samedi 10 mars 2018

Tu écris des poèmes - on en parle

Note de lecture sur Tu écris des poèmes par l'auteure Marianne Desroziers

"Murièle Modély s'interroge sur l'activité d'écrire et sur la spécificité de l'écriture poétique en passant par le tu : choix pertinent, tant il est vrai qu'il faut parfois savoir se dédoubler pour mieux s'adresser à l'Autre (et à soi-même). Cette exploration de l'activité d'écrire des poèmes et cette quête de l'identité du poète se font une certaine dose d'auto-dérision et comme toujours – c'est sûrement ce que j'apprécie le plus chez elle – beaucoup de sensualité. Car dans les textes de Murièle Modély, le corps est omniprésent, il déborde de toute part : il jaillit, il exulte, il jouit... et, au milieu de tout ça, avant, pendant, après, il écrit.[...]"

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dimanche 4 mars 2018

écrire / perrine le querrec

Petite mort

souvent
quand nous faisons l'amour
je pense
au repas du dimanche
le poids sur l'estomac
cette ambiance empesée
tous les deux le dimanche
si cruellement gais
chacun bien à sa place
et de l'autre côté
le verre
l'assiette devant la chaise vide

quand nous faisons l'amour
je pense souvent
au bréchet sous la dent
le jus qui coule
cette triste violence
de la chair mâchée

pendant que nous faisons
j'entends
               j'attends
la reddition de l'os
mes jambes écartées
la douleur qui se tend
dans tes muscles bandées

nos corps qui trompent
tu fais l'amour je baise
sous la table je jette
la torsion le plaisir
les bouts de verre brisé
dans le trou où tout tombe
souvent


extrait de feu la revue Charogne, n°4, 2014

mercredi 28 février 2018

Printemps des poètes 2018 #4 : Marlène Tissot

MARLENE TISSOT



"En attendant de servir

Il y a des gens
Qui n’existent pas complètement
C’est pas leur faute
C’est juste qu’on leur a appris trop tôt
A ne pas exister en entier
Même leurs sourires
S’étirent en miniature
Même leurs mots
Evitent d’être trop gros
Même quand ils pissent
Ils évitent de faire du bruit, d’éclabousser
Et c’est pour ça qu’ils ne se jettent pas à l’eau
Parce qu’on leur a appris que c’est mal
D’éclabousser
De faire des vagues
Alors ils restent là
Comme le passager d’un bus
Qui ne saurait pas à quel arrêt descendre
Comme une poupée oubliée au grenier
Il lui manque un œil, à la poupée
Mais on ne l’a pas jetée
Parce qu’on s’est dit qu’elle pourrait servir
Il y a des gens, c’est pareil
Ils ne se jettent pas d’un pont
Parce qu’ils se disent qu’un jour
Ils pourront servir
Ils attendent leur tour
Bien sagement
En cachant avec une frange
L’œil qui leur manque
C’est pour ça qu’ils ne voient pas très bien
Où tout ça va les mener
Et ça ne les mène nulle part
D’exister comme ça
Comme une plante en pot
Qui attend d’être arrosée
Qui attend de crever
Sans faire de bruit
Il y a des gens, ils ne sont pas perdus
Ils ont juste oublié
Où ils s’étaient rangés
Ils existent au ralenti
Respirent en sourdine
Bien pliés au fond d’un tiroir
En attendant de servir
Servir à quoi ?
Ils n’en savent rien
Et ils ne prennent pas le risque
De se poser la question"

 extrait de son site http://monnuage.free.fr/
MON ANTHOLOGIE PERSO

mardi 27 février 2018

Printemps des poètes 2018 #3 : Isabelle Damotte

ISABELLE DAMOTTE



"Caddys

Le père travaillait
sur le parking
alignait
poussait les caddys
à l’abandon
c’était avant
le coup des jetons

La mère
avant
gouvernante dans un grand hôtel
avant les enfants le mariage
avant d’avoir ce qu’elle avait voulu
avait croisé Gary Grant
« J’ai perdu la photo. »

La mère
mi-temps à Chambourcy
rapportait le jeudi à midi
les yaourts
périmés
Pour la première fois
neige et fruits mélangés
la tête nous tournait
à force de souffler
dans les moulins à vent

La mère
avec l’argent des caddys
et des rayons
le père devenu chef des rayons
la mère
avait acheté un costume
que ça se voit
et un après-midi
pour nous
des chaussures hush puppies
on partait à l’école
avec des chiens aux pieds
maman très fière de son affaire

