dimanche 17 décembre 2017

Tu écris des poèmes - on en parle

Note de lecture sur Tu écris des poèmes par la poétesse Murièle Camac

"[...]« Tu », dans le livre, c’est « je » – cette fameuse je « autre », celle qui écrit des poèmes, justement. « Tu » est peut-être le meilleur de « je » : une je « obligé[e] d’inventer » pour exister, obligé de se dédoubler (« un peu de noir sur beaucoup de blanc ») et même de se démultiplier, de se décomposer – parties du corps, meuble, île, clavier d’ordinateur. C’est ce dédoublement répété et créateur que la première partie du recueil explore. Corps organique et corps textué dialoguent à tu et à toi. Entre vacillement au bord « du gouffre sous tes pieds » et sensation « que le mystère d’être / sur le poing du poème / est à portée de main », entre « je » absentée et « tu » prétextée, quelque chose prend place : le poème.[...]"

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lundi 27 novembre 2017

Bouche pleine

tu es assise à table, à faire tourner entre ton pouce et ton index
une coupe remplie d'alcool, disons... du champagne
à laper, tu te reprends, à siroter quelques gorgées, entre deux rires et un regard

/

soudain tu te mets à tousser en postillons serrés, le rêve démesuré
tu bois une bière dans un bock, assise à la table écaillée
pendant que lui regarde dans l'autre pièce, un truc ou l'autre à la télé

/

tu tousses, mais ce n'est pas la bière ou la peur qu'il te voit
à cette heure déjà en train de picoler, qui te fait crachoter
la télé est à fond, il ne t'entend jamais

/

tu bois vite, tu manges vite, tu vis vite, faut faire passer tout ça
lui ou un autre, tu avales, tousses, t'étouffes
ton rêve comme une arête coincée en travers de la gorge

/

faut faire passer tout ça...
t'avais dit ça aussi quand elle avait pris l'aiguille à tricoter
t'avais dit ça tout pareil sans majuscule ni point d'exclamation
l'aiguille à tricoter en métal blanc

/

l'envie de tricoter t'est d'ailleurs passé d'un coup
quand ton regard se pose maintenant
sur la pelote dans le panier
c'est bizarre, tu penses à un crâne réduit en miettes
les fils de laine en boule, comme du tissu cérébral, emmêlés

/

de toute façon, le tricot c'était pour faire plaisir à ta mère
le genre de truc, penses-tu, qui plaît aux hommes, avec les turlutes
le rouge te monte aux joues, parce que ce mot tu ne le dis jamais, ta mère si

/

ton assiette est rouge, tu pensais que peut-être
la couleur passerait avec la mousse
tu as beau picoler, toujours le rouge  devant toi
les spaghettis figent dans la sauce grasse
il est neuf heures, tu n'as pas faim

/

l'assiette te donne des hauts le cœur, il ne dit rien
- il ne dit jamais rien
il n'a rien dit la veille, quand tu t'es soudain arrêtée de manger
quelque chose coincé dans l’œsophage
il a juste frappé la table très fort
du plat de la main

/

alors tu avais mis l'assiette au frigo, sans rien dire toi non plus
parce que c'est toujours pareil, tu ne peux t'empêcher de faire tout de travers
non contente de vivre aux crochets de la société, de ta mère, des hommes
tu ne peux t'empêcher de te faire remarquer

/

le ventre
la bouche pleine
l'aiguille à tricoter
tout ce que tu avales
tu le recraches

/

ce matin, tu as ressorti l'assiette
car tu ne peux pas passer ta vie à gaspiller
tout ce qu'on s'échine à te donner

/

ce matin, tu regardes l'assiette
au milieu de tes rêves qui hoquètent
tu avales des bières, l'estomac au bord
tout au bord des lèvres
en chipotant encore
les restes du repas d'hier

