vendredi 13 mars 2009

Le dernier métro


©Doo Ramone

En descendant dans le métro, la première agression est celle de la lumière. Il est presque minuit et on se croirait en plein jour. Mais un jour lourd et étouffant. Car la lumière crue accuse le contour des gens et des choses, les rend irréels par surexposition.

Chaque couleur, chaque ligne pénètre l’œil brutalement et le viole.

On se surprend à froncer les sourcils, à accuser la ride du lion… Les gens dans le métro sont de vieux félins grognons.

Grognons et sourds.

Car on baigne aussi dans une bouillie musicale … Ca gargouille dans l’oreille, ça ralentit les pas : morceaux à la mode, scansions d’animateurs, spots publicitaires…et parfois un bref silence où s’accouplent les acouphènes.

C’est Fun radio ou Skyrock ou un enregistrement, on s’en fout…

Les notes, les mots vomis des haut-parleurs éclaboussent les couloirs, se heurtent aux corps, les charrient vers les escalators, les font s’échouer lourdement telles des outres pleines sur les quais.
Il est minuit moins le quart, il y a une rame toutes les quinze minutes… Le temps s’éternise. Les sensations désagréables s’incrustent dans les orifices des quelques personnes encore là.

Cependant chacun connaît son rôle malgré la fatigue : on ne se plaint pas, on ne grogne pas, on accueille le dehors de la façon la plus neutre possible.

Eviter de croiser un regard

Eviter les gestes inutiles

Eviter même de respirer

Il y a un homme d’une quarantaine d’années, il est appuyé contre le mur, le regard au sol, les mains dans les poches, d’une banalité à faire pleurer… à peine vu, déjà oublié.

Un garçon, de dix sept, dix-huit ans, marche lentement en faisant danser son long manteau noir sur ses bottes noires, il a les yeux et les cheveux noirs… C’est le style gothique effacé. Car on ne se laisse pas abuser par tant de noirceur affirmée. Sa carnation de porcelaine, ses lèvres minces et pincées, son regard fuyant disent tout le malaise de la post adolescence.

Une jeune fille en robe courte sur jeans élimé écoute de la musique ou tient à distance tout contact par les écouteurs qu’elle a aux oreilles. Pour être tranquille, des couches successives de bruits peuvent au mieux faire illusion, au pire rendre sourd.

Et il y a moi, femme de trente ans, brune, névrosée, assez bien habillée, plutôt rassurée par la faune de cette fin de soirée. Je fais semblant de lire un roman, mais en fait je regarde les gens par en dessous. Par en dessous car je suis quand même méfiante, les monstres se cachent dans les enveloppes les plus anodines…

Soudain une femme noire, aux cheveux courts et crépus, descend les escaliers. Elle porte un jean moulant et un sweat-shirt entre rose et violet. Des petits escarpins usés et sales. Et un sac de toile taché. Elle respire la petite vie, le manque et la fatigue. Et pourtant on sent une force charnelle.

Elle n’a regardé personne (elle aussi connaît les règles), n’a amorcé aucun mouvement vers l’un ou l’autre... Mais elle déborde de son corps… Peut-être à cause de sa silhouette callipyge, ou de ce jean décidément trop étroit… Peut-être à cause de son odeur, mélange de musc et de sueurs…

Elle s’arrête tout au bout du quai et se regarde dans les vitres opaques du métro. Son visage triste ne dégage rien, tout se passe en dessous de ses reins. Car lentement et en cadence, elle se met à onduler des fesses au son des beuglements à la radio… Et la bouillie infâme redevient une chanson. Chaque personne reçoit les ondulations de son corps comme une caresse gratuite offerte avant la nuit.

L’homme de quarante ans et plus, a senti la vibration. Il a levé les yeux, surpris le mouvement et son regard a amorcé un discret va-et-vient entre le sol et la femme. Il est gêné, ses mains jouent nerveusement avec le pli de son pantalon… Gêné ou excité, va savoir. Le désir à cette heure est difficile à cerner.

Le gothique et la bouchonnée ont remarqué le manège et sourient doucement. Il se cherchent du regard, et tentent une conversation silencieuse à coup de petites mimiques, de signes entendus, de claquement de langues, de haussements de sourcils.

Elle danse. Le morceau s’arrête, un autre recommence. Elle danse encore. Il y a quelque chose de vital dans sa constance dans le mouvement.