Le père
le jour des deux mille francs
a découpé le gigot
pour fêter ça
la grosse Nadia
à l’école
s’enflait comme un boeuf
avec sa phrase majuscule point à la ligne
Mon père gagne 5000 francs par mois.
L’autre gamine
avec le geste
mon manteau
il a couté la peau des fesses

Le père à la fin
faisait les marchés
juste pour la voix haute
le rire pas caché sous la cape
ça valait bien la peine
de charger la voiture

La mère
quitte à manquer de tout
avait manqué de temps
elle avait prévenu
Vous verrez
il sera trop tard
quand vous irez poser des fleurs
sur ma tombe

On n’y va pas souvent
sur la tombe
on regarde les films
de Gary Grant
On pense au père
on vérifie qu’on a bien
dans la poche
son jeton de caddy"


Paru dans le numéro 53 de la revue Bacchanales /TRAVAIL 

MON ANTHOLOGIE PERSO

lundi 26 février 2018

Printemps des poètes 2018 #2 : Perrine Le Querrec

"à table

À l’entrée des maisons, l’air criblé de moucherons. Les intérieurs, jamais terminés, depuis des générations ils manquent. Suffit d’un toit et de quatre murs. Le reste peut attendre. Sur le pavage de grosses dalles chichement éclairée par de petites meurtrières, la table massive garnie de crasse, vieux meubles, calendrier des postes, un grand coffre, une armoire.
L’élément central, c’est la cafetière
Le sermon
Le silence
Le linge
Les larmes
La cheminée
La pendule
Le carrelage
La toile cirée
Le seau
Le vin
Le bahut
Le piège
L’assiette de soupe, l’éternelle assiette et ne te plains pas tu n’as pas connu quand de soupe il n’y en avait point
Les serviettes tâchées par le repas de la veille
Mâchonner sans dents
Racler le fond du bol, ne rien perdre
Déballer la lame et le lard
Découper le pain, avalanche de miettes
Les tartines grandes comme la main, le bol grand comme le visage
Les fenêtres ne prennent pas de place
Garnies de toiles d’araignées
Tamisent la lumière
La bouche pleine de fromage verse le vin
Ils mangent poitrine contre la table
La mère debout comme les chevaux
Assiettes pleines
Mains gantelées de fumier
Pas le temps de se regarder l’un l’autre
Chaises remuées porte fermée
Cliquetis des cuillères multiplié
Une hâte unanime courbe les dos
La bête à huit bouches s’endort mains dans les poches sur la table éclaboussée de café."

extrait de « L’Apparition », éd. Lunatique, Février 2016

MON ANTHOLOGIE PERSO

dimanche 25 février 2018

Printemps des poètes 2018 #1 : Pénélope Corps

PENELOPE CORPS



 "Super 8

on dirait que la chambre d' hôtel sentirait un peu la pisse
mais que l'aurore serait quand même sublime

on dirait qu'on échapperait à l'industrie
qu'on baiserait les zones de contrôle

on dirait qu' y aurait du sable dans les chips
et qu'on se torcherait la gueule et la bouteille avec l'orage

on dirait que je collerais mon utérus contre la terre
et que tu trouverais ça marrant

on dirait qu'on serait très bons en paysages fabuleux
et que je n'aurais plus ma tronche de cage ambulante
on dirait qu'on se maltraiterait pas trop
qu'on écrirait des poèmes sans le savoir
qu'on vivrait un moment privilégié avec les oiseaux
dans le silence génial des steppes
qui n'en sont pas
je sais

on dirait que les choses seraient aussi simples que ça
que j'aurais une place dans ma famille
et que tu ne penserais pas trop à mourir dans ces moments-là

on dirait ça"


... je rajoute aussi les poètes de MON ANTHOLOGIE PERSO

Printemps des poètes 2018 : Anthologie DUOS

Le Printemps des poètes a choisi pour son édition 2018 (du 3 au 19 mars) le thème de l’ardeur. A cette occasion la Maison de la poésie Rhône-Alpes publie l’anthologie DUOS préparée par Lydia Padellec (choix des textes, biographies, préface). 
Cette anthologie coordonnée par Lydia Padellec (merci à elle) est l'aboutissement de 4 ans d'efforts et d'énergie constants :) 
Cet ouvrage est le 59e numéro de la revue de création Bacchanales. Il réunit 118 poètes, 59 femmes et 59 hommes en regard, ensemble. Leurs langues inventives, rebelles ou en symbiose avec le paysage, dans l’espace d’une page, se confrontent à la nature, au vivant, à l’environnement, au travail, à la civilisation numérique, à la violence, aux ravages de la guerre et des dominations.

