lundi 22 mars 2010

L'absente


© EudaldCJ

Je me demande
si cinq litres de sang peuvent être bus par des fibres
si les oiseaux picorent les chairs et les bouts d'os
si on sait quel arbre donne l'émail des dents
si la lymphe est un  fertilisant
si les souvenirs s'échouent dans les poumons

je me demande
si sa bouche sourit quelque part dans une île
si elle rit si elle pleure si elle danse si elle jouit
si elle tricote du neuf avec ses vieux  tissus
si elle marche gracile boulets de coeur aux pieds
si on sait quelles femmes savent s'évaporer

je me demande si on peut vivre lesté d'incertitudes
je me demande si la mort vaut mieux que la fuite
je me demande si l'absence pèse

................................................l'ombre d'un crime



MuLM, mars 2010

dimanche 14 mars 2010

Forgetfulness par Billy Collins



Lecture du poème par l'auteur avec animation par Julian Grey
1mn52
Traduction du poème Forgetfulness de Billy Collins par Saïdeh Pakravan

Perte de mémoire par Billy Collins

Le nom de l'auteur est le premier à partir
suivi docilement par le titre, l'histoire,
la conclusion déchirante, le roman tout entier
qui devient soudain un roman que vous n'avez jamais lu, dont vous n'avez
même jamais entendu parlé,

comme si, un par un, les souvenirs que vous abritiez
décidaient de prendre leur retraite dans l'hémisphère sud du cerveau,
dans un petit village de pêcheurs ou il n'y a pas de téléphone.

Cela fait longtemps déja que vous avez dit adieu aux neuf muses
et regardé l'équation quadratique faire ses valises,
et là, tout de suite, alors que vous mémorisez l'ordre des planètes,

autre chose prend la fuite, une fleur emblème d'état, peut-être,
ou l'adresse d'un oncle, ou la capitale du Paraguay.

Quoi que ce soit dont vous tentez en vain de vous souvenir,
vous ne l'avez pas sur le bout de la langue,
ni même tapi dans quelque recoin obscur de votre rate.

Cela s'éloigne le long d'une sombre rivière mythologique
dont le nom commence par un L, pour autant qu'il vous en souvienne,
alors que vous partez vous-même vers un oubli où vous allez rejoindre ceux
qui ne savent même plus comment nager ou monter à bicyclette.

Pas étonnant que vous vous leviez au milieu de la nuit
pour rechercher dans un livre sur la guerre la date d'une bataille célèbre.
Pas étonnant que la lune dans la fenêtre semble s'être faufilée
hors d'un poème d'amour que vous avez connu par coeur.

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Saïdeh Pakravan

samedi 13 mars 2010

Tu connais Musset ? - Les amants réguliers, Philippe Garrel



Extrait du film Les Amants réguliers de Philippe Garrel, 2004
1mn32

12e Printemps des Poètes du 8 au 21 mars 2010
autour du thème Couleur femme

mercredi 10 mars 2010

Comment j'écris

© Larsen Visuel

je n'ai pas un brin
d'imagination
j'exploite et
je ressasse
la fille
le fils
et l'homme

je dissèque la famille
ma caboche, ma cervelle
en milliers
de vers blancs

je recompose
des mots, mes maux
et me remets en tête
salives de poètes

mais la matière grise
est une peau de chagrin
alors je ruse et biaise
je soulève ma calotte

dans mon lobe frontal
un tamanoir grisé
au museau tubulaire
de deux mètres de long
se love au chaud

son tube transparent
pénètre narine, oreille
bouche et autre orifice
pour offrir au cortex
de la matière à moudre

"Avez vous vu le tamanoir ?
Oeil bleu, oeil gris, oeil blanc, oeil noir,"
et non, Monsieur Desnos,
personne, les yeux dessillés
ne voit ma bête

"Je n'ai pas vu le tamanoir !
Il est rentré dans son manoir"
et oui, Robert,
une fois rassasiée
ma bête s'épanche
en substance blanche

quand j'observe un ami
un collègue parler
rire à gorge déployée
je vois langues et glottes
mots et grelots de joie
disparaître aspirés
fourmis noires dans le nez
du tamanoir grisé


