La chambre est le lieu propice à la venue de quelqu'un
tu l'as nommé ainsi, ton monstre hypertrophié
ton outre de silence, qui de nuit en nuit
avance, recule
s'assoit sur ta poitrine
devise
enfonce son doigt sec dans ton globe oculaire
parfois derrière la porte, une voix
tu parles à qui ?
parfois derrière la porte, des bruits
de pas comme des cris
chaque jour
se termine
dans la bouche
de la nuit
où se ressassent, moulinent, réduisent en chair
de petits et grands faits
parfois quelqu'un pèse sur ton dos comme un abcès
purulent et tendu sur le point d'éclater
mardi 10 octobre 2017
"M. Jean-Pierre" de Sammy Sapin
" Il y a des jours
où même un sexe de jeune fille sur coussin de fleur ne tenterait pas*, songe M.
Jean-Pierre. Du coin de l’œil, il observe le sexe qui se trouve dans le salon.
Le sexe ne bouge pas. M. Jean-Pierre passe devant le sexe, va à la fenêtre, l’ouvre, elle grince. Il se
demande ce que mange un sexe de jeune fille sur coussin de fleur, d’ordinaire.
Comme ses cigarettes ne veulent pas sortir du paquet, il se voit obligé de
déchirer un peu plus l’emballage. Cela fait deux jours maintenant que les
voisins lui ont laissé ce sexe (ils sont partis dans le sud, un week-end prolongé),
sans lui donner de conseils. Vous saurez bien y faire, a dit le monsieur. On
vous fait confiance, M. Jean-Pierre, a dit la dame. M. Jean-Pierre allume sa
cigarette. Peut-être le sexe de jeune fille se nourrit-il tout seul. Une quinte
de toux saisit M. Jean-Pierre. Bronchite chronique du fumeur, a dit la dernière
fois son médecin, avec un sourire navré. M. Jean-Pierre lui a souri en retour,
poliment. Peut-être le sexe de jeune fille veut-il une cigarette. M.
Jean-Pierre propose une cigarette au sexe de jeune fille sur coussin de fleur
qui ne lui répond pas, dont les lèvres rouge sombre ne frémissent pas. Le sexe,
suppose M. Jean-Pierre, ira chasser des souris, des insectes, de petites
bestioles dans l’appartement dès qu’il sera parti. M. Jean-Pierre écrase sa
cigarette. Il pense à vider le cendrier mais ne le fait pas. Il se dit qu’il va
aller faire un tour, respirer l’air frais dans la rue, laisser le sexe un peu tranquille.
*
Quand M. Jean-Pierre
revient, le sexe a mangé ; une vague plénitude, une trouble rotondité le
trahit. Une souris a dû se faire avoir, pense M. Jean-Pierre. C’est très bien,
trouve-t-il, si ce sexe de jeune fille peut le débarrasser des souris, c’est
toujours ça. Dehors, M. Jean-Pierre a acheté des fleurs. Pour le sexe. Des
roses. Il les agite au-dessus du sexe. Il en a pris exprès des bien fatiguées.
Elles lâchent leurs pétales qui glissent sur le sexe et viennent se mêler aux
autres pétales du coussin de fleur. Je suis bien seul, se dit M. Jean-Pierre.
Il jette les tiges pleines d’épines à la poubelle.
*
On annonce qu’on
va licencier deux mille ouvriers. Le délégué syndical interviewé est gros, très
pâle, il dit que c’est un scandale car l’entreprise a fait un bon chiffre
d’affaire cette année. Que vont faire les deux mille ouvriers. Ils ont des
femmes, des enfants. On revient au présentateur. Il a l’air grave ou désolé,
entre les deux. C’est bien malheureux, dit-il sur un ton qui laisse penser que
ça devait arriver de toute façon. Un jour ou l’autre. M. Jean-Pierre se tourne
sur son canapé. Le sexe de jeune fille est immobile, on dirait une statue de
petite taille. Qu’est-ce que tu en penses, toi, demande M. Jean-Pierre. Pas de
réponse. Peut-être doit-il s’y prendre autrement. Qu’est-ce que vous en pensez,
vous, demande M. Jean-Pierre. Le sexe ouvre les lèvres. Le capital a besoin de
destruction, déclare le sexe de jeune fille sur coussin de fleur. Le capital
détruit ici pour mieux faire du profit ailleurs. M. Jean-Pierre hoche la tête,
lentement, comme une poupée allemande, ancienne. Il pense à sa retraite. Il
espère qu’on la lui laissera jusqu’à la fin de sa vie. Il n’est sûr de rien,
car tout change, tout va très vite."