Comme la scène dure, une joie idiote titille nos zygomatiques. Nous finissons tous par nous regarder, complices…

Tous, sauf elle…

La noire qui danse seule face au miroir.
La noire les yeux plongés dans son regard.
La noire au visage fermé qui s’expose.

Je la regarde.

Elle, qui a fait exploser nos cercles d’intimité
sans jamais dévoiler la sienne.
Elle, qui n’a pas la moindre idée
du lien ténu qu’elle vient de créer.



écrit de MuLM 2008
photo extrait de l'album de Doo Ramone

mercredi 4 février 2009

L'oeil bande bis

J'ai cité Paul Nougé
"L'oeil bande. L'oeil bande avant le sexe. Il arrive même que l'oeil bande seul"


©Stéphane.egain

Mais ce blog doit son nom au recueil L'oeil bande d'Emmanuel Laugier (Deyrolles éditeur, 1996)

"Au détour......traversant la rue......s'éloigne une nuque......un dos
les jambes.....les tissus.....dans les phares devant
se détachent.....et décollé le visage
trop blanc dans les néons / les feux / les taches serrées en pointes
se renverse maintenant ralenti
et d'où qu'on trouve.....rien.....3 jours et plus un qui
sinon à terre.....la terreur de face

comme la nuque fait contraste avec la veste foncée
je la vois en face s'effacer......toujours la course......le souffle les crachats
jusqu'au pied du trottoir où brille
la couleur de quignons
et des pains raidis partent en miettes sous les becs d'oiseaux
c'est le déboîtement des parties.....les 4 membres tirés de là
à la......des morceaux de viandes sur l'étal"
p.31

"devant nous l'oeil
dans le coin qui appelle
à qui répondre quand répondre du fond de la bouche
quelque chose bégaie
qui ne remonte pas et.....il y a
ce trou......la honte.....un désordre de tessons
par où tout s'écarte à l'intérieur

et dehors l'ombre des mains se plaque sur la figure
et tout ce noir entre en paquets.....prend dans la bouche....presse ce qui
reste d'une bouche dans la bouche.....aspire toute cette tête qui
se serre autour
"
p.33



mercredi 28 janvier 2009

Lendemains de fête : photos


Serpentins (détail)

Serpentins (contexte) - © Mu & Franck L.
le 29-01-09

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© CSMR
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© C. Daviron
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© Marie - http://www.myspace.com/monkinette
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"Au lendemain de fête, succède le dodo sous la couette" © Fred M.
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"Allez on décroche les décos" © Cécile S.
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"Cadavres exquis" © Franck L.

mercredi 24 décembre 2008

Les Monades Urbaines : citation

© Armel

"Le refus de toute frustration est la règle de base dans une société telle que la nôtre, où les frictions les plus minimes peuvent conduire à d'incontrôlables oscillations discordantes."

Les Monades urbaines, Robert Silverberg
LGF Livre de poche, 13,10 €
http://www.amazon.fr/Monades-urbaines-Robert-Silverberg/dp/2253072257

lundi 22 décembre 2008

Le cadeau de Claude

©folefevre

à J.B. et M.B.A. pour m'avoir donné l'histoire de Michelle


J’ai rencontré Claude presque trois ans après avoir emménagé dans l’immeuble. C’était ma voisine du dessus. D’elle, je ne connaissais que des bruits nocturnes furtifs : des pas traînants, des coups sourds, des chutes d’objets. C’est que je n’étais jamais là en journée, je travaillais à l’autre bout de la ville. Je quittais l’appartement à cinq heures et ne rentrais chez moi qu’à dix-neuf.

Claude a cessé d’être une présence virtuelle lorsque je suis tombée enceinte. Comme j’avais beaucoup de trajet, que je restais debout à piétiner toute la journée, j’ai eu des contractions dès le sixième mois. Mon médecin a préféré m’arrêter…

Les journées étaient longues et ennuyeuses, je n’avais pas grand-chose à faire. Je lisais, regardais la télé, écoutais la radio ou me perdais dans la contemplation de la circulation en bas de chez moi.

J’avais peu de visites, une amie de temps en temps passait faire un coucou.
Ma grossesse solitaire était assez triste. Je n’arrivais pas à m’intéresser à mon ventre, à imaginer ce que serait ma vie lorsque ma fille serait là.