Ecrit de MuLM, mars 2010

mercredi 3 mars 2010

J'ai perdu

© Thierry Courosse
J'ai perdu
en une seconde
la tête les jambes

rompues
les liens
au ciel
adieu
racines

je ne suis plus
qu'un bout de
chair
qui roule
sur la terre
molle

mêlant
une douleur
sourde
à l'odeur moite
du sol

ballotté
en tous sens
par les mots
qui s'empilent
qui s'emmêlent
et enflent

je pense
aux larmes
qui sèchent
aux crânes
disparus

je pense
aux moignons
qui refusent
l'oubli
des membres
perdus

aux vies
la mienne
les nôtres
qui lentement
sombrent
avec le reflux

Ecrit MuLM, 3 mars 2010

lundi 22 février 2010

Jonas Burgert : peintre

"Jonas Burgert est un peintre allemand né en 1969. [...] Sa peinture, monumentale, est inspirée par le grotesque, le difforme et la décadence. Il représente des mondes parallèles, l'envers des choses, des réalités souvent sombres, jouant brillamment avec les contrastes, les perspectives et les proportions" (notice biographique extraite de : http://fr.ulike.net/Jonas_Burgert)

Henchmen, 2007


Kleiner Täter, 2007


Vertrauter, 2008


Kalk, 2008


Hitting every head, 2009

en voir plus sur http://jonasburgert.net/

Etre nègre de José LE MOIGNE

Photo José Le Moigne

Être nègre
Pour Raphaël Confiant

Et maintenant
je dis que je suis nègre
non pas noir
ni homme de couleur
mais nègre du sang pulsant dans mes artères

Oh cruauté des cordages
incrustés sous ma peau

Maintenant je dis que je suis nègre
de mes cheveux anciennement corbeau de kouli malabar
de mes cheveux anciennement grainés de nomades d’Afrique
de mes cheveux anciennement filasses de breton naufrageur

Maintenant
je dis que je suis nègre
de ma poitrine nourrie
à la rose des vents
de mes pieds déformés
de coupeur de canne
de mes pieds délicats
de danseur mondain

Oh biguines
oh gavottes
valses piquées
et autres menuets

Maintenant je suis nègre
de la pluie qui soupire sur ma complexité
nègre oh nègre
infiniment divers
claquant le tambour de ma langue
sur le fil acéré de la herse des mots
oh nègre dont la richesse
ne se classifie pas

José LE MOIGNE
Nîmes 15 septembre 2008



Découvert sur le blog de Patricia Laranco : http://patrimages.over-blog.com/
Poèmes de José Le Moigne à découvrir sur son blog : http://lebretonnoir.over-blog.fr
et sur le site Potomitan : site de promotion des cultures et des langues créoles

mercredi 17 février 2010

Les mots coulent comme de la cire

oeuvre sur voûte de verre pour la station "Carmes" - Jean-Paul Marcheschi

Depuis quelques jours
un bruissement discontinu
beugle sa chanson
sous mon crâne à demi nu
ça fait des chhhhh
ça fait des rrrrrrr
ça fait des hue
ça fait des dia

j'ai beau écarquiller les yeux
plisser le front tendre l'oreille
me retourner brusquement
les langues s'embusquent
immédiatement

ça fait un long collier
de mots désespérés
ça coule comme de la cire
de mon cerveau
sur le papier

travail-broyer-macher-poudre-d'os-et-gros-billets
presser-coeur-exploser-peurs-et-cadavres-mediatisés
ça fait une bouillie infâme
amère épaisse à avaler
ma main s'excite se pâme
et crache des mots obnubilés

et mon coeur...
mon coeur
ne sait où se cacher
il ballotte faible muscle
dans une cage

qui pourra me dépecer
remettre tout en place
le coeur les mots
et le cerveau

tant pis s'il faut rester
sur place
complètement démembrée
tant pis si la marche
du monde repose
sur des organes éparpillés


Ecrit de MuLM, février 2010
Mon coeur a failli exploser la première fois que je me suis retrouvée entièrement enveloppée dans un crâne immense couvert de mots, dans l'oeuvre de Jean Paul Marcheschi -station de métro Carmes, Toulouse  

mercredi 10 février 2010

Le coeur

© MuLM

C'est étrange quand on y songe
l'enfant dort le poing fermé
le souffle lent, la bouche close
je regarde sa poitrine
se soulever

j'épie son petit coeur
sur le drap plié,
de la taille exacte
du poing fermé

son petit coeur
au chaud blotti
dans un feuilletage
de chairs superposées

c'est étrange quand on y songe
de penser qu'une petite boule
de muqueuses
de la taille
d'une prune
d'une mandarine
d'une pomme de terre

tient à elle seule
la moitié
d'un petit
mètre carré

je songe à la balle
anti-stress
sur mon bureau
à ma bouchée
d'ogresse
pour l'abricot

voilà ce que subissent
les coeurs d'enfants ?
des étreintes
des morsures

c'est étrange quand on y songe
cette transformation du poing
en pompe à rêves
écrit de MuLM, février 2010

lundi 2 novembre 2009

Conversation #1


Le pont noir #7 © Aurore

Je suis une curieuse...

L'autre jour, la petite famille au grand complet goