lundi 9 octobre 2017

parfois dans la chambre
il ne se passe absolument rien
de métaphorique
du cru, du cul, rien que du très banal
aucune pensée poétique
dans le lit, entre les jambes
parfois le président s'invite 
avec son énième discours cynique
entre les draps, souvent tu penses 
à tes impôts, au racisme, à tes soucis
à la liste des courses
tu serres les dents très fort, tu voudrais jouir, bordel
ne pas penser au lendemain
à la bête immonde, au type qui dort
en bas de ton immeuble
tu voudrais, tu en as honte, n'être qu'une peau
un frisson qui court comme un poème
un petit, un haïku qu'importe
un jeu de langues, au propre comme au figuré
qui te ferait quitter
qui ferait décoller
la réalité
passer par la fenêtre et cramer au soleil
la folie est la grande histoire de ta vie : elle te tourne autour, tu lui cours après
vous êtes toutes deux dans ta chambre ou la sienne
tu en as vu des chambres avec des grilles aux fenêtres
tu en as vu des cris se heurter aux barreaux
des bouches se tordre, des corps hurler sans bruit
quand tu allais attendre, ton cahier sous le bras, la fin de sa journée
tu en as vu des chambres ou elle t'en a parlé
elle disait : "ce matin, monsieur X a décompensé"
tu voyais Monsieur X, car tu le connaissais
tu connaissais d'ailleurs toutes les lettres de l'alphabet
et tu les épelais aux fêtes de fin d'année
à Noël exactement
ce jour là, toutes les pièces étaient vides
les fous tous rassemblés avec les infirmiers devant la scène
la folie est la grande histoire de ta vie, la chambre aussi
là où tout commence, tout finit
pour les faibles, les fous
les mères parfois aussi
tu ne sais pas qui
mais quelqu'un toque
toc     toc
dehors     dedans
tu ne sais pas 
vraiment
la nuit est à l'intérieur, le lit recouvert de poix
chaque mouvement te fait glisser plus bas
toc     toc
peut-être est-ce ton cœur ? peut-être est-ce cet ogre ?
la chambre grouille de dents, ta tête déborde de mots, tu es seule
et tu ne sais pas qui mais quelqu'un
frappe
toc     toc
très fort
à la tête ou la porte
quelqu'un veut entrer
absolument ouvrir
ce zip sur ta poitrine
coincé depuis des mois
c'est l'enfant, tu reconnais sa voix
"crois-tu, maman, dit-elle, crois-tu
qu'un jour, toi aussi, tu deviendras folle ?"


le silence dans la chambre est un ogre avec des dents pointues
une langue molle, des bras doux et pesants
une chair tendre, le silence dans la chambre 
pose son corps sur ton corps
ouvre sa bouche sur ton crâne
tu attends le sommeil
tu attends 
dans le craquement de ta boîte crânienne
que des rêves arrivent, avalent
les images tristes du jour
tu attends
pour rien
sur l'oreiller le matin
il n'y a que la flaque noire, poisseuse de tes songes crevés
des pellicules et des cheveux longs morts qui flottent 
dans cet autre jour qui vient

samedi 7 octobre 2017

tu ne sais pas qui
mais quelqu'un qui t'aime
mal, trop
du moins avec acharnement
tu ne sais pas
mais ce quelqu'un
passe
toutes ses nuits à gommer
avec application
tes restes de mémoire
tu ne sais pas qui
sous la calotte
les fils de ton histoire
sous sa main travailleuse
s'emmêlent, s'emberlificotent
tous les soirs
tape
frotte
à l'envers de ton crâne
et chaque matin
sur l'oreiller
vois
entre les pellicules et les cheveux longs morts
ces amas d'arabique que tu presses, malaxes
curieuse
ton corps a tant d'humeurs
jusqu'à extraire sous la traînée collante sur tes doigts
une lettre, un mot, la trace d'un baiser
fugaces et froids

dimanche 24 septembre 2017

Fils de chien, Vladimir Slépian (extrait)