J’ai donc prêté plus d’attention aux sons alentours. Et Claude était particulièrement bruyante en journée. J’avais l’impression qu’elle déplaçait des meubles, qu’elle manipulait du verre. J’imaginais alors des petites histoires. Cela me distrayait.

Par contre, plus la grossesse avançait, plus cela me gênait. J’avais du mal à dormir la nuit, je faisais donc la sieste en journée, et les bruits soudains me faisaient toujours sursauter.
Mais je ne protestais pas, car rien ne m’effrayait plus que la perspective d’être confrontée au silence.

La première fois que je l’ai vu, je ne savais pas qui elle était.

J’avais rendez-vous au laboratoire pour des analyses. L’échéance approchait, je rentrais dans le neuvième mois, et j’avais du mal à marcher. Je ne prenais plus les escaliers, descendre les quatre étages m’épuisait : ma fin de grossesse a été ponctuée de petits maux et désagréments.

J’ai appelé l’ascenseur.
Quand les portes se sont ouvertes, j’ai eu un mouvement de recul, une forte odeur d’alcool m’a agressé. Je suis rentrée, le cœur au bord des lèvres, et me suis calée le plus loin possible de la vieille femme qui se trouvait là.
Mais l’ascenseur était petit et mon ventre énorme. Malgré mes efforts, nous n’arrêtions pas de nous effleurer. C’est qu’elle titubait… Elle m’a regardé en souriant. J’ai baissé les yeux.

C’était une femme repoussante.

Elle sentait extrêmement mauvais, l’odeur d’alcool se mêlait à de fortes odeurs corporelles, urine, sueurs, haleine chargée. Des détails écœurants me restaient en mémoire malgré mes yeux au sol. Ses cheveux gras pleins de pellicules, les grosses trainées noires qui maculaient les plis de son cou, les boutons sur son visage boursouflé, son chemisier blanc couvert de taches.
Comme je regardais le linoléum de l’ascenseur, je voyais aussi ses pieds. Elle avait des tongs crasseuses, et les ongles de ses orteils longs et noirs étaient tout déformés. L’envie de vomir me tenaillait.

Je ne l’ai ensuite plus croisé avant mon accouchement.

Leïla est arrivée un lundi matin. J’avais appelé un taxi et m’étais rendue seule à l’hôpital. Je me rappelle de la chambre impersonnelle et dépouillée. Je me rappelle avoir regardé par la fenêtre les jours se lever. Je me rappelle les petits cris de Leïla qui remplissaient la nuit.

Nous sommes rentrées à l’appartement, et nous sommes apprivoisées pendant les deux mois qui suivirent. Claude faisait encore du bruit, mais cela ne me gênait plus… Leïla s’était même habituée à ce fond sonore. C’était une enfant sage, elle pleurait peu.
Elle me regardait parfois de ses grands yeux noirs pendant de longues minutes, et j’avais peur. Les bruits de Claude m’aidaient à ne pas m’enfoncer dans son regard.

Les visites de mon amie s’espacèrent. Mais je me sentais moins seule depuis que j’avais Leïla. Et les choses devinrent rapidement routinières.

J’ai pu reprendre le travail dès la fin de mon congé maternité. Leïla allait à la crèche collective du quartier. En tant que mère célibataire, j’étais prioritaire.
J’ai même pu négocier un changement de poste avec des horaires moins lourds. Je partais à huit heures au lieu de cinq, j’étais contente.

J’ai recroisé Claude dans l’ascenseur. J’allais amener Leïla à la crèche. Elle m’a fait un clin d’œil et a fait un signe à ma fille
- Bonjour bébé, moi c’est Claude…

Elle était toujours aussi repoussante.

Elle s’intéressait beaucoup à Leïla. Elle lui faisait des grimaces hideuses lorsqu’elle la voyait dans mes bras. Leïla la regardait sans réagir ou parfois pleurait. C’était pathétique cet acharnement à entrer en contact avec elle. Cela me faisait de la peine, je ne sais pas pourquoi.