M. Jean-Pierre est extrait de l'excellent blog de Sammy Sapin, à découvrir ici
lundi 9 octobre 2017
parfois dans la chambre
il ne se passe absolument rien
de métaphorique
du cru, du cul, rien que du très banal
aucune pensée poétique
dans le lit, entre les jambes
parfois le président s'invite
avec son énième discours cynique
entre les draps, souvent tu penses
à tes impôts, au racisme, à tes soucis
à la liste des courses
tu serres les dents très fort, tu voudrais jouir, bordel
ne pas penser au lendemain
à la bête immonde, au type qui dort
en bas de ton immeuble
tu voudrais, tu en as honte, n'être qu'une peau
un frisson qui court comme un poème
un petit, un haïku qu'importe
un jeu de langues, au propre comme au figuré
qui te ferait quitter
qui ferait décoller
la réalité
passer par la fenêtre et cramer au soleil
il ne se passe absolument rien
de métaphorique
du cru, du cul, rien que du très banal
aucune pensée poétique
dans le lit, entre les jambes
parfois le président s'invite
avec son énième discours cynique
entre les draps, souvent tu penses
à tes impôts, au racisme, à tes soucis
à la liste des courses
tu serres les dents très fort, tu voudrais jouir, bordel
ne pas penser au lendemain
à la bête immonde, au type qui dort
en bas de ton immeuble
tu voudrais, tu en as honte, n'être qu'une peau
un frisson qui court comme un poème
un petit, un haïku qu'importe
un jeu de langues, au propre comme au figuré
qui te ferait quitter
qui ferait décoller
la réalité
passer par la fenêtre et cramer au soleil
la folie est la grande histoire de ta vie : elle te tourne autour, tu lui cours après
vous êtes toutes deux dans ta chambre ou la sienne
tu en as vu des chambres avec des grilles aux fenêtres
tu en as vu des cris se heurter aux barreaux
des bouches se tordre, des corps hurler sans bruit
quand tu allais attendre, ton cahier sous le bras, la fin de sa journée
tu en as vu des chambres ou elle t'en a parlé
elle disait : "ce matin, monsieur X a décompensé"
tu voyais Monsieur X, car tu le connaissais
tu connaissais d'ailleurs toutes les lettres de l'alphabet
et tu les épelais aux fêtes de fin d'année
à Noël exactement
ce jour là, toutes les pièces étaient vides
les fous tous rassemblés avec les infirmiers devant la scène
la folie est la grande histoire de ta vie, la chambre aussi
là où tout commence, tout finit
pour les faibles, les fous
les mères parfois aussi
vous êtes toutes deux dans ta chambre ou la sienne
tu en as vu des chambres avec des grilles aux fenêtres
tu en as vu des cris se heurter aux barreaux
des bouches se tordre, des corps hurler sans bruit
quand tu allais attendre, ton cahier sous le bras, la fin de sa journée
tu en as vu des chambres ou elle t'en a parlé
elle disait : "ce matin, monsieur X a décompensé"
tu voyais Monsieur X, car tu le connaissais
tu connaissais d'ailleurs toutes les lettres de l'alphabet
et tu les épelais aux fêtes de fin d'année
à Noël exactement
ce jour là, toutes les pièces étaient vides
les fous tous rassemblés avec les infirmiers devant la scène
la folie est la grande histoire de ta vie, la chambre aussi
là où tout commence, tout finit
pour les faibles, les fous
les mères parfois aussi
tu ne sais pas qui
mais quelqu'un toque
toc toc
dehors dedans
tu ne sais pas
vraiment
la nuit est à l'intérieur, le lit recouvert de poix
chaque mouvement te fait glisser plus bas
toc toc
peut-être est-ce ton cœur ? peut-être est-ce cet ogre ?
la chambre grouille de dents, ta tête déborde de mots, tu es seule
et tu ne sais pas qui mais quelqu'un
frappe
toc toc
très fort
à la tête ou la porte
quelqu'un veut entrer
absolument ouvrir
ce zip sur ta poitrine
coincé depuis des mois
c'est l'enfant, tu reconnais sa voix
"crois-tu, maman, dit-elle, crois-tu
qu'un jour, toi aussi, tu deviendras folle ?"
mais quelqu'un toque
toc toc
dehors dedans
tu ne sais pas
vraiment
la nuit est à l'intérieur, le lit recouvert de poix
chaque mouvement te fait glisser plus bas
toc toc
peut-être est-ce ton cœur ? peut-être est-ce cet ogre ?
