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tu
marches
la nuit
le garçon ton désir
emmêlés dans les draps
tu
rapièces
la nuit
le matelas tordu
le corps jute fendu
de haut
en bas
ce
souvenir n’est pas
les fils effilochés
entre
tes doigts
ce
rêve
n’est pas un rêve
l’hallucination brève
diffracte ses échos
sous tes
paupières
le
polochon est moite
ton corps est en sueur
et les plumes d’oie meurent
dans la glu tout
en bas
contre
ta cuisse
les rires
les trous
les peurs
au fond
de ta culotte
ton cerveau
cette plaine
où les mots à la peine
claquent
la pensée intissée
qui étrenne sa mue
dans le fourreau humide
hier
qui bruisse
aujourd’hui
les enfants dévorent
des yeux, des pores
cette douceur de fête foraine
ils tendent une langue
minuscule, rosâtre
en arrêt devant le portail où
des adolescents gloussent
fument, frémissent
et poussent
je n'ai pas pu finir le fruit.
en reposant la goyave
dans l'assiette
les dentelures roses
m'ont ramené en mémoire
tes gencives neuves
que tes canines
il y a longtemps
déjà
ont percé dans des larmes
que reste-t-il aujourd'hui de cette douleur ?
à peine sous les morsures
l'odeur carnée, sucrée de fraise
avant
nous avions le temps de nous asseoir dans la chambre
nous avions le temps de regarder le temps
figer les corps
avant
nous pouvions sentir les odeurs sures des fleurs
nous monter à la tête
entendre le chagrin tomber au fond de l'estomac
nous pouvions sentir ce poids donner chair à l'absence
nous pouvions avant convoquer nos morts dans le champ des vivants
les regarder danser, nous essouffler, nous suffoquer
nous pouvions les laisser
déborder
notre bouche
de nos yeux
une fois encore
leur tenir la main jusqu'au bout du chemin
les regarder nous faire un petit signe
sourire un peu
et partir
aujourd'hui quelle place leur accorder
dans la pluie
des cadavres
qui tombe
de façon continue
qui tombent et s'écrasent dans tous les espaces
sous nos yeux, dans nos têtes, sur nos écrans
dans le moindre interstice entre nos dents et nos poumons
Hier, nous avons tous trois plongé dans un champ de
colza
Le soleil tapait fort, les couleurs tremblaient au bord de tes yeux
verts
j'avais mis un chapeau mais la sueur coulait entre mes
seins
elle rejoignait la mer qui bruissait sur nos
corps
l'ondée jaune scintillait et pliait sous nos
pas
au loin, il y avait la maison avec ses volets
bleus
et des moutons blancs allongés dans le
ciel
il n'y avait pas de vent, juste le flux des
abeilles
qui s'échouait sur nos pores, lourds de l'odeur de
miel
j'apercevais ballotée par les vagues
l'enfant
et sa voix déformée m'arrivait comme un
chant
Maman, j'ai trouvé des
coccinelles
elle ramassait des algues, les sentait
goulûment
les bêtes à petits pois dans le creux de sa
paume
flottaient, la chatouillaient lestés de son
arôme
et la pluie de mots ronds ricochait sur ma robe...
Christian Saint Paul, animateur d'une émission littéraire autour de la poésie sur Radio Occitanie revient sur User le bleu dans son éditorial de l'émission "Confinement n°45" qui a été diffusée sur les ondes récemment :
[...] Son dernier livre « User le bleu suivi de Sous la peau », éditions Aux cailloux des chemins, collection Poésie, avec une lithographie de Cendres Lavy, 95 pages, 12 € , illustre la puissance d’évocation de la poésie d’aujourd’hui à laquelle aucun sujet ne saurait échapper.
L’observation de la vie par la poétesse, sa vivacité à en saisir toute l’ironie, tout l’humour, toute l’humanité qui reflue du moindre fait, est la trame de son travail de langue.
Et il faut bien concevoir que c’est la réussite de ce travail, par un parti-pris de simplicité, un ton familier, narratif, anecdotique percutant, qui crée le poème.
La vie des agents de la bibliothèque, en butte sourde à la hiérarchie, aux usagers, n’est pas le paradigme du décor social souhaité pour un poème, mais l’auteure, par le travail de la langue, métamorphose cette vie laborieuse en instant succulent. Et la finalité, le sens donné à la besogne éclate à l’évidence : « ils lisent ». Ils sont les serviteurs de la lecture.
Sa vocation de poète, Murièle Modély l’a éprouvée, les mots chevillés au corps, dès l’âge de dix huit ans. Car c’est avec le corps que l’on fait surgir les vers du poème. Les yeux pour voir le poème, la bouche pour que s’évade le poème.
Le poème vit « Sous la peau ». La peau donnée comme une signature, celle de la mère, celle du père, celle d’un pays qu’elle devra quitter. L’exil, « on s’en remet » ; mais le poème crie le contraire et ce cri jaillit de sous la peau qu’elle bariole de rouge, de bleu, ce cri qu’elle étouffe de « joies falotes ».
Nous devons lire les poèmes de Murièle Modély, gagnés par la virtuosité d’une parole simple qui nous est immédiate sans rien perdre du mystère de la poésie
A cet état de grâce, peu de poètes y parviennent. Elle y accède avec le naturel de celle qui espère que sa langue qu’elle nomme « pauvre » entrera dans « le je poétique / un mot qui pèse / on ne sait trop comment ». [...]"
L'employé de l'autre côté du bureau
dit
qu'il se voit dans l'obligation de refuser ma demande
répète
"je ne peux pas vous accorder ces congés au motif d'un attachement particulier"
dit
qu'au vu des pièces fournies, il lui est difficile d'évaluer le lien réel à mon lieu de naissance
répète
que les soixante pages tricotant l'ombilic entre ici et l'île
ne font pas le poids
dit
que trente ans à profiter du continent
pèse plus lourd que les vagues palpitant
l'océan
l'employé de l'autre côté du bureau
à l'encre rouge
décide
que le lieu où l'on vit est le lieu où l'on est
L'employé dit, refuse, répète
moi, je ris
derrière mon poing
dans ma bouche
des galets roulent
des volcans crachent
dans mon ventre
des frontières se défont
des littoraux se créent
sous mes pieds
les terres blondes
et
noires se mélangent
dans mes poumons
au bout
tout au bout des alvéoles
une petite fille dans une petite case
créole débordant de rires et de mots
vit tranquillement son île parallèle
sous les yeux de l'employé de bureau
À lire, Jacques Morin pour la revue Décharge parle d'User le bleu
c'est ici : https://www.dechargelarevue.com/Muriele-Modely-User-le-bleu-suivi-de-Sous-la-peau-Aux-cailloux-des-chemins-ed.html