Malgré l’odeur et mon dégoût, je trouvais sa présence bienveillante, jamais elle ne cherchait à la toucher. Elle la regardait et faisait ses grimaces. Si Leïla pleurait, elle faisait toujours un bruit de langue et disait :
- Ouh, je te fais peur petite fille, pardon…

Nos rencontres dans l’ascenseur étaient réglées comme du papier à musique, dans les gestes et dialogues. Et peu à peu, la voir tous les matins me rassurait. Elle n’était pas complètement saoule. Elle descendait justement faire le plein...

Leïla a eu deux ans.
Ma vie monotone était traversée de ses cris et découvertes. Je la regardais grandir étonnée.


Claude venait de temps en temps à la maison. Comme j’avais le téléphone, elle m’avait un jour demandé si elle pouvait passer un coup de fil à sa mère… J’avais dit oui, et depuis elle nous rendait visite régulièrement. Nous ne nous parlions pas ou très peu, elle venait pour ma fille. Elle faisait le pitre ou lui racontait des histoires.

J’aimais bien la regarder faire. Elle lui disait des choses étonnantes :
- De sa rive l’enfance
Nous regarde couler :
« Quelle est cette rivière
Où mes pieds sont mouillés
Ces barques agrandies,
Ces reflets dévoilés,
Cette confusion
Où je me reconnais
Quelle est cette façon
D’être et d’avoir été ? »
Et moi qui ne peux pas répondre
Je me fais songe pour passer au pied d’une ombre

C’était de la poésie, je ne savais pas si c’était d’elle ou pas. Je ne lisais jamais de poésie.
Je n’éprouvais plus le besoin de lire depuis que j’étais maman.

En tout cas, Leïla adorait l’entendre déclamer… Elle riait, virevoltait. Claude rosissait, mais ne faisait pas un geste. C’était toujours sa limite, elle ne la touchait pas.

Un jour, Claude m’a offert un livre. L'auteur était Jules Supervielle
- Tu le donneras à la petite quand elle sera plus grande

J’ai regardé le livre, il y avait le tampon de la bibliothèque du quartier. J’ai pensé qu’elle l’avait volé et j’ai eu honte de ce cadeau. Je ne m’en suis pas débarrassée, mais je l’ai caché dans ma chambre. Je n’avais pas l’intention de l’offrir à Leïla.

La dernière fois que je l’ai vu, elle a dit à Leïla en riant :
- Aujourd’hui est un fauve, demain verra son bond

Je me rappelle qu’elle portait une robe beige toute sale. C’était un peu avant Noël...
Je ne sais pas qui, mais on l’a retrouvé morte chez elle le 29 décembre.
Je n’ai rien dit à Leïla.
J’ai pleuré.

Nous avons retrouvé notre vie solitaire.
Leïla voulait voir Claude...
J'ai fixé ses yeux noirs et j'ai dit :
- Claude est en voyage, elle cherche des histoires.
Elle va les envoyer, et je te les lirai...

Je suis allée chercher dans ma chambre le livre qu'elle m'avait donné.
Sur la couverture, il était écrit : La Fable du monde, suivi de Oublieuse mémoire...

écrit de MuLM, décembre 2008

"L'enfant et la riviere" Jules Supervielle
"Aujourd'hui est un fauve, demain verra son bond" René Char

Photo extraite de la la page de Folefevre

mercredi 3 décembre 2008

Two lovers de James Gray

De passage à Paris, la provinciale Bringelle en a profité pour faire un mini marathon culturel...

SAMEDI
-Visite des collections permanentes du MAM (Musée d'Art Moderne et non les profondeurs de Michele Alliot Marie lol)
- Exposition "de Babar à Harry Potter" à la BNF
- Film au complexe Mk2 :


Two lovers de James Gray avec Joaquin Phoenix, Vinessa Shaw et Gwyneth Paltrow

L'histoire est simple, voire banale. Ce n'est pas un grand film, mais c'est un beau film qui fait passer un moment agréable...

Un homme, entre trentaine et quarantaine, se remet d'une histoire d'amour douloureuse chez ses parents.
Ces derniers lui présentent la fille de leur futur associé : Sandra, la brune sage qui l'aime...
Alors que Leonard succombe littéralement au charme de sa voisine : Michelle, la blonde volage et fantasque...

Il y est question de choix entre passion et raison, entre réalité et fantasme.
Bien sûr on sait dès le début comment cette histoire va finir, l'issue est inévitable...
Ce qui m'a plu c'est le jeu de Joaquin Phoenix : quel acteur !!!
Il donne intensément chair à la faiblesse et fragilité du personnage.