la chambre grouille de dents, ta tête déborde de mots, tu es seule
et tu ne sais pas qui mais quelqu'un
frappe
toc toc
très fort
à la tête ou la porte
quelqu'un veut entrer
absolument ouvrir
ce zip sur ta poitrine
coincé depuis des mois
c'est l'enfant, tu reconnais sa voix
"crois-tu, maman, dit-elle, crois-tu
qu'un jour, toi aussi, tu deviendras folle ?"
le silence dans la chambre est un ogre avec des dents pointues
une langue molle, des bras doux et pesants
une chair tendre, le silence dans la chambre
pose son corps sur ton corps
ouvre sa bouche sur ton crâne
tu attends le sommeil
tu attends
dans le craquement de ta boîte crânienne
que des rêves arrivent, avalent
les images tristes du jour
tu attends
pour rien
sur l'oreiller le matin
il n'y a que la flaque noire, poisseuse de tes songes crevés
des pellicules et des cheveux longs morts qui flottent
dans cet autre jour qui vient
une langue molle, des bras doux et pesants
une chair tendre, le silence dans la chambre
pose son corps sur ton corps
ouvre sa bouche sur ton crâne
tu attends le sommeil
tu attends
dans le craquement de ta boîte crânienne
que des rêves arrivent, avalent
les images tristes du jour
tu attends
pour rien
sur l'oreiller le matin
il n'y a que la flaque noire, poisseuse de tes songes crevés
des pellicules et des cheveux longs morts qui flottent
dans cet autre jour qui vient
samedi 7 octobre 2017
tu ne sais pas qui
mais quelqu'un qui t'aime
mal, trop
du moins avec acharnement
tu ne sais pas
mais ce quelqu'un
passe
toutes ses nuits à gommer
avec application
tes restes de mémoire
tu ne sais pas qui
sous la calotte
les fils de ton histoire
sous sa main travailleuse
s'emmêlent, s'emberlificotent
tous les soirs
tape
frotte
à l'envers de ton crâne
et chaque matin
sur l'oreiller
vois
entre les pellicules et les cheveux longs morts
ces amas d'arabique que tu presses, malaxes
curieuse
ton corps a tant d'humeurs
jusqu'à extraire sous la traînée collante sur tes doigts
une lettre, un mot, la trace d'un baiser
fugaces et froids
mais quelqu'un qui t'aime
mal, trop
du moins avec acharnement
tu ne sais pas
mais ce quelqu'un
passe
toutes ses nuits à gommer
avec application
tes restes de mémoire
tu ne sais pas qui
sous la calotte
les fils de ton histoire
sous sa main travailleuse
s'emmêlent, s'emberlificotent
tous les soirs
tape
frotte
à l'envers de ton crâne
et chaque matin
sur l'oreiller
vois
entre les pellicules et les cheveux longs morts
ces amas d'arabique que tu presses, malaxes
curieuse
ton corps a tant d'humeurs
jusqu'à extraire sous la traînée collante sur tes doigts
une lettre, un mot, la trace d'un baiser
fugaces et froids
dimanche 24 septembre 2017
Fils de chien, Vladimir Slépian (extrait)
"Je ne suis pas médecin, ni ingénieur, ni tout autre chose
Je suis incapable de vous dire ce que je fais dans la vie.
Je n’ai pas de profession.
Je suis un homme, si vous voulez.
Oui, merde ! Un homme.
Un homme comme vous, avec tous ces trucs que vous faites, même si je ne les comprends pas.
Si je n’étais pas un homme, alors qu’est-ce que je pourrais être ?
Un chien ?
Non. Regardez : né, le, à, de et de (c’est ma mère), signé.
Non, je suis un homme. Je veux vraiment, je veux être un homme.
Et si je tiens encore debout, si je vous parle, c’est parce que je crois encore que je suis un homme, ou que je pourrai un jour le devenir.
Non, je vois que vous hésitez, vous en doutez…
Vous avez raison. Qu’est-ce qui me prouve que je peux être un homme ?
Que je tiens debout sur mes pieds ? Qu’est-ce que cela prouve ?
J’ai connu des oiseaux qui tenaient sur leurs pieds aussi bien que moi,et même mieux.
J’ai connu des hommes, des Grands Hommes, qui n’avaient pas de pieds ni de mains, mais ils étaient couverts de médailles, et ils avaient leur retraite.
Non, je n’ai aucune preuve.
Dites-moi, à votre avis, je suis un homme ?
Vous devriez le savoir. Vous ne le savez pas ?
C’est triste ! Ni vous, ni moi, nous ne savons pas, si je suis un homme, ou pas.
Et si nous réfléchissons ensemble, nous pourrons peut-être arriver à savoir ?
S’il vous plaît ! Commençons.
Vous vous demandez à vous-même, et moi, de mon côté, je vais me demander à moi. Je crois, je crois… je crois.. je crois, je veux croire.