2012 (republication)

lundi 20 novembre 2017

tu écris des poèmes

tu écris des poèmes
tu précises
tu n'écris que des poèmes
après avoir perdu des années
à tirer le récit par les cheveux
tu décides
un jour
d'écrire
du coq à l'âne
d'évider sur le billot sans queue ni tête
sans bouche ni main
ton ventre
d'y secouer les mots dans tous les sens
à bride abattue
jusqu'à respirer sur la table
l'odeur de langue coupée


extrait de "tu écris des poèmes" (à paraître)
lecture de passages du recueil à la ZAL le 18 novembre prochain à Montpellier


La ZAL - édition 2017


Laurent Bouisset, Pierre Tilman, myself / Photos d'Isabelle Bonat-Luciani (pour Laurent Bouisset) et de Celle qui Dit (Pierre Tilman & moi)

C'était la ZAL 2017, avec entre autres Laurent Bouisset, Pierre Tilman, Jean Azarel, Remi Chechetto, Natyot (que je n'ai malheureusement pas entendu), Tristan Félix...
Un grand merci à toute l'équipe et tout particulierement à Stéphane et Renaud Vischi.

vendredi 17 novembre 2017

Tu écris des poèmes - on en parle

Note de lecture sur Tu écris des poèmes par l'auteure Marianne Desroziers

"Murièle Modély s'interroge sur l'activité d'écrire et sur la spécificité de l'écriture poétique en passant par le tu : choix pertinent, tant il est vrai qu'il faut parfois savoir se dédoubler pour mieux s'adresser à l'Autre (et à soi-même). Cette exploration de l'activité d'écrire des poèmes et cette quête de l'identité du poète se font une certaine dose d'auto-dérision et comme toujours – c'est sûrement ce que j'apprécie le plus chez elle – beaucoup de sensualité. Car dans les textes de Murièle Modély, le corps est omniprésent, il déborde de toute part : il jaillit, il exulte, il jouit... et, au milieu de tout ça, avant, pendant, après, il écrit.[...]"
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Note de lecture sur Tu écris des poèmes par la poétesse Murièle Camac

"[...]« Tu », dans le livre, c’est « je » – cette fameuse je « autre », celle qui écrit des poèmes, justement. « Tu » est peut-être le meilleur de « je » : une je « obligé[e] d’inventer » pour exister, obligé de se dédoubler (« un peu de noir sur beaucoup de blanc ») et même de se démultiplier, de se décomposer – parties du corps, meuble, île, clavier d’ordinateur. C’est ce dédoublement répété et créateur que la première partie du recueil explore. Corps organique et corps textué dialoguent à tu et à toi. Entre vacillement au bord « du gouffre sous tes pieds » et sensation « que le mystère d’être / sur le poing du poème / est à portée de main », entre « je » absentée et « tu » prétextée, quelque chose prend place : le poème.[...]"

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Retour de lecture sur "Tu écris des poèmes" par Cathy Garcia :

« Tu écris des poèmes », écrit l’auteur, s’adressant à elle-même en usant de ce tu, ce tu qui résonne comme une affirmation ou une accusation, une violence ; aussi bien un silence épais qui vient boucher la sortie des mots qu’un débordement de mots pour recouvrir le silence. Le volcan revient souvent dans l’écriture de Murièle Modély, on pense bien-sûr à l’ile de la Réunion, un volcan peut-être « vibrant et lumineux comme le mot racine/dissimulé dans ta première dent de lait ». Volcan métaphore aussi de ce qui couve dans les entrailles, sous la croûte du quotidien, ce qui brûle et déborde par la moindre fissure, tantôt montagne solide, muette et impassible, tantôt menace d’explosion quand le solide pris de fièvre intense se fait liquide, salive, sueur, sperme, cyprine, alors tout tremble et les mots dévalent « dans tous les sens/à bride abattue/jusqu’à respirer sur la table/l’odeur de langue coupée. [...] »

Lire la suite sur son blog ici


Dominique Boudou en parle aussi sur son blog:

"Murièle Modély, en évoquant l'île de la Réunion où elle est née, pourrait reprendre le célèbre mot de Kafka à propos de Prague : " Cette petite mère a des griffes." Dans Tu écris des poèmes, son sixième recueil publié, l'auteure de Penser maillée questionne de nouveau l'acte d'écrire. Et l'île grandit avec le poème dont la langue résiste au plus profond des plis du corps. " tes poèmes sont / n'importe quelle partie de ton corps / n'importe laquelle / une jambe / un rein / un os / n'importe laquelle / sauf la tête. [...]"

Lire la suite sur son blog ici


Commander le livre sur le site de l'éditeur : http://bit.ly/2munPnZ

mercredi 15 novembre 2017

Parution

Parution de "Tu écris des poèmes" aux Editions du Cygne.
En savoir + & commander, suivez le lien http://bit.ly/2munPnZ

Je lirai des extraits du recueil samedi 18  novembre vers 16h40
à Montpellier pendant la manifestation littéraire
de la Zone d'Autonomie Littéraire



dimanche 5 novembre 2017

Parfois la phrase te fait le même effet
que la parole vide d'un homme politique
répétée en boucle sur les réseaux sociaux
la phrase comme un grelot 
un crissement d'ongle sur un tableau
parfois la phrase
t'irrite
t'agresse
te donne envie d'être une plante verte sur le rebord de la fenêtre
la traînée brillante d'une limace sur la poubelle
d'être une mouche, son piquetis noir sur la vitre sale
d'être le crépi sur le mur
la table froide sous la main
de n'être qu'une chose
inerte mais vivante

samedi 4 novembre 2017

mardi 17 octobre 2017

Parfois une phrase te fait le même effet
qu'un glaçon sucé
en plein soleil, un après midi d'été
morsure et frisson
sur la peau et la langue
parfois une phrase se plante d'un seul coup
en plein milieu du cœur
en gros bouillons de mots, entre la veine et l'aorte
parfois tu es vivante, d'autres fois morte
mais toujours la phrase va et vient quand tu
écosses les petits pois
écoutes la radio
fais l'amour
lis un livre
voilà ce qu'elles font, les phrases
qui te retournent, t'attrapent, t'embrassent à pleine bouche
ces phrases 
qui n'ont aucun sens, aucune raison d'être
à part d'être jolies, ou tendres, ou dures
caresse et morsure
sur la joue et la main

samedi 14 octobre 2017

Feu de tout bois - on en parle #2



Sanda Voïca parle de mon recueil Feu de tout bois, publié par la revue Nouveaux Délits, dans le numéro 28 de la revue Paysages écrits :   
"Dans ce recueil, Murièle Modély fait, encore une fois, en paraphrasant le titre, poème de tout bois. Chaque instant vécu devient poésie. Et quelle poésie : visions et épiphanies, sans cesse. Visions : « certains jours/la langue quitte la bouche/et se balade limace au-dessus de nos têtes » (cuisine). Vision apocalyptique dans voie basse. On pourrait même parler d’un livre des visions. Mais il y a des épiphanies aussi, et elles coïncident souvent avec les visions : le poème sommeil à citer en entier. Le quotidien, le passé (l’enfance) et le futur passés à la moulinette et réassemblés, avec quelques ingrédients : humour, voire dérision, lucidité, intelligence, maîtrise de la langue et dépassement du langage [...]"
Lire la revue ici
Commander le livre

mardi 10 octobre 2017

tu ne sais pas qui, mais quelqu'un
tu sens sa présence derrière ton dos
quelqu'un
est sur le point de te pousser
tu hésites, assise au bord de l'eau
les pieds empêtrés dans les draps de ce rêve dont tu ne vois pas le fond
quelqu'un dans ton dos, tu le sens
quelqu'un
crie
saute, mais saute donc !
tout vaut mieux que la peur
tout vaut mieux que rester là
immobile et docile
tu écris des poèmes, alors quoi
que veut dire cette peur ? saute mais saute donc !
il faut bien que quelque chose se passe
il faut bien que quelque chose se casse
à la fin
tout à la fin
quand quelqu'un finit par lancer pour faire des ricochets
des cailloux ronds 
polis 
sur ta bouche et tes mains

La chambre est le lieu propice à la venue de quelqu'un
tu l'as nommé ainsi, ton monstre hypertrophié
ton outre de silence, qui de nuit en nuit
avance, recule
s'assoit sur ta poitrine
devise
enfonce son doigt sec dans ton globe oculaire
parfois derrière la porte, une voix
tu parles à qui ?
parfois derrière la porte, des bruits
de pas comme des cris
chaque jour
se termine
dans la bouche
de la nuit
où se ressassent, moulinent, réduisent en chair
de petits et grands faits
parfois quelqu'un pèse sur ton dos comme un abcès
purulent et tendu sur le point d'éclater

"M. Jean-Pierre" de Sammy Sapin

        " Il y a des jours où même un sexe de jeune fille sur coussin de fleur ne tenterait pas*, songe M. Jean-Pierre. Du coin de l’œil, il observe le sexe qui se trouve dans le salon. Le sexe ne bouge pas. M. Jean-Pierre passe devant le sexe, va à la fenêtre, l’ouvre, elle grince. Il se demande ce que mange un sexe de jeune fille sur coussin de fleur, d’ordinaire. Comme ses cigarettes ne veulent pas sortir du paquet, il se voit obligé de déchirer un peu plus l’emballage. Cela fait deux jours maintenant que les voisins lui ont laissé ce sexe (ils sont partis dans le sud, un week-end prolongé), sans lui donner de conseils. Vous saurez bien y faire, a dit le monsieur. On vous fait confiance, M. Jean-Pierre, a dit la dame. M. Jean-Pierre allume sa cigarette. Peut-être le sexe de jeune fille se nourrit-il tout seul. Une quinte de toux saisit M. Jean-Pierre. Bronchite chronique du fumeur, a dit la dernière fois son médecin, avec un sourire navré. M. Jean-Pierre lui a souri en retour, poliment. Peut-être le sexe de jeune fille veut-il une cigarette. M. Jean-Pierre propose une cigarette au sexe de jeune fille sur coussin de fleur qui ne lui répond pas, dont les lèvres rouge sombre ne frémissent pas. Le sexe, suppose M. Jean-Pierre, ira chasser des souris, des insectes, de petites bestioles dans l’appartement dès qu’il sera parti. M. Jean-Pierre écrase sa cigarette. Il pense à vider le cendrier mais ne le fait pas. Il se dit qu’il va aller faire un tour, respirer l’air frais dans la rue, laisser le sexe un peu tranquille.

*

Quand M. Jean-Pierre revient, le sexe a mangé ; une vague plénitude, une trouble rotondité le trahit. Une souris a dû se faire avoir, pense M. Jean-Pierre. C’est très bien, trouve-t-il, si ce sexe de jeune fille peut le débarrasser des souris, c’est toujours ça. Dehors, M. Jean-Pierre a acheté des fleurs. Pour le sexe. Des roses. Il les agite au-dessus du sexe. Il en a pris exprès des bien fatiguées. Elles lâchent leurs pétales qui glissent sur le sexe et viennent se mêler aux autres pétales du coussin de fleur. Je suis bien seul, se dit M. Jean-Pierre. Il jette les tiges pleines d’épines à la poubelle.

*

On annonce qu’on va licencier deux mille ouvriers. Le délégué syndical interviewé est gros, très pâle, il dit que c’est un scandale car l’entreprise a fait un bon chiffre d’affaire cette année. Que vont faire les deux mille ouvriers. Ils ont des femmes, des enfants. On revient au présentateur. Il a l’air grave ou désolé, entre les deux. C’est bien malheureux, dit-il sur un ton qui laisse penser que ça devait arriver de toute façon. Un jour ou l’autre. M. Jean-Pierre se tourne sur son canapé. Le sexe de jeune fille est immobile, on dirait une statue de petite taille. Qu’est-ce que tu en penses, toi, demande M. Jean-Pierre. Pas de réponse. Peut-être doit-il s’y prendre autrement. Qu’est-ce que vous en pensez, vous, demande M. Jean-Pierre. Le sexe ouvre les lèvres. Le capital a besoin de destruction, déclare le sexe de jeune fille sur coussin de fleur. Le capital détruit ici pour mieux faire du profit ailleurs. M. Jean-Pierre hoche la tête, lentement, comme une poupée allemande, ancienne. Il pense à sa retraite. Il espère qu’on la lui laissera jusqu’à la fin de sa vie. Il n’est sûr de rien, car tout change, tout va très vite."



M. Jean-Pierre est extrait de l'excellent blog de Sammy Sapin, à découvrir ici

lundi 9 octobre 2017

parfois dans la chambre
il ne se passe absolument rien
de métaphorique
du cru, du cul, rien que du très banal
aucune pensée poétique
dans le lit, entre les jambes
parfois le président s'invite 
avec son énième discours cynique
entre les draps, souvent tu penses 
à tes impôts, au racisme, à tes soucis
à la liste des courses
tu serres les dents très fort, tu voudrais jouir, bordel
ne pas penser au lendemain
à la bête immonde, au type qui dort
en bas de ton immeuble
tu voudrais, tu en as honte, n'être qu'une peau
un frisson qui court comme un poème
un petit, un haïku qu'importe
un jeu de langues, au propre comme au figuré
qui te ferait quitter
qui ferait décoller
la réalité
passer par la fenêtre et cramer au soleil
la folie est la grande histoire de ta vie : elle te tourne autour, tu lui cours après
vous êtes toutes deux dans ta chambre ou la sienne
tu en as vu des chambres avec des grilles aux fenêtres
tu en as vu des cris se heurter aux barreaux
des bouches se tordre, des corps hurler sans bruit
quand tu allais attendre, ton cahier sous le bras, la fin de sa journée
tu en as vu des chambres ou elle t'en a parlé
elle disait : "ce matin, monsieur X a décompensé"
tu voyais Monsieur X, car tu le connaissais
tu connaissais d'ailleurs toutes les lettres de l'alphabet
et tu les épelais aux fêtes de fin d'année
à Noël exactement
ce jour là, toutes les pièces étaient vides
les fous tous rassemblés avec les infirmiers devant la scène
la folie est la grande histoire de ta vie, la chambre aussi
là où tout commence, tout finit
pour les faibles, les fous
les mères parfois aussi
tu ne sais pas qui
mais quelqu'un toque
toc     toc
dehors     dedans
tu ne sais pas 
vraiment
la nuit est à l'intérieur, le lit recouvert de poix
chaque mouvement te fait glisser plus bas
toc     toc
peut-être est-ce ton cœur ? peut-être est-ce cet ogre ?
la chambre grouille de dents, ta tête déborde de mots, tu es seule
et tu ne sais pas qui mais quelqu'un
frappe
toc     toc
très fort
à la tête ou la porte
quelqu'un veut entrer
absolument ouvrir
ce zip sur ta poitrine
coincé depuis des mois
c'est l'enfant, tu reconnais sa voix
"crois-tu, maman, dit-elle, crois-tu
qu'un jour, toi aussi, tu deviendras folle ?"


le silence dans la chambre est un ogre avec des dents pointues
une langue molle, des bras doux et pesants
une chair tendre, le silence dans la chambre 
pose son corps sur ton corps
ouvre sa bouche sur ton crâne
tu attends le sommeil
tu attends 
dans le craquement de ta boîte crânienne
que des rêves arrivent, avalent
les images tristes du jour
tu attends
pour rien
sur l'oreiller le matin
il n'y a que la flaque noire, poisseuse de tes songes crevés
des pellicules et des cheveux longs morts qui flottent 
dans cet autre jour qui vient

samedi 7 octobre 2017

tu ne sais pas qui
mais quelqu'un qui t'aime
mal, trop
du moins avec acharnement
tu ne sais pas
mais ce quelqu'un
passe
toutes ses nuits à gommer
avec application
tes restes de mémoire
tu ne sais pas qui
sous la calotte
les fils de ton histoire
sous sa main travailleuse
s'emmêlent, s'emberlificotent
tous les soirs
tape
frotte
à l'envers de ton crâne
et chaque matin
sur l'oreiller
vois
entre les pellicules et les cheveux longs morts
ces amas d'arabique que tu presses, malaxes
curieuse
ton corps a tant d'humeurs
jusqu'à extraire sous la traînée collante sur tes doigts
une lettre, un mot, la trace d'un baiser
fugaces et froids

dimanche 24 septembre 2017

Fils de chien, Vladimir Slépian (extrait)