"Je ne suis pas médecin, ni ingénieur, ni tout autre chose
Je suis incapable de vous dire ce que je fais dans la vie.
Je n’ai pas de profession.
Je suis un homme, si vous voulez.
Oui, merde ! Un homme.
Un homme comme vous, avec tous ces trucs que vous faites, même si je ne les comprends pas.
Si je n’étais pas un homme, alors qu’est-ce que je pourrais être ?
Un chien ?
Non. Regardez : né, le, à, de et de (c’est ma mère), signé.
Non, je suis un homme. Je veux vraiment, je veux être un homme.
Et si je tiens encore debout, si je vous parle, c’est parce que je crois encore que je suis un homme, ou que je pourrai un jour le devenir.
Non, je vois que vous hésitez, vous en doutez…
Vous avez raison. Qu’est-ce qui me prouve que je peux être un homme ?
Que je tiens debout sur mes pieds ? Qu’est-ce que cela prouve ?
J’ai connu des oiseaux qui tenaient sur leurs pieds aussi bien que moi,et même mieux.
J’ai connu des hommes, des Grands Hommes, qui n’avaient pas de pieds ni de mains, mais ils étaient couverts de médailles, et ils avaient leur retraite.
Non, je n’ai aucune preuve.
Dites-moi, à votre avis, je suis un homme ?
Vous devriez le savoir. Vous ne le savez pas ?
C’est triste ! Ni vous, ni moi, nous ne savons pas, si je suis un homme, ou pas.
Et si nous réfléchissons ensemble, nous pourrons peut-être arriver à savoir ?
S’il vous plaît ! Commençons.
Vous vous demandez à vous-même, et moi, de mon côté, je vais me demander à moi. Je crois, je crois… je crois.. je crois, je veux croire.
Mais est-ce que vraiment je crois ?
Si je croyais, pourquoi, alors, j’aurais besoin de réfléchir ? de me demander, de vous demander à vous ? Pourquoi ? Pourquoi je devrais vous dire et me dire cela tout le temps :
Je suis un homme, je suis un homme, tu es un homme. Dites-moi, s’il vous plaît, quand vous dites quelque chose, c’est parce que vous croyez en cette chose, ou parce que vous ne croyez pas ?
Pardon, je vois que je vous embête. Bon. Moi, je veux croire que je suis un homme. Je veux, je veux, mais est-ce que je veux vraiment. Oui, je suppose que je veux. Merde, ça mène à rien !
J’ai faim.
Si vous arrivez à trouver la solution, vous me direz, n’est-ce pas ?
C’est bien d’être un homme. Quand je vous vois réfléchir, je suis fier de vous.
Si je pouvais être comme vous… Réfléchissez, je ne vous dérangerai pas.
Mais, en fait, qu’est-ce qui me prouve que vous réfléchissez ? Non, je sais que vous réfléchissez, puisque vous ne me parlez pas,
vous ne dites rien, vous réfléchissez, vous réfléchissez, et quand vous aurez fini de réfléchir, vous me parlerez.
Vous me direz sur quoi vous avez réfléchi, comment s’est passée votre réflexion, vous me direz la solution, et je saurai, enfin, peut-être, si ça vaut la peine que j’espère pouvoir devenir un jour un homme. Un homme comme vous. Si je savais que c’était possible, je pourrais attendre autant qu’il faudrait, même jusqu’au jour de ma mort…
Et si c’est pas possible ?
Non, c’est impossible ! Je ne veux pas le croire.
Si vous trouvez que c’est impossible, ne me dites rien. Ecoutez ! Attendez, ne réfléchissez pas. Attendez, une autre fois !
Vous ne réfléchissez pas ? N’est-ce pas ? Je veux vous croire. Faisons autre chose, il y a tant d’autres choses sur lesquelles nous pouvons réfléchir… et justement, en ce moment, je n’en trouve pas.
Aucune.
Attendez, il faut que je retrouve un fil. Je vois, je vois un fil.