Mais est-ce que vraiment je crois ?
Si je croyais, pourquoi, alors, j’aurais besoin de réfléchir ? de me demander, de vous demander à vous ? Pourquoi ? Pourquoi je devrais vous dire et me dire cela tout le temps :
Je suis un homme, je suis un homme, tu es un homme. Dites-moi, s’il vous plaît, quand vous dites quelque chose, c’est parce que vous croyez en cette chose, ou parce que vous ne croyez pas ?
Pardon, je vois que je vous embête. Bon. Moi, je veux croire que je suis un homme. Je veux, je veux, mais est-ce que je veux vraiment. Oui, je suppose que je veux. Merde, ça mène à rien !
J’ai faim.
Si vous arrivez à trouver la solution, vous me direz, n’est-ce pas ?
C’est bien d’être un homme. Quand je vous vois réfléchir, je suis fier de vous.
Si je pouvais être comme vous… Réfléchissez, je ne vous dérangerai pas.
Mais, en fait, qu’est-ce qui me prouve que vous réfléchissez ? Non, je sais que vous réfléchissez, puisque vous ne me parlez pas,
vous ne dites rien, vous réfléchissez, vous réfléchissez, et quand vous aurez fini de réfléchir, vous me parlerez.
Vous me direz sur quoi vous avez réfléchi, comment s’est passée votre réflexion, vous me direz la solution, et je saurai, enfin, peut-être, si ça vaut la peine que j’espère pouvoir devenir un jour un homme. Un homme comme vous. Si je savais que c’était possible, je pourrais attendre autant qu’il faudrait, même jusqu’au jour de ma mort…
Et si c’est pas possible ?
Non, c’est impossible ! Je ne veux pas le croire.
Si vous trouvez que c’est impossible, ne me dites rien. Ecoutez ! Attendez, ne réfléchissez pas. Attendez, une autre fois !
Vous ne réfléchissez pas ? N’est-ce pas ? Je veux vous croire. Faisons autre chose, il y a tant d’autres choses sur lesquelles nous pouvons réfléchir… et justement, en ce moment, je n’en trouve pas.
Aucune.
Attendez, il faut que je retrouve un fil. Je vois, je vois un fil.
Non, je vois maintenant plusieurs fils devant mes yeux… Un, deux, trois, dix, plus ! vingt, non, plus. C’est difficile à dire combien il y en a. Regardez, ils commencent à bouger.
Excusez-moi, en ce moment je ne vois que les fils. Qu’est-ce qu’ils font ?
Mon Dieu, je ne vois rien à cause de ces fils.
Ne vous inquiétez pas. Ça arrive. On va attendre un moment, ça passera.
Ça y est. Il ne faut pas que ça recommence. Il faut mettre dans tout cela un peu d’ordre. Vous me comprenez !
Je m’exprime mal ? Bien sûr que je m’exprime mal, comme voulez-vous que je m’exprime bien, si je ne sais pas ce que je veux exprimer.
D’une part, je vous ai dit que je suis un homme ou que je veux l’être, d’autre part, comme vous pouvez le remarquer, j’avais fait une allusion à ce que j’ai faim. Ces deux problèmes, en quelque sorte, il fallait peut-être les séparer avant de vous les poser à vous, ou peut-être les réunir en un seul problème. Je ne sais pas, je ne sais pas, je vous le dis franchement. Je ne sais même pas si vraiment je veux être un homme, ou si ce que je préfère, c’est ne pas du tout être, ou être je ne sais pas qui.
Il est tr ès possible qu’au fond c’est la seule chose que je voudrais : ne pas être.
En tout cas je me le dis souvent, mais aussi souvent j’ai faim et quand j’ai faim, je me dis : voyons, tu es un homme, tu es un brave homme, et qu’est-ce que c’est que la faim quand on est un homme ? Mais peut-être même je me dis toutes ces choses à la fois, et quand je ne me dis pas quelque chose, c’est la chose même qui commence à parler.
Vous entendez ? C’est mon estomac qui parle. C’est joli, n’est-ce pas ?
Vous comprenez ? Il dit : tu as faim, tu as faim, tu as faim, tu as faimà Ha, ha, ha, je connais bien mon petit estomac. Et vous savez, il a appris tout cela seul. Excusez-moi, je vais le faire taire.
Il faudrait que nous abordions mes problèmes d’une façon plus positive.
Vous pourriez me donner à manger ?
Oui, manger. Quelque chose, j’ai faim.
Oui, je comprends, vous avez raison.
Et pourquoi vous me donneriez à manger ?
Moi, par exemple, si j’avais à manger, est-ce que je vous en donnerais ?