"Je ne suis pas médecin, ni ingénieur, ni tout autre chose
Je suis incapable de vous dire ce que je fais dans la vie.
Je n’ai pas de profession.
Je suis un homme, si vous voulez.
Oui, merde ! Un homme.
Un homme comme vous, avec tous ces trucs que vous faites, même si je ne les comprends pas.
Si je n’étais pas un homme, alors qu’est-ce que je pourrais être ?
Un chien ?
Non. Regardez : né, le, à, de et de (c’est ma mère), signé.
Non, je suis un homme. Je veux vraiment, je veux être un homme.
Et si je tiens encore debout, si je vous parle, c’est parce que je crois encore que je suis un homme, ou que je pourrai un jour le devenir.
Non, je vois que vous hésitez, vous en doutez…
Vous avez raison. Qu’est-ce qui me prouve que je peux être un homme ?
Que je tiens debout sur mes pieds ? Qu’est-ce que cela prouve ?
J’ai connu des oiseaux qui tenaient sur leurs pieds aussi bien que moi,et même mieux.
J’ai connu des hommes, des Grands Hommes, qui n’avaient pas de pieds ni de mains, mais ils étaient couverts de médailles, et ils avaient leur retraite.
Non, je n’ai aucune preuve.
Dites-moi, à votre avis, je suis un homme ?
Vous devriez le savoir. Vous ne le savez pas ?
C’est triste ! Ni vous, ni moi, nous ne savons pas, si je suis un homme, ou pas.
Et si nous réfléchissons ensemble, nous pourrons peut-être arriver à savoir ?
S’il vous plaît ! Commençons.
Vous vous demandez à vous-même, et moi, de mon côté, je vais me demander à moi. Je crois, je crois… je crois.. je crois, je veux croire.
Mais est-ce que vraiment je crois ?
Si je croyais, pourquoi, alors, j’aurais besoin de réfléchir ? de me demander, de vous demander à vous ? Pourquoi ? Pourquoi je devrais vous dire et me dire cela tout le temps :
Je suis un homme, je suis un homme, tu es un homme. Dites-moi, s’il vous plaît, quand vous dites quelque chose, c’est parce que vous croyez en cette chose, ou parce que vous ne croyez pas ?
Pardon, je vois que je vous embête. Bon. Moi, je veux croire que je suis un homme. Je veux, je veux, mais est-ce que je veux vraiment. Oui, je suppose que je veux. Merde, ça mène à rien !
J’ai faim.
Si vous arrivez à trouver la solution, vous me direz, n’est-ce pas ?
C’est bien d’être un homme. Quand je vous vois réfléchir, je suis fier de vous.
Si je pouvais être comme vous… Réfléchissez, je ne vous dérangerai pas.
Mais, en fait, qu’est-ce qui me prouve que vous réfléchissez ? Non, je sais que vous réfléchissez, puisque vous ne me parlez pas,
vous ne dites rien, vous réfléchissez, vous réfléchissez, et quand vous aurez fini de réfléchir, vous me parlerez.
Vous me direz sur quoi vous avez réfléchi, comment s’est passée votre réflexion, vous me direz la solution, et je saurai, enfin, peut-être, si ça vaut la peine que j’espère pouvoir devenir un jour un homme. Un homme comme vous. Si je savais que c’était possible, je pourrais attendre autant qu’il faudrait, même jusqu’au jour de ma mort…
Et si c’est pas possible ?
Non, c’est impossible ! Je ne veux pas le croire.
Si vous trouvez que c’est impossible, ne me dites rien. Ecoutez ! Attendez, ne réfléchissez pas. Attendez, une autre fois !
Vous ne réfléchissez pas ? N’est-ce pas ? Je veux vous croire. Faisons autre chose, il y a tant d’autres choses sur lesquelles nous pouvons réfléchir… et justement, en ce moment, je n’en trouve pas.
Aucune.
Attendez, il faut que je retrouve un fil. Je vois, je vois un fil.
Non, je vois maintenant plusieurs fils devant mes yeux… Un, deux, trois, dix, plus ! vingt, non, plus. C’est difficile à dire combien il y en a. Regardez, ils commencent à bouger.
Excusez-moi, en ce moment je ne vois que les fils. Qu’est-ce qu’ils font ?
Mon Dieu, je ne vois rien à cause de ces fils.
Ne vous inquiétez pas. Ça arrive. On va attendre un moment, ça passera.
Ça y est. Il ne faut pas que ça recommence. Il faut mettre dans tout cela un peu d’ordre. Vous me comprenez !
Je m’exprime mal ? Bien sûr que je m’exprime mal, comme voulez-vous que je m’exprime bien, si je ne sais pas ce que je veux exprimer.
D’une part, je vous ai dit que je suis un homme ou que je veux l’être, d’autre part, comme vous pouvez le remarquer, j’avais fait une allusion à ce que j’ai faim. Ces deux problèmes, en quelque sorte, il fallait peut-être les séparer avant de vous les poser à vous, ou peut-être les réunir en un seul problème. Je ne sais pas, je ne sais pas, je vous le dis franchement. Je ne sais même pas si vraiment je veux être un homme, ou si ce que je préfère, c’est ne pas du tout être, ou être je ne sais pas qui.
Il est tr ès possible qu’au fond c’est la seule chose que je voudrais : ne pas être.
En tout cas je me le dis souvent, mais aussi souvent j’ai faim et quand j’ai faim, je me dis : voyons, tu es un homme, tu es un brave homme, et qu’est-ce que c’est que la faim quand on est un homme ? Mais peut-être même je me dis toutes ces choses à la fois, et quand je ne me dis pas quelque chose, c’est la chose même qui commence à parler.
Vous entendez ? C’est mon estomac qui parle. C’est joli, n’est-ce pas ?
Vous comprenez ? Il dit : tu as faim, tu as faim, tu as faim, tu as faimà Ha, ha, ha, je connais bien mon petit estomac. Et vous savez, il a appris tout cela seul. Excusez-moi, je vais le faire taire.
Il faudrait que nous abordions mes problèmes d’une façon plus positive.
Vous pourriez me donner à manger ?
Oui, manger. Quelque chose, j’ai faim.
Oui, je comprends, vous avez raison.
Et pourquoi vous me donneriez à manger ?
Moi, par exemple, si j’avais à manger, est-ce que je vous en donnerais ?
C’est difficile à dire. Peut-être je vous en donnerais, peut-être pas.
Non, je vois que même si j’avais quelque chose à manger, si voulais même vous en donner, je ne vous en donnerais pas. Je suis raisonnable. Je n’aime pas faire des choses inutiles.
Et vous, pourquoi vous me donneriez à manger, pourquoi, pourquoi je me demande ? Non.
Parce que j’ai faim ? Non, ce n’est pas une raison suffisante.
Parce que j’ai un estomac petit, le plus petit qu’on puisse imaginer ?
Oui, vous pouvez me donner à cause de mon estomac. Unique au monde, je vous assure qu’il est unique, croyez-moi, je connais bien mon petit estomac, il est Unique ! Unique ! Unique ! Unique comme vous ! Unique comme moi. Qu’est-ce que je dis ? Pardon.
Je ne comprends même pas ce que je dis. Imbécile.
Ecoutez, si je fais quelque chose qui soit utile et agréable pour vous, vous me donnerez à manger ?
Vous m’en donnerez, n’est-ce pas ? Je crois qu’oui.
Je vais réfléchir sur cette question.
Qu’est-ce que je peux faire qui soit utile et agréable pour vous ?
Merde, je ne sais rien faire.
Il faut que je voie mieux cela.
avec mes mains ? rien.
avec ma tête, non, rien
avec mes pieds, rien non plus.
Vraiment, je ne sais rien faire. Je suis un rien, zéro, nullité.
Je ne sais rien faire, et j’ai faim. Attendez, je veux encore réfléchir, il doit y avoir une solution."

Fils de chien (extrait), Valdimir Slépian, éditions du Chemin de fer

dimanche 10 septembre 2017