Non, je vois maintenant plusieurs fils devant mes yeux… Un, deux, trois, dix, plus ! vingt, non, plus. C’est difficile à dire combien il y en a. Regardez, ils commencent à bouger.
Excusez-moi, en ce moment je ne vois que les fils. Qu’est-ce qu’ils font ?
Mon Dieu, je ne vois rien à cause de ces fils.
Ne vous inquiétez pas. Ça arrive. On va attendre un moment, ça passera.
Ça y est. Il ne faut pas que ça recommence. Il faut mettre dans tout cela un peu d’ordre. Vous me comprenez !
Je m’exprime mal ? Bien sûr que je m’exprime mal, comme voulez-vous que je m’exprime bien, si je ne sais pas ce que je veux exprimer.
D’une part, je vous ai dit que je suis un homme ou que je veux l’être, d’autre part, comme vous pouvez le remarquer, j’avais fait une allusion à ce que j’ai faim. Ces deux problèmes, en quelque sorte, il fallait peut-être les séparer avant de vous les poser à vous, ou peut-être les réunir en un seul problème. Je ne sais pas, je ne sais pas, je vous le dis franchement. Je ne sais même pas si vraiment je veux être un homme, ou si ce que je préfère, c’est ne pas du tout être, ou être je ne sais pas qui.
Il est tr ès possible qu’au fond c’est la seule chose que je voudrais : ne pas être.
En tout cas je me le dis souvent, mais aussi souvent j’ai faim et quand j’ai faim, je me dis : voyons, tu es un homme, tu es un brave homme, et qu’est-ce que c’est que la faim quand on est un homme ? Mais peut-être même je me dis toutes ces choses à la fois, et quand je ne me dis pas quelque chose, c’est la chose même qui commence à parler.
Vous entendez ? C’est mon estomac qui parle. C’est joli, n’est-ce pas ?
Vous comprenez ? Il dit : tu as faim, tu as faim, tu as faim, tu as faimà Ha, ha, ha, je connais bien mon petit estomac. Et vous savez, il a appris tout cela seul. Excusez-moi, je vais le faire taire.
Il faudrait que nous abordions mes problèmes d’une façon plus positive.
Vous pourriez me donner à manger ?
Oui, manger. Quelque chose, j’ai faim.
Oui, je comprends, vous avez raison.
Et pourquoi vous me donneriez à manger ?
Moi, par exemple, si j’avais à manger, est-ce que je vous en donnerais ?
C’est difficile à dire. Peut-être je vous en donnerais, peut-être pas.
Non, je vois que même si j’avais quelque chose à manger, si voulais même vous en donner, je ne vous en donnerais pas. Je suis raisonnable. Je n’aime pas faire des choses inutiles.
Et vous, pourquoi vous me donneriez à manger, pourquoi, pourquoi je me demande ? Non.
Parce que j’ai faim ? Non, ce n’est pas une raison suffisante.
Parce que j’ai un estomac petit, le plus petit qu’on puisse imaginer ?
Oui, vous pouvez me donner à cause de mon estomac. Unique au monde, je vous assure qu’il est unique, croyez-moi, je connais bien mon petit estomac, il est Unique ! Unique ! Unique ! Unique comme vous ! Unique comme moi. Qu’est-ce que je dis ? Pardon.
Je ne comprends même pas ce que je dis. Imbécile.
Ecoutez, si je fais quelque chose qui soit utile et agréable pour vous, vous me donnerez à manger ?
Vous m’en donnerez, n’est-ce pas ? Je crois qu’oui.
Je vais réfléchir sur cette question.
Qu’est-ce que je peux faire qui soit utile et agréable pour vous ?
Merde, je ne sais rien faire.
Il faut que je voie mieux cela.
avec mes mains ? rien.
avec ma tête, non, rien
avec mes pieds, rien non plus.
Vraiment, je ne sais rien faire. Je suis un rien, zéro, nullité.
Je ne sais rien faire, et j’ai faim. Attendez, je veux encore réfléchir, il doit y avoir une solution."