C’est difficile à dire. Peut-être je vous en donnerais, peut-être pas.
Non, je vois que même si j’avais quelque chose à manger, si voulais même vous en donner, je ne vous en donnerais pas. Je suis raisonnable. Je n’aime pas faire des choses inutiles.
Et vous, pourquoi vous me donneriez à manger, pourquoi, pourquoi je me demande ? Non.
Parce que j’ai faim ? Non, ce n’est pas une raison suffisante.
Parce que j’ai un estomac petit, le plus petit qu’on puisse imaginer ?
Oui, vous pouvez me donner à cause de mon estomac. Unique au monde, je vous assure qu’il est unique, croyez-moi, je connais bien mon petit estomac, il est Unique ! Unique ! Unique ! Unique comme vous ! Unique comme moi. Qu’est-ce que je dis ? Pardon.
Je ne comprends même pas ce que je dis. Imbécile.
Ecoutez, si je fais quelque chose qui soit utile et agréable pour vous, vous me donnerez à manger ?
Vous m’en donnerez, n’est-ce pas ? Je crois qu’oui.
Je vais réfléchir sur cette question.
Qu’est-ce que je peux faire qui soit utile et agréable pour vous ?
Merde, je ne sais rien faire.
Il faut que je voie mieux cela.
avec mes mains ? rien.
avec ma tête, non, rien
avec mes pieds, rien non plus.
Vraiment, je ne sais rien faire. Je suis un rien, zéro, nullité.
Je ne sais rien faire, et j’ai faim. Attendez, je veux encore réfléchir, il doit y avoir une solution."
Je suis incapable de vous dire ce que je fais dans la vie.
Je n’ai pas de profession.
Je suis un homme, si vous voulez.
Oui, merde ! Un homme.
Un homme comme vous, avec tous ces trucs que vous faites, même si je ne les comprends pas.
Si je n’étais pas un homme, alors qu’est-ce que je pourrais être ?
Un chien ?
Non. Regardez : né, le, à, de et de (c’est ma mère), signé.
Non, je suis un homme. Je veux vraiment, je veux être un homme.
Et si je tiens encore debout, si je vous parle, c’est parce que je crois encore que je suis un homme, ou que je pourrai un jour le devenir.
Non, je vois que vous hésitez, vous en doutez…
Vous avez raison. Qu’est-ce qui me prouve que je peux être un homme ?
Que je tiens debout sur mes pieds ? Qu’est-ce que cela prouve ?
J’ai connu des oiseaux qui tenaient sur leurs pieds aussi bien que moi,et même mieux.
J’ai connu des hommes, des Grands Hommes, qui n’avaient pas de pieds ni de mains, mais ils étaient couverts de médailles, et ils avaient leur retraite.
Non, je n’ai aucune preuve.
Dites-moi, à votre avis, je suis un homme ?
Vous devriez le savoir. Vous ne le savez pas ?
C’est triste ! Ni vous, ni moi, nous ne savons pas, si je suis un homme, ou pas.
Et si nous réfléchissons ensemble, nous pourrons peut-être arriver à savoir ?
S’il vous plaît ! Commençons.
Vous vous demandez à vous-même, et moi, de mon côté, je vais me demander à moi. Je crois, je crois… je crois.. je crois, je veux croire.
Mais est-ce que vraiment je crois ?
Si je croyais, pourquoi, alors, j’aurais besoin de réfléchir ? de me demander, de vous demander à vous ? Pourquoi ? Pourquoi je devrais vous dire et me dire cela tout le temps :
Je suis un homme, je suis un homme, tu es un homme. Dites-moi, s’il vous plaît, quand vous dites quelque chose, c’est parce que vous croyez en cette chose, ou parce que vous ne croyez pas ?
Pardon, je vois que je vous embête. Bon. Moi, je veux croire que je suis un homme. Je veux, je veux, mais est-ce que je veux vraiment. Oui, je suppose que je veux. Merde, ça mène à rien !
J’ai faim.
Si vous arrivez à trouver la solution, vous me direz, n’est-ce pas ?
C’est bien d’être un homme. Quand je vous vois réfléchir, je suis fier de vous.
Si je pouvais être comme vous… Réfléchissez, je ne vous dérangerai pas.
Mais, en fait, qu’est-ce qui me prouve que vous réfléchissez ? Non, je sais que vous réfléchissez, puisque vous ne me parlez pas,
vous ne dites rien, vous réfléchissez, vous réfléchissez, et quand vous aurez fini de réfléchir, vous me parlerez.