Dans la vie, il y a l'incandescence et les renoncements. Où trouver son bonheur ? les choix même contraints sont-ils forcément tristes ?

J'ai pensé en voyant la scène finale de ce film à Mariage tardif de Dover Koshashvili (2001).

Là, l'histoire bien que dans un contexte différent et sur un registre beaucoup moins grave, relate ce même problème du choix.

Zaza, trentenaire juif, n'est pas marié. Sa famille cherche donc à le caser à une jeune juive vierge de bonne famille : le respect de la tradition, quoi...

Or Zaza est éperdument amoureux d'une brune magnifique et sensuelle. Seul hic, elle a déjà un vécu, elle a la trentaine, est divorcée avec une petite fille de six ans à charge. Evidemment la famille feint d'ignorer cette liaison et use de pressions et stratagèmes pour arriver à leurs fins...
Zaza, lui, adopte une attitude fuyante et immature, incapable d'affirmer son désaccord.

Ce film est vraiment fort, car c'est avant tout une comédie grincante qui égratigne traditions et poids familial en même temps qu'il dépeint une société corsetée dans ses valeurs conservatrices.

Oui, on rit beaucoup... et c'est justement parce que l'on rit que la scène finale du renoncement de Zaza, traité de façon très sobre par le réalisateur, atteint une gravité qui nous marque.
J'ai un souvenir très frais des dernières images de ce film


Si vous avez l'occasion de les voir, surtout Mariage tardif...
N'hésitez pas !

vendredi 7 novembre 2008

Qui a peur de Virginia Woolf par la Compagnie De Koe au Théâtre Garonne




Qui a peur de Virginia Woolf ? d'Edward Albee
interprétée par la Compagnie De Koe au théâtre Garonne

Martha hystérique, castratrice...
Georges cynique, veule

Jeu pervers dans un couple en déliquescence. Ultime équilibre dans l'affrontement et le mensonge

Qui a peur de Virginia Woolf ? C'est pas nous, c'est pas nous...

Vulgarité, humiliations, bagarres... Les brisures de l'âme violentes, brutales dégueulent sur les personnages et les spectateurs...

Humour féroce et dévastateur...
Effluves d'alcool et pensées malades...

Nick, spectateur impuissant, complaisant
Honey, niaise, gentille petite épouse...

Les personnages sont solidement plantés sur scène...

et on assiste, non, on prend part à cette folle danse d'(auto)destruction parfaitement maîtrisée.

L'histoire : Martha et Georges couple d'américains respectacles recoivent en fin de soirée un couple nouvellement arrivé sur le campus universitaire dirigé par le père de Martha... Martha invective Georges, Georges à son tour humilie Nick... Ils picolent comme des trous, se chamaillent, se battent... Un jeu cruel se met en place, on oscille entre réel et imaginaire... Le couple se déchire avec rage. La pièce d'Edward Albee fait voler en éclat l'image stéréotypée de la famille américaine bon teint.

Le spectacle : les acteurs se meuvent sur une scène encombrée de bouteilles et de magazines. Cette accumulation étouffante cerne les personnages et leur jeu.


Les acteurs prennent à partie le public, le spectacle se construit à mesure que les répliques fusent, que le jeu des acteurs se déploie pour les spectateurs dans la salle. On voit le processus créatif à l'oeuvre.
Les acteurs tous vêtus de blanc, pureté en contradiction totale avec la noirceur de leur âme habitent le texte d'Albee et nous interpellent du regard. Le spectacle présenté ne peut jamais être deux fois le même...
J'ai beaucoup aimé, même s'il y a eu quelques longueurs, un petit essoufflement en cours de spectacle (c'était la deuxième). Le jeu des acteurs était passionnant, drôle, percutant, et aussi intéressant car fragile. Tout n'était pas propre et lisse...
Et la scène finale toute en retenue... l'aveu de la vulnérabilité de ce couple dans le murmure de Martha : quel frisson !
Mention spéciale pour Natali Broods, l'interprète de Martha


Le spectacle est programmé au Théâtre Garonne jusqu'au 15 novembre


et pour en savoir plus sur la compagnie De Koe:


chronique de Bringelle, présente dans la salle le 6 novembre 2008
Photos extraites du site de la cie De Koe

mercredi 5 novembre 2008

Tu es plus belle que le ciel et la mer


©A bout de souffle


Tu es plus belle que le ciel et la mer

Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir

Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises

II y a l'air il y a le vent
Les montagnes l'eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre

Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends

Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler

Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t'en

Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l'œil
Je prends mon bain et je regarde

Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t'aime

Blaise Cendrars, Feuilles de route, 1924

Photo extraite de l'album de A bout de souffle

samedi 18 octobre 2008

Le poète et la méchante humeur


A lire ce texte délicieux de Jean-Marie Barnaud !