Fils de chien (extrait), Valdimir Slépian, éditions du Chemin de fer

dimanche 10 septembre 2017

Comme le vent (c) Bruno Legeai

Balade nocturne de Francesco Pittau

" Le bruit du moteur dans la nuit parfumée
me tient éveillé si bien que je vois dans un éclair
les silhouettes des tournesols fatigués
se profiler sur le ciel outre-mer

Des flots d’odeurs entrent par la fenêtre ouverte :
ça sent l’arbre la terre et l’herbe chaude
la rosée aussi

Je fredonne un air lointain je vais vers la petite ville

Parfois un grand oiseau traverse la clarté des phares

Si vite que j’ai à peine le temps de le voir

Je vague entre plaine et colline
poursuivi par le vent

Cette nuit-là j’ai rencontré le ciel le silence
absolu qui se met à quatre pattes derrière les arbres

Je n’ai rien oublié je n’ai rien retenu cependant
je suis encore dans cette bagnole qui happe
une ombre au détour d’une route en pente."


Francesco Pittau, extrait de son blog Ma plume sur la commode

samedi 2 septembre 2017

« Une langue maternelle : cela n’existe pas. Nous naissons dans une langue inconnue. Le reste est une lente traduction. »

dimanche 27 août 2017

Le Barachois vers 1950-1960 (c) Jean Legros

Publication sur Urtica : Tableau

Publication d'un court récit Tableau chez Urtica Lit Blog, le blog littéraire de Walter Ruhlmann. Un extrait pour la route :

"Ça avait commencé bizarrement. D’abord elle avait saigné. Le jour même où Bob était parti. Pure coïncidence bien sûr. Même si elle trouvait assez drôle de saigner des deux côtés. Enfin drôle, elle n’avait ri qu’intérieurement, ses lèvres enflées était trop douloureuses. De petits filets de sang formaient des lignes courbes sur son menton et son cou. Un flux irrégulier dessinait des routes en lacets sur ses cuisses et ses jambes. Elle était allongée par terre devant le miroir, et regardait la cartographie misérable s’élaborer sur sa peau en rouge et brun.

Bob était parti. Avec les meubles. Et l’argent. Il n’avait laissé que l’armoire et son miroir tout piqué, que sa tête heurtait plus d’une fois à son tour, quand la colère montait. Elle voyait dans les lignes brisées, le reflet de son corps mâché. C’était étrange, on aurait dit une carte du monde divisée en continents irréconciliables. Il y avait ces espaces vides, ces frontières, ces montagnes jaunes ou bleues - tout dépendait du début de leur formation, ces minces rus vermillon et cette rivière pleine de caillots grenat qui tentaient de recréer l’océan sous ses fesses.

 La fin sur Urtica Lit Blog donc 



jeudi 17 août 2017

j'accepte que le mot ne soit plus une voie entre nous
j'accepte de rester sur le quai d'en face, seule et prolixe de l'autre côté de la table
j'accepte d'enfiler matin et soir, soir et matin, l'impénétrable densité de son corps
j'accepte les démangeaisons incongrues de ses lèvres closes sur mes lettres ouvertes
j'accepte ce renversement
qui fait de lui un creux, qui fait de moi un plein
j'accepte que nos pièces ne s'imbriquent plus, qu'un contenant devienne contenu
ou le contraire
j'accepte que le mystère le défigure, que le mystère m'handicape
j'accepte la claudication de mes phrases, leur bruit de canne contre le trottoir de sa peau
j'accepte de ne plus avoir accès à son cerveau
j'accepte aussi l'idée de ne l'avoir jamais eu
j'accepte
cette brèche
qui nous lie dans le silence
ma main contre sa bouche

samedi 5 août 2017

suite #2

la phrase me trotte dans la tête
un truc du genre
      "on ne peut pas avancer sans racines"
un truc du genre
    "on ne peut pas avancer coupée 
     entre hier et ici"
ça trotte
ça galope
la phrase
est-ce l'amie d'exil qui l'a dit ? est-ce mon très cher psy ? est-ce moi ? est-ce lui ?
trop de pratique de la réinvention nuit
à la clarté d'esprit
et du reste
cela ne change rien
ça trotte
ça galope
les mots, les phrases
alors que moi
je ne bouge pas d'un poil
assise à la fenêtre à regarder
mes chevilles moignon balancer dans le vide
coupée
coupée
je l'ai dit, elle, ou lui
      "ce n'est pas une image"
coupée
la fille sans pieds
coupée
qui écrit des vers à défaut de marcher

suite

le poème autour de cette histoire
de livre/enfance/cuir/souvenir
blabla
ce poème étiré
- en dix vers seulement
minuscule/microscopique/invisible
à l'oeil nu
est une tache de gras sur un tee-shirt tendu
pendant un mois - cinq semaines exactement
j'avais baffré/baffré/baffré/
baffé
à ne plus savoir où mettre
et mes mains et ma bouche
l'île comme un apitoiement verbeux
gras et flottant à la surface de l'eau
à la surface des mo(r)ts
comme un pas de côté pour ne pas regarder
en face/dedans/seulement
qui je suis/étais/
ai été vraiment


mercredi 2 août 2017

© Copyright Edgar Marsy

début

je n'ai pas pu relire le livre
problème de vue ou de langue
l'enfance est illisible
les pages indéchiffrables à force d'être mangées
par des mains trop fébriles
je n'ai pas pu le livre, relire, relier
- adieu le cuir, la fibre, le cœur des souvenirs
le temps passe, tout devient noir
comme ma peau
complexe et incompréhensible
(c) Bruno Legeai

jeudi 15 juin 2017

« Au commencement, le corps est ouvert comme un oui »
  
Les états du corps de Bernard Noël – Ed. Fata Morgana, 1999