Vous me direz sur quoi vous avez réfléchi, comment s’est passée votre réflexion, vous me direz la solution, et je saurai, enfin, peut-être, si ça vaut la peine que j’espère pouvoir devenir un jour un homme. Un homme comme vous. Si je savais que c’était possible, je pourrais attendre autant qu’il faudrait, même jusqu’au jour de ma mort…
Et si c’est pas possible ?
Non, c’est impossible ! Je ne veux pas le croire.
Si vous trouvez que c’est impossible, ne me dites rien. Ecoutez ! Attendez, ne réfléchissez pas. Attendez, une autre fois !
Vous ne réfléchissez pas ? N’est-ce pas ? Je veux vous croire. Faisons autre chose, il y a tant d’autres choses sur lesquelles nous pouvons réfléchir… et justement, en ce moment, je n’en trouve pas.
Aucune.
Attendez, il faut que je retrouve un fil. Je vois, je vois un fil.
Non, je vois maintenant plusieurs fils devant mes yeux… Un, deux, trois, dix, plus ! vingt, non, plus. C’est difficile à dire combien il y en a. Regardez, ils commencent à bouger.
Excusez-moi, en ce moment je ne vois que les fils. Qu’est-ce qu’ils font ?
Mon Dieu, je ne vois rien à cause de ces fils.
Ne vous inquiétez pas. Ça arrive. On va attendre un moment, ça passera.
Ça y est. Il ne faut pas que ça recommence. Il faut mettre dans tout cela un peu d’ordre. Vous me comprenez !
Je m’exprime mal ? Bien sûr que je m’exprime mal, comme voulez-vous que je m’exprime bien, si je ne sais pas ce que je veux exprimer.
D’une part, je vous ai dit que je suis un homme ou que je veux l’être, d’autre part, comme vous pouvez le remarquer, j’avais fait une allusion à ce que j’ai faim. Ces deux problèmes, en quelque sorte, il fallait peut-être les séparer avant de vous les poser à vous, ou peut-être les réunir en un seul problème. Je ne sais pas, je ne sais pas, je vous le dis franchement. Je ne sais même pas si vraiment je veux être un homme, ou si ce que je préfère, c’est ne pas du tout être, ou être je ne sais pas qui.
Il est tr ès possible qu’au fond c’est la seule chose que je voudrais : ne pas être.
En tout cas je me le dis souvent, mais aussi souvent j’ai faim et quand j’ai faim, je me dis : voyons, tu es un homme, tu es un brave homme, et qu’est-ce que c’est que la faim quand on est un homme ? Mais peut-être même je me dis toutes ces choses à la fois, et quand je ne me dis pas quelque chose, c’est la chose même qui commence à parler.
Vous entendez ? C’est mon estomac qui parle. C’est joli, n’est-ce pas ?
Vous comprenez ? Il dit : tu as faim, tu as faim, tu as faim, tu as faimà Ha, ha, ha, je connais bien mon petit estomac. Et vous savez, il a appris tout cela seul. Excusez-moi, je vais le faire taire.
Il faudrait que nous abordions mes problèmes d’une façon plus positive.
Vous pourriez me donner à manger ?
Oui, manger. Quelque chose, j’ai faim.
Oui, je comprends, vous avez raison.
Et pourquoi vous me donneriez à manger ?
Moi, par exemple, si j’avais à manger, est-ce que je vous en donnerais ?
C’est difficile à dire. Peut-être je vous en donnerais, peut-être pas.
Non, je vois que même si j’avais quelque chose à manger, si voulais même vous en donner, je ne vous en donnerais pas. Je suis raisonnable. Je n’aime pas faire des choses inutiles.
Et vous, pourquoi vous me donneriez à manger, pourquoi, pourquoi je me demande ? Non.
Parce que j’ai faim ? Non, ce n’est pas une raison suffisante.
Parce que j’ai un estomac petit, le plus petit qu’on puisse imaginer ?
Oui, vous pouvez me donner à cause de mon estomac. Unique au monde, je vous assure qu’il est unique, croyez-moi, je connais bien mon petit estomac, il est Unique ! Unique ! Unique ! Unique comme vous ! Unique comme moi. Qu’est-ce que je dis ? Pardon.
Je ne comprends même pas ce que je dis. Imbécile.
Ecoutez, si je fais quelque chose qui soit utile et agréable pour vous, vous me donnerez à manger ?
Vous m’en donnerez, n’est-ce pas ? Je crois qu’oui.
Je vais réfléchir sur cette question.
Qu’est-ce que je peux faire qui soit utile et agréable pour vous ?
Merde, je ne sais rien faire.
Il faut que je voie mieux cela.
avec mes mains ? rien.
avec ma tête, non, rien
avec mes pieds, rien non plus.
Vraiment, je ne sais rien faire. Je suis un rien, zéro, nullité.