Certains jours...
On se lève plombé d'une sensation désagréable,
On a la bouche amère
Deux pieds gauches
Pas d'assiette
On est de fort méchante humeur...
Tel le poète laissons dérouler ce "brouillard tiède et poisseux"
Laissons l'humeur moite contaminer le petit déjeuner
Entraver le départ vers le dehors
Ne parlons pas
Aboyons...

Tel le poète, pénétrons le monde à contrecoeur "ne gardant entrouvert qu'un petit hublot, un périscope : ne pas risquer quand même de passer sans être vu."

C'est le monde qui en retour avance doucement
Oeil, narine, oreille
Il y plonge son doigt
Et petit à petit

"les ondulations de toutes ces têtes qui vous croisent et vous traversent comme l'écume d'un grand fleuve.Et les petits talons pressés qui vous suivent, ou ceux qui viennent à vous.Et les regards, ces oiseaux fugitifs."

"Mes amis, que d'armes dans ce jour, pour forcer pas à pas la méchante humeur et lui tordre le cou. "Il n'y a pas de jour ordinaire, me souffle une voix, et comme nos vies, parfois, se font légères !"

Et le regard dessillé
La sale humeur s'envole
Laissant en notre bouche
la dernière phrase du poète "C'est peut-être pour cela qu'on écrit tous les livres"


Le poète et la méchante humeur de Jean-Marie Barnaud, Cheyne éditeur, collection "Poèmes pour grandir"

jeudi 16 octobre 2008



"L'oeil bande. L'oeil bande avant le sexe. Il arrive même que l'oeil bande seul. " Paul Nougé

mardi 14 octobre 2008

J'ai rêvé cette nuit la chute de 32 dents

c l a c   j ' a i  f  r  o i d    c l a c  c l  a c   c la c c    l   a c     cl  a c  j e    r  i  s  c l a   c    c   l    a c   c   l  a c      j e   c r i  s s e   c l a c  c l a   c  cl  a  cc l a  c    c l a c    cl  ac    c l a   c     j e  g r i n c e c  l a  c  cla c  c  l   a    c     j   e    g  l  i  s  s  e     c l a  c   c l a c   cl a  c       j e   p  l  i   s  s  e      c l    a   c c  l  a  c    cl a  c  j ' a i   p  e   u  r  c  la c c  l a  c   c la  c   c  la c  cla c    c  l  a   c    j e  m  e  u  r s   c l   a c
  

samedi 30 août 2008

dimanche 14 octobre 2007

La boîte à couture

Je vais t'apprendre à coudre, ma fille
Le geste est doux, mais les lèvres serrées
De petits points piqués sur l'ourlet de sa bouche

Elle met la boîte entre mes mains
Je suis assise sur ses genoux
J'ai passé l'âge

J'ai passé
c'est comme ça
déjà vieille à douze ans

Ma jupe tirée sur les genoux fripés
Son souffle et mon haleine
intimement liés


Je vais t'apprendre
La boîte oblongue est un petit cercueil
avec un fermoir de nacre sur le côté
Un écrin velouté pour la paire de ciseaux

Il faut couper
les fils ou le tissu, dénuder la bobine
et enrouler l'échine (ça c'est moi qui dis ça)


Dans le salon obscur, la poussière dessine
de timides étoiles dans un rai de lumière
un éclat vacillant sur le froid du métal

il est question ici
sur le canapé mou
elle et moi assises
sous les rosaces au mur
son visage mes genoux
les rideaux de crochet
dans la cuisine lui
le geste frémissant
elle et moi seules
encore
déjà
il n'est question ici
à cet instant précis
pour les jours à venir
que de coudre et découdre
que de faire et défaire

J'apprends
J'ai douze ans et je fends
j'accrois  la déchirure
La chute des tissus
sur ma cuisse engourdie