Accompagné par les œuvres d'Anne-Laure Héritier-Blanc.

Avec : Sophie LOIZEAU / Jean-Philippe RAÎCHE, Marie-Clotilde ROOSE / Fredric GARY COMEAU, Cathy GARCIA/François-Xavier FARINE, Séverine DAUCOURT-FRIDRIKSON / Gwen GARNIER DUGUY, Marlène TISSOT / Pierre SOLETTI, Albane GELLÉ / Olivier COUSIN, Murièle MODÉLY / Arnaud BOURVEN, Sandrine CNUDDE / Rhissa RHOSSEY, Murièle CAMAC / Moëz MAJED, Hélène LECLERC / Vincent HOARAU, Myriam ECK / Gilles CHEVAL, Magali THUILLIER / Jean-Marc FLAHAUT, Laure MORALI / Denis POURAWA, Sabine HUYNH / Philippe PAÏNI, Marie-Noëlle AGNIAU / Sylvain THÉVOZ, Jasmine VIGUIER / Morgan RIET, Mérédith LE DEZ / Kouam TAWA, Armelle LECLERCQ / Stéphane BATAILLON, Laurine ROUSSELET /David BESSCHOPS, Sonia COTTEN / Julien SOULIER, Frédérique COSNIER / Pascal LECLERCQ, Anne MULPAS / David CHRISTOFFEL, Cécile A. HOLDBAN / Martin LAQUET, Valérie CANAT DE CHIZY / Emmanuel FLORY, Stéphane MARTELLY / James NOËL, Milady RENOIR / Mathieu BROSSEAU, Natacha DE BRAUWER / Vincent MOTARD-AVARGUES, Samantha BARENDSON / Jean-Marc UNDRIENER, Nathalie YOT / Cédric LERIBLE, Lydia PADELLEC / Simon MARTIN, Maïa BRAMI / Alexis BERNAUT, Cécile GUIVARCH / Étienne PAULIN, Nolwenn EUZEN / Thomas VINAU, Amandine MAREMBERT / Romain FUSTIER, Lucie TAIEB / Jean-Philippe BERGERON, Cécile GLASMAN / Mathieu HILFIGER, Kim DORÉ / Thomas DURANTEAU, Eugénie PAULTRE / Armand DUPUY, Emmanuelle FAVIER / YEKTA, Anne KAWALA / Philippe CLOES, Siham ISSAMI / Cédric LE PENVEN, Samira NEGROUCHE / Vincent CALVET, Mélanie LEBLANC / Guillaume SIAUDEAU, Linda Maria BAROS / Stéphane KORVIN, Adeline BALDACCHINO / Antoine MOUTON, Anne-Emmanuelle FOURNIER / Matthias VINCENOT, Pauline CATHERINOT / Paul WAMO, Catherine HARTON / Yann MIRALLES, Aurélia LASSAQUE / Éric PIETTE, Marie DE QUATREBARBES / Maël GUESDON, Irène GAYRAUD / Jean-Baptiste PEDINI, Geneviève BOUDREAU / Nicolas GRÉGOIRE, Ouanessa YOUNSI / François GUERRETTE, Anne-Cécile CAUSSE / Guillaume DECOURT, Florence VALÉRO / Maxime COTON, Laura VAZQUEZ / Yannick TORLINI, Lysiane RAKOTOSON / Émilien CHESNOT, Virginie FRANCOEUR / Pierre CAUSSE, Natasha KANAPÉ FONTAINE / Martin WABLE

dimanche 18 février 2018

tous les jours quelqu'un trouve
des os sur le bord de la route
tous les jours quelqu'un pleure
quelqu'un
dans le reflet trouble des flaques
dans lesquelles on patauge, on s'échine en vain
à tout rassembler
on s'échine en vain à se recomposer
dans les eaux qui montent
juste avant
juste avant qu'on ferme les yeux, dans le lit ou le caniveau
juste avant qu'on ferme, la bouche, les mains
on sombre 
dans un rêve dans lequel nos squelettes 
sont des soleils blancs dans le ventre des oiseaux

dimanche 28 janvier 2018

Extension du domaine  poétique - Photos Bruno Legeai

...c'est sentir la lame troubler à la surface
tous les plis d'eau à l'encre de la peau.

ricochet inspiré du Vrac (être poète) de Hervé Gouault

samedi 27 janvier 2018

Extension du domaine  poétique - Photos Bruno Legeai

Vrac (être poète) - Hervé Gouault

Être poète, c’est tourner sept fois le couteau
dans la bouche avant d’écrire.

Lire la série Vrac (être poète) sur le blog d'Hervé Gouault

samedi 20 janvier 2018

Est-ce que tout cela a un sens ? dit-elle (3)

il y a
dans une ville
sur un bureau
quelque part
entre le parapheur et la photo de famille
une boîte transparente
avec des os en vrac
des yeux, des sexes
des membres de femmes
ou d'hommes
des sourires figés
des rictus mêlés
à tous les arrêtés et vieilles notes de service
que le destructeur à papier n'a pas pu avaler
si on secoue la boîte
on entend des pleurs 
quelque part 
dans un bureau
ces marques que des objets 
impriment à une pièce
(les cicatrices gravées par l'encre 
de la peau)

lundi 15 janvier 2018

Est-ce que tout cela a un sens ? dit-elle (2)

il y a quelque part
dans une ville de province
près du bureau juste sous la fenêtre
de vieilles rognures d'ongles
sur le sol des touffes de poussières grises
un cheveu long bouclé
des cuticules
mâchées 
remâchées
dans les rainures du plateau
de la pruine violette sur le combiné du téléphone
des bouts de peaux mortes  - ou ce qu'il en reste
entre les touches du clavier
une traînée sombre
indéfinissable 
sur l'assise du fauteuil
avec un peu de bourre dressée 
hors de la déchirure comme un épi rebelle
quelque part
près du bureau
d'une femme
toute desquamation
(les restes d'activité vacillante
atopique)


mercredi 10 janvier 2018

Est-ce que tout cela a un sens ? dit-elle (1)

il y a 
dans un bureau 
quelque part 
dans une ville
une femme assise qui attend immobile
le téléchargement d'un fichier
important sur son ordinateur
une femme les yeux vides
attend que s'arrête 
la danse du sablier
que les volutes par défaut dévorent l'écran 
de veille et le temps
n'en finit pas de pixeliser
dans les miettes carrées du balancier s'égrenant
dans le reflet de l'écran sur le visage de cette femme
assise 
quelque part
une femme - ce pourrait être un homme
attend que quelque chose d'essentiel se passe
que quelque chose d'oppressant se casse
(l'effondrement des briques de l'instance 
digitale)

dimanche 24 décembre 2017

Restons éveillés (c)  Karine Veyres

nous sommes livides   immobiles
serrés les uns contre les autres
comme des cadavres
entassés   debout   dans l'attente
que la porte s'ouvre   se ferme
qu'une giclée de sueur
nous agresse   nous emmène
là où il n'y a rien du tout
dans d'autres couloirs
dans d'autres wagons
pour rejoindre immobiles
debout   que la porte s'ouvre
se ferme   d'autres cadavres entassés
aveugles   amorphes
sans idée même de ce qui nous attend après
dans d'autres couloirs
d'autres rames
marcher   monter  s'entasser
que la porte s'ouvre
se ferme   en boucle répéter
les mêmes mots   phonèmes   phénomènes
qu'une giclée de peur
nous submerge   nous emmène
là où nous ne sommes plus du tout


Nuit rouge (c) Karine Veyres

dimanche 17 décembre 2017

Tu écris des poèmes - on en parle

Note de lecture sur Tu écris des poèmes par la poétesse Murièle Camac

"[...]« Tu », dans le livre, c’est « je » – cette fameuse je « autre », celle qui écrit des poèmes, justement. « Tu » est peut-être le meilleur de « je » : une je « obligé[e] d’inventer » pour exister, obligé de se dédoubler (« un peu de noir sur beaucoup de blanc ») et même de se démultiplier, de se décomposer – parties du corps, meuble, île, clavier d’ordinateur. C’est ce dédoublement répété et créateur que la première partie du recueil explore. Corps organique et corps textué dialoguent à tu et à toi. Entre vacillement au bord « du gouffre sous tes pieds » et sensation « que le mystère d’être / sur le poing du poème / est à portée de main », entre « je » absentée et « tu » prétextée, quelque chose prend place : le poème.[...]"

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