Je ne sais rien faire, et j’ai faim. Attendez, je veux encore réfléchir, il doit y avoir une solution."
Fils de chien (extrait), Valdimir Slépian, éditions du Chemin de fer
dimanche 10 septembre 2017
Balade nocturne de Francesco Pittau
" Le bruit du moteur dans la nuit parfumée
me tient éveillé si bien que je vois dans un éclair
les silhouettes des tournesols fatigués
se profiler sur le ciel outre-mer
Des flots d’odeurs entrent par la fenêtre ouverte :
ça sent l’arbre la terre et l’herbe chaude
la rosée aussi
Je fredonne un air lointain je vais vers la petite ville
Parfois un grand oiseau traverse la clarté des phares
Si vite que j’ai à peine le temps de le voir
Je vague entre plaine et colline
poursuivi par le vent
Cette nuit-là j’ai rencontré le ciel le silence
absolu qui se met à quatre pattes derrière les arbres
Je n’ai rien oublié je n’ai rien retenu cependant
je suis encore dans cette bagnole qui happe
une ombre au détour d’une route en pente."
me tient éveillé si bien que je vois dans un éclair
les silhouettes des tournesols fatigués
se profiler sur le ciel outre-mer
Des flots d’odeurs entrent par la fenêtre ouverte :
ça sent l’arbre la terre et l’herbe chaude
la rosée aussi
Je fredonne un air lointain je vais vers la petite ville
Parfois un grand oiseau traverse la clarté des phares
Si vite que j’ai à peine le temps de le voir
Je vague entre plaine et colline
poursuivi par le vent
Cette nuit-là j’ai rencontré le ciel le silence
absolu qui se met à quatre pattes derrière les arbres
Je n’ai rien oublié je n’ai rien retenu cependant
je suis encore dans cette bagnole qui happe
une ombre au détour d’une route en pente."
Francesco Pittau, extrait de son blog Ma plume sur la commode
samedi 9 septembre 2017
samedi 2 septembre 2017
dimanche 27 août 2017
Publication sur Urtica : Tableau
Publication d'un court récit Tableau chez Urtica Lit Blog, le blog littéraire de Walter Ruhlmann. Un extrait pour la route :
La fin sur Urtica Lit Blog donc
"Ça avait commencé bizarrement. D’abord elle avait saigné. Le jour même
où Bob était parti. Pure coïncidence bien sûr. Même si elle trouvait
assez drôle de saigner des deux côtés. Enfin drôle, elle n’avait ri
qu’intérieurement, ses lèvres enflées était trop douloureuses. De petits
filets de sang formaient des lignes courbes sur son menton et son cou.
Un flux irrégulier dessinait des routes en lacets sur ses cuisses et ses
jambes. Elle était allongée par terre devant le miroir, et regardait la
cartographie misérable s’élaborer sur sa peau en rouge et brun.
Bob était parti. Avec les meubles. Et l’argent. Il n’avait laissé que l’armoire et son miroir tout piqué, que sa tête heurtait plus d’une fois à son tour, quand la colère montait. Elle voyait dans les lignes brisées, le reflet de son corps mâché. C’était étrange, on aurait dit une carte du monde divisée en continents irréconciliables. Il y avait ces espaces vides, ces frontières, ces montagnes jaunes ou bleues - tout dépendait du début de leur formation, ces minces rus vermillon et cette rivière pleine de caillots grenat qui tentaient de recréer l’océan sous ses fesses. "
Bob était parti. Avec les meubles. Et l’argent. Il n’avait laissé que l’armoire et son miroir tout piqué, que sa tête heurtait plus d’une fois à son tour, quand la colère montait. Elle voyait dans les lignes brisées, le reflet de son corps mâché. C’était étrange, on aurait dit une carte du monde divisée en continents irréconciliables. Il y avait ces espaces vides, ces frontières, ces montagnes jaunes ou bleues - tout dépendait du début de leur formation, ces minces rus vermillon et cette rivière pleine de caillots grenat qui tentaient de recréer l’océan sous ses fesses. "
La fin sur Urtica Lit Blog donc
jeudi 17 août 2017
j'accepte que le mot ne soit plus une voie entre nous
j'accepte de rester sur le quai d'en face, seule et prolixe de l'autre côté de la table
j'accepte d'enfiler matin et soir, soir et matin, l'impénétrable densité de son corps
j'accepte les démangeaisons incongrues de ses lèvres closes sur mes lettres ouvertes
j'accepte ce renversement
qui fait de lui un creux, qui fait de moi un plein
j'accepte que nos pièces ne s'imbriquent plus, qu'un contenant devienne contenu
ou le contraire
j'accepte que le mystère le défigure, que le mystère m'handicape
j'accepte la claudication de mes phrases, leur bruit de canne contre le trottoir de sa peau
j'accepte de ne plus avoir accès à son cerveau
j'accepte aussi l'idée de ne l'avoir jamais eu
j'accepte
cette brèche
qui nous lie dans le silence
ma main contre sa bouche
j'accepte de rester sur le quai d'en face, seule et prolixe de l'autre côté de la table
j'accepte d'enfiler matin et soir, soir et matin, l'impénétrable densité de son corps
j'accepte les démangeaisons incongrues de ses lèvres closes sur mes lettres ouvertes
j'accepte ce renversement
qui fait de lui un creux, qui fait de moi un plein
j'accepte que nos pièces ne s'imbriquent plus, qu'un contenant devienne contenu
ou le contraire
j'accepte que le mystère le défigure, que le mystère m'handicape
j'accepte la claudication de mes phrases, leur bruit de canne contre le trottoir de sa peau
j'accepte de ne plus avoir accès à son cerveau
j'accepte aussi l'idée de ne l'avoir jamais eu
j'accepte
cette brèche
qui nous lie dans le silence
ma main contre sa bouche
lundi 14 août 2017
samedi 5 août 2017
suite #2
la phrase me trotte dans la tête
un truc du genre
"on ne peut pas avancer sans racines"
un truc du genre
"on ne peut pas avancer coupée
entre hier et ici"
ça trotte
ça galope
la phrase
est-ce l'amie d'exil qui l'a dit ? est-ce mon très cher psy ? est-ce moi ? est-ce lui ?
trop de pratique de la réinvention nuit
à la clarté d'esprit
et du reste
cela ne change rien
ça trotte
ça galope
les mots, les phrases
alors que moi
je ne bouge pas d'un poil
assise à la fenêtre à regarder
mes chevilles moignon balancer dans le vide
coupée
coupée
je l'ai dit, elle, ou lui
"ce n'est pas une image"
coupée
la fille sans pieds
coupée
qui écrit des vers à défaut de marcher
un truc du genre
"on ne peut pas avancer sans racines"
un truc du genre
"on ne peut pas avancer coupée
entre hier et ici"
ça trotte
ça galope
la phrase
est-ce l'amie d'exil qui l'a dit ? est-ce mon très cher psy ? est-ce moi ? est-ce lui ?
trop de pratique de la réinvention nuit
à la clarté d'esprit
et du reste
cela ne change rien
ça trotte
ça galope
les mots, les phrases
alors que moi
je ne bouge pas d'un poil
assise à la fenêtre à regarder
mes chevilles moignon balancer dans le vide
coupée
coupée
je l'ai dit, elle, ou lui
"ce n'est pas une image"
coupée
la fille sans pieds
coupée
qui écrit des vers à défaut de marcher
suite
le poème autour de cette histoire
de livre/enfance/cuir/souvenir
blabla
ce poème étiré
- en dix vers seulement
minuscule/microscopique/invisible
à l'oeil nu
est une tache de gras sur un tee-shirt tendu
pendant un mois - cinq semaines exactement
j'avais baffré/baffré/baffré/
baffé
à ne plus savoir où mettre
et mes mains et ma bouche
l'île comme un apitoiement verbeux
gras et flottant à la surface de l'eau
comme un pas de côté pour ne pas regarder
en face/dedans/seulement
qui je suis/étais/
ai été vraiment
de livre/enfance/cuir/souvenir
blabla
ce poème étiré
- en dix vers seulement
minuscule/microscopique/invisible
à l'oeil nu
est une tache de gras sur un tee-shirt tendu
pendant un mois - cinq semaines exactement
j'avais baffré/baffré/baffré/
baffé
à ne plus savoir où mettre
et mes mains et ma bouche
l'île comme un apitoiement verbeux
gras et flottant à la surface de l'eau
à la surface des mo(r)ts
en face/dedans/seulement
qui je suis/étais/
ai été vraiment
mercredi 2 août 2017
début
je n'ai pas pu relire le livre
problème de vue ou de langue
l'enfance est illisible
les pages indéchiffrables à force d'être mangées
par des mains trop fébriles
je n'ai pas pu le livre, relire, relier
- adieu le cuir, la fibre, le cœur des souvenirs
le temps passe, tout devient noir
comme ma peau
complexe et incompréhensible
problème de vue ou de langue
l'enfance est illisible
les pages indéchiffrables à force d'être mangées
par des mains trop fébriles
je n'ai pas pu le livre, relire, relier
- adieu le cuir, la fibre, le cœur des souvenirs
le temps passe, tout devient noir
comme ma peau
complexe et incompréhensible
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