mercredi 4 mars 2020

Le dire

Il avait grincé entre ses dents Fourre-toi ça dans le con, elle n’avait pas réagi. Il lui avait jeté son sac à la figure, elle n’avait pas cillé. Elle avait ramassé le sac et l’avait suivi.

Elle allait vite. Malgré ses pieds nus, elle n’avait aucun mal à garder le rythme. Les graines de filaos mordaient la plante des pieds plus fort qu’une colonie de fourmis rouges. Quand il accélérait, elle accélérait d’autant. Elle voyait les grosses gouttes de sueur couler sur son cou tendu. Elle, elle transpirait à peine, même si l’odeur forte qui montait de ses aisselles témoignait de l’effort soutenu. C’est qu’elle le suivait depuis longtemps. Une heure ? Deux heures ? Combien de temps au final ?


Ils s’étaient retrouvés comme chaque après midi en bord de mer. Elle était la seule fille dans la bande. Les gars ne l’aimaient pas, mais acceptaient sa présence parce que c’était elle qui ramenait les bières. Elle qui n’avait pas peur de passer au nez et à la barbe des gros bras du Jumbo pour subtiliser un pack ou deux pendant la livraison des marchandises du petit matin. Non pas qu’elle soit particulièrement discrète ou agile, elle courait juste très vite.

Elle avait toujours couru vite. Elle n’avait pas grand-chose à elle, pas grand chose dont elle put être fière, à part ses deux pieds vieillis avant l’âge à force de fuir des menaces imprécises du matin jusqu’au soir. Deux pieds que le sable, la terre, et le temps, avaient recouvert d’une corne épaisse d’un brun indéfinissable.

Ils ne l’aimaient pas, sauf lui qui l’aimait un peu. Peut-être. Ou qui faisait semblant. Elle s’en fichait au fond. Dans le quartier, elle était la seule qui fréquentait des zoreils. La seule qui pouvait dire, si quelqu’un le lui avait rien qu’une fois demandé, qu’elle avait couché avec un blanc. Qu’elle avait vu la queue flasque, et pâle, et triste, d’un blanc. Il bandait mou, mais bandait pour elle. 

La nuit, chez elle dans le lit, la main contre sa bouche, elle retenait un rire pour ne pas réveiller sa petite sœur allongée contre son flanc. Pour ne pas donner raison à son aînée qui la regardait, depuis qu’avait commencé cette pitoyable histoire, avec un air désapprobateur et une moue de mépris de plus en plus marquée.


Ils avaient éclusé une quinzaine de canettes à eux quatre, quand elle avait décidé de lui dire. Il faisait chaud, les alizés n’atténuaient pas la moiteur de l’été austral. Ils étaient allongés sur le sable, étourdis d’alcool et de soleil, quand elle lui avait dit. Il riait bêtement, sa bouche mince largement ouverte sous les rayons violents, quand elle avait murmuré au creux de son oreille. Il n'avait pas compris, des mots semblaient manquer, et la phrase incomplète restait suspendue devant ses yeux fébriles. Il ne comprenait pas. La couleur de peau n’était pas le seul obstacle entre eux : ils ne parlaient pas la même langue. Cela ne datait pas d’hier et cela n’était pas sur le point de s’arranger.

Il l’avait regardé interdit, puis lui avait montré la bouteille en bafouillant dans une pluie de postillons Fourre-toi ça dans le con. Sa phrase aussi n’avait aucun sens, il le savait. D’ailleurs elle était restée impassible, sûre d’elle et du fait que sa peur ne le sauverait pas.

Alors, ironie de la répétition d’une histoire inversée, il s’était levé pris de panique, et s’était mis à courir. Droit devant. Sans un regard en arrière ou presque. Kroi pas ou sa chaper, mounoir… il l’entendait la petite litanie créole dans sa respiration bruyante de femme lourde. Au début, il lui avait lancé des poignées de sable, comme si cette terre qu’il ne connaissait pas avait le pouvoir de ralentir la traque, comme si l’île - la bienveillance même pour ses airs conquérants, avait le pouvoir d’arrêter cette espèce de rouleau compresseur. Ou sa ou kroi ou sa kachette ? Il voulait échapper à cette fille, à ses cheveux crépus, sa bouche lippue, ses seins énormes qu’il tétait avidement la veille encore, sa peau luisante comme la nuit qui étendait avec ses quelques mots, son ombre monstrueuse sur son corps en sueur.


Il avait quitté la plage, avait pris la route pentue qui menait vers les hauts. Un point de côté lui coupait parfois le souffle et l’arrêtait brutalement : il n’avait pas l’habitude des chemins escarpés. Il ramassait un caillou, un galet, puis le lançait aveuglément vers elle. Parfois il la touchait, d’autres fois non. Des filets de sang coulaient au fur et à mesure sur ses joues et ses bras. Mais elle ne bougeait pas sous les projectiles, elle attendait juste qu’il recommence à courir, que chacun retrouve, au bon moment, sa place.

Ils étaient dans l'île, condamnés à tourner en rond. Il n’y avait aucun moyen d’échapper à cette histoire, la leur, la sienne. Que connaissait-il au marronnage, hein ? Rien ! Il n’avait pas inscrit dans la peau l’endurance, que les dangers et les manques avaient inscrite dans la sienne. Peau trop pâle, pieds trop faibles. Il suffisait d’attendre, oui. Elle le lui avait dit. Et cette phrase qu’il ne voulait pas comprendre, finirait par pénétrer sa chair aussi sûrement que les mailles de la chaîne entravant leur course sans issue.

republication




dimanche 9 février 2020

photo extraite du site de Anaïs Boudot - Série Jigsaw feelings

incompréhensible

ce goût métallique au fond de ta gorge c'est ce mot trop long
que tu ne sais comment avaler c'est ta bouche grande ouverte
c'est le h et le l coincés sous tes molaires l'extension des mâchoires
le cri invraisemblable voilà encore un mot dont tu ne sais que faire
qui va rejoindre l'autre sur la langue dans la chair dans les joues
l’abcès qui cache la misère de pensée et de mots le claquement
sauvage la crispation aiguë de l'articulation temporo-mandulaire
des os la musique élastique le rire stupide mou sous tes regards de veau
le monde à vau-l'eau et ton et son et ces cris qui jamais ni ne sortent
ni ne rentrent mais tu entends ces rires d'animaux qu'on égorge
tu ne bouges pas un cil tu respires bruyamment pesamment tu suffoques
quand même les lettres noires les mouches verticales la cavité buccale
dilatée comme un cul la sens tu la douleur cet élancement CAPITAL
toutes les majuscules qui passent quand même non tu ne bouges pas
tu regardes l'incompréhensible jour sans faire un geste tu ne bouges
pas tu as peur que la peau se fende que se déchirent les commissures tu ne
bouges pas tu as peur qu'un geste élargisse ton sourire inconcevable 

(republication)
(c) Francesca Woodman

mardi 14 janvier 2020

Amnésie du fessier de Benoit Jeantet (extrait de la Revue NAWA)

On est souvent bien seul
à regarder
en direction des potences
et alors
le souvenir des westerns
du mardi soir
nous serre le cœur
Parce que nous n’appartenons
déjà plus
à ce nouveau monde
mais qu’il faut bien
mettre notre petit spectacle
en route
la mélancolie au tableau noir
Puisque l’ultime frontière
c’est chacun dans sa chacune
au sortir de la cabine
de douche
quand nos maigres diligences
se hâtent encore mollement
en direction du Pôle emploi
le plus proche
sans même plus
ce tremblement de chariot
des débuts
sur les routes mal carrossées
des hautes plaines
qu’on rêvait pourtant d’ensemencer
d’un tapis d’herbe
fraîche
avant qu’on découvre
les derniers lions
de prairie
soudain muselés par l’amour
On est souvent bien seul
à errer dans ces bars
de nuit
où les fantômes oublient
de remettre leur tournée
Oui mais ça fait longtemps que
Carver est mort
que les fans de Pasolini souffrent
d’une amnésie du fessier
Et depuis le commencement
jusqu’à la fin des fins
nous marcherons dans la lumière
en attendant que les ombres
se rangent à nos côtés…


Benoît Jeantet
la revue NAWA numéro 7 : http://revuenawa.fr/category/nawa-7/ 
Patrick Welde, Freiheit - sur le site BOUMBANG

dimanche 12 janvier 2020

Il y a les taches insignifiantes
les gestes de trois fois rien
les mains dans la vaisselle
la pelure des carottes
le regard dans le loin
le ciel et les bruits fauves

la coulée virulente
du galop des enfants
les hurlements d'amour
le linge qu'on étend
la fatigue qui flotte
la terre sur les talons

la vie folle et les niches
qu'on creuse dans les murs
les pulsations fugaces
les respirations brèves

il y a aussi
au milieu tout en bas
là sous le feuilletage
et la coque des mots
des traces de baisers
(2012)

mercredi 11 décembre 2019

Le type à la tête en pain de sucre

Y avait un type à la tête en pain de sucre dans le métro
une tête en pain de sucre moulé dans un bonnet kaki
et sa tête en pain de sucre fondait doucement
le long de ses joues
dans les plis de son cou
de longues coulures couleur de cérumen
et une petite fille à la coiffure afro répétait en boucle
en tirant la manche de sa mère
« y a le monsieur qui pleure » « y a le monsieur qui pleure »
et ses mots tombaient, en boucle aussi, sur ses genoux
comme de grosses pierres brillantes
je la regardais par en dessous
j’avais peur que ce soit la fille du conte
et que les pierres se transforment soudain hors de sa bouche
en d’affreux serpents siffleurs
tout gluants
tout visqueux
et qu’ils se faufilent partout
par tous les trous
j’aurais dû faire comme les autres dans le métro
m’arracher les yeux et tenter de les introduire du bout de l’ongle
dans la rainure entre l’écran et la coque de mon téléphone
seulement voilà, je me doutais bien en regardant tous ces trous noirs à la place des yeux qui tournoyaient comme des planètes mortes au fond de l’espace
qu’il m’aurait été bien difficile de planquer quoi que ce soit dans le répertoire de mon téléphone
et qu’une fois mes yeux arrachés, ils se faufileraient
tout gluants
tout visqueux
loin du reste de mon corps qui pirouetterait comme un poulet sans tête entre ici et nulle part
alors je regardais
la petite fille à la coiffure afro qui regardait
le type à la tête en pain de sucre qui regardait
essayer de toutes nos forces de soustraire nos six yeux à l’appel des trous noirs
elle avec ses mots comme des pierres précieuses
moi avec mes yeux tout gluants tout visqueux dans mes orbites
lui avec sa tête en pain de sucre dans son bonnet kaki semer dans le métro des larmes
à l’odeur de caramel

publication initiale dans la revue la Terrasse n°4- décembre 2018

samedi 7 décembre 2019

Tableau de Dino Valls

"Je n'ai souvent qu'une phrase...", poème de Anna Jouy

"je n’ai souvent qu’une phrase de poète pour que le songe enfonce la porte du vide
ce sont des lampes torches, des missiles de soleil
et la nuit est fendue
une phrase pour avouer que j’aime vivre
et que toutes les morts fondent comme des épées glacées à l’auvent des fenêtres
une seule phrase, mon dieu !où lancent-ils le crochet, la mouche et le moulin pour que je remonte des noyades
et respire le ciel"

Tableau de Dino Valls, Limbus, Huile sur bois, 63 x 60 cm, 2009

mercredi 27 novembre 2019

"La poésie est une grande médecine" d'Ana Nb

il s'appelle Angjelin, il vient de recevoir une obligation de quitter le territoire français, il vit en ce moment dans une ville du grand Est , non il ne vit pas dans une ville , il survit dans une ville, il habite quelque part, avec pour maison , une tente - il vit là avec sa mère et son frère- il s'appelle Angjelin, je l'ai rencontré au cours d'un atelier d'écriture dans le cadre d'un festival de poésie - il est venu dès les premiers jours, les premiers jeudis - deux heures de rencontre - deux heures - vous imaginez deux heures dans un lieu - pour - se retrouver dans une langue dans la langue des autre dans sa langue à soi - pour dire : la poésie est une médecine - une médecine - de la langue pour la langue les langues le langage les langages - il s'appelle Angjelin la dernière fois que je l'ai vu - un mercredi de novembre à son cours de français - à expliquer le nom d'un arbre de son pays - il s'appelle Angjelin - Angjelin je vais écrire quelques mots pour toi, des mots pour dire - comment tu es venu par tous les temps, comment - comment tu as écrit - la poésie est une grande médecine - c'est cela que tu as écrit - c'est d'ailleurs même écrit sur une belle plaquette qui reproduit la forme collective de notre écriture - chaque jeudi de printemps de ce printemps 2019 - Angjelin ce printemps de 2019 s'est éloigné - l'été je ne t'ai pas vu, je suis partie - et c'est en octobre que de nouveau j'ai écouté ta voix avec celles d'autres, lire " nous sommes le monde " - Angjelin, je vais écrire autre chose que nous sommes le monde - je vais écrire - Angjelin je cherche des mots pas seulement pour toi des mots aussi pour - Angjelin les mots la poésie tout ça ne sauve de rien - sinon il suffirait d'envoyer à tous ces employés de l'administration de l'immigration cette phrase : la poésie est une grande médecine, phrase à laquelle ils répondraient : votre place est ici parmi nous, nous avons besoin de votre jeunesse de votre courage de la beauté de votre geste dans l'écriture de cette phrase - et l'obligation de quitter la France serait suspendue à jamais dans le vide - Angjelin , voilà ce que je vais écrire :

Madame, Monsieur,

( j'écrirai pour commencer les mots demandés lorsqu'on témoigne d'une vérité qui va suivre ) Angjelin a démontré tout au long de l'atelier d'écriture " nous sommes le monde ", un grand plaisir à être là, dans un lieu en sécurité, et sans contrainte, pour découvrir, dans une langue qui n'est pas la sienne, une autre langue, une langue qui se travaille avec des regards graves, des sourires, des rires, des silences, des hésitations, des questions, celle qui permet de grandir à l'intérieur le monde à partager - Angjelin je ne suis pas certaine que ces mots soient entendus -


Alors j'écrirai Angjelin d'autres mots, je les trouverai, j'ai je crois, jusqu'à vendredi
le blog d'ana nb : https://sauvageana.blogspot.com/ lire le texte sur son blog

dimanche 10 novembre 2019

Lecture de la revue Vol n°3 - Pizzeria Belfort, samedi 9 novembre 2019


Lecture Revue Vol n°3 à la pizzeria Belfort à Toulouse. Hervé Gouault, Christine Saint-Geours, Marc Tison, Pierre Cressant, Rajel, Magali Frossard, Marc Sastre, Murièle Modély ont lu leurs textes et ceux de Dominique Boudou, Claire Massart, Mohsen Elbelasy,Charles Pennequin, Marc Brao, Patrice Maltaverne et Paul Poule sous les œuvres graphiques de Cendres Lavy.
C'était bien.

lundi 7 octobre 2019

nous sommes dans le métro comme dans un ventre
à clapoter de la lymphe, à gober des yeux
des seins
à heurter du regard la toile rêche
des peaux
à humer des odeurs, avoir des hauts-le-cœur
relents de sueurs et de rots
nous sommes dans le métro un concentré de chairs
nous mêlons, emmêlons nos souffles et nos flux
le soleil et la brique sur des mains noires de terre
les méandres filandreux ou retors des cerveaux
nous sommes dans le métro concentrés de colère
concentrés de misère, vagues d'indifférence
nous allons sans bouger vers le bout du tunnel
uniques, semblables
et seuls



14è édition du salon du livre des Gourmets de lettres des  5 & 6 octobre 2019...

dimanche 22 septembre 2019

on m'assène un soir mon enfance rieuse qui danse sur la table au son d'un disque rayé, on me dit que je danse pieds nus, que l'été moite est touffu, qu'un bracelet d'or à mes poignets cliquette, que ma voix haut perchée sous mes dents écartées cadence, on me dit que je chante et que mes notes tranchent
les rires
les gorges
mes tantes, mes oncles, mes aïeux, mes cadavres fiévreux
on me dit les feuilles de bananiers qui roulent
sous mes orteils, on me dit la joie pure

je ne m'en souviens pas
je suis adulte triste depuis bien trop longtemps
et l'enfance n'est pas et n'a jamais été
un âge d'or

c'est une toile fendue
qu'il faut rentrer du poing
dans le ventre de la terre

dimanche 25 août 2019