vendredi 8 octobre 2010

Pleine lune


Deux hommes marchent. C'est la nuit, les nuages sont lourds et moites, ils masquent leurs visages. Leurs silhouettes floues vacillent sous le ciel. On entend nettement le bruit de leurs bottes et leurs corps impavides claquer sur le trottoir.

C'est soir de match.

Près de la fontaine, de l'autre côté de l'avenue, la bière coule à flot. L'odeur de mousse dilate leurs narines. Quand leurs ombres tranchent, tous les trois mètres environ, la lumière des lampadaires, leurs cheveux roux grésillent dans la nuit électrique.

C'est pleine lune.

Leurs dents pointues luisent entre leurs babines. Elles crèvent d'éclater quelques coquilles vides.

Au coin d'une petite rue, une femme apparaît. Elle traîne en ahanant un sac en toile de jute. On entend à chacun de ses pas un feulement timide. Elle grogne, souffle, renacle, mais avance sans faillir. Son lourd chargement cogne le pavé.

Ils se figent, regardent la femme arriver le visage crispé.
Une odeur de musc se mêle au houblon, des gémissements perturbent leur chanson.
Ils la regardent : elle est lippue, a les cheveux crépus, le corps recourbé. Et au bout de ses mains un encombrant paquet qui râle et râle encore.

Les deux hommes se tendent. L'envie soudaine leur prend de jouer aux osselets.
Avec un crâne, avec des dents, avec des doigts.

L'atmosphère s'épaissit, s'alourdit de sueurs, de désirs et de peurs.
La décharge est violente, elle éclate le ciel. Les nuages se fendent mettant la lune à nue.
Une lune ronde, blonde qui tombe comme une masse à leurs pieds.

La femme lâche son sac, les hommes reculent d'un pas.
Des morceaux rouges et bruns s'accrochent à leurs bottes.
Des chats malingres et gris s'approchent de la lune, lèchent sa joue humide, tentent de ranimer son corps éparpillé.