne comprends pas


extrait de Je te vois, éditions du Cygne, 2014

samedi 27 mai 2017


40 ans
l'heure est au bilan
il n'y a rien derrière
il n'y a rien devant
et je cherche
dans ce léger vertige
à agripper ta main
je la sens qui se dérobe
je le sens
tu cherches
toi aussi à garder équilibre
à toi aussi, le gouffre devant
derrière le néant
et je continue
dans la montée des palpitations
à chercher d'autres mains
des petites
des vieilles
des mains partout
inutiles appendices accrochés
aux silhouettes sur le fil de la lame
et rien derrière,  et rien devant
seulement la mélasse d'un éternel présent

lundi 15 mai 2017

credit : Alisa Resnik
les rêves sont revenus cette nuit
pendant longtemps, ma tête est restée vide
les alizés soufflaient, je ne retenais rien
il y a des années, quelqu’un m'a lâché la main
m’a laissé, sommeil après sommeil, avancer dans le noir
n’attendre de personne une épaule où poser 
ma faiblesse
cette nuit, les rêves ont reparu
je sens grincer leurs dents
peser au creux des reins leur regard de félin
le drap est moite
ma bouche humide
je baigne le lit de larmes acides
c’est que leur retour sonne la fin du repos
j’entends dans le long défilé, le broiement de mes os
j’entends
les morts
le claquement de crocs, ô rêves
qui grignotez et grignotez le moindre bout de peau
mettant mon cœur à nu
dénudant ma colonne vertébrale
que l’enfance affleure
que de la moelle épinière coulent les souvenirs
gluants, graisseux
mêlant sur le matelas le présent
à la chair bigarrée de tous mes revenants

*


ces rêves pleins de viande ne me nourrissent pas
il n’y a aucun sens à l’histoire qui s’affole sur la table
je flotte
refais le passé
la mer y tient le rôle principal, et j’avale
j’avale comme une oie docile
le corps de mes aïeux
puis je crache sur la nappe 
des pelotes de récits
je n’ose y planter la fourchette
c’est que des vers s’agitent
leurs ventres roses, translucides, tendus
n’attendent que la pointe du couvert
pour dégueuler dans l’assiette
les vagues de coups bas 
et mes membres meurtris

mercredi 12 avril 2017

je marche au côté des muets
au côté des sourds
au côté des aveugles
nos orbites sont vides
nous allons à tâtons
nos visages tournés vers le ciel
nos mains contre une hanche
un genou un mollet
certains vont à quatre pattes
d'autres usent de souliers
la plupart rampe
tous manient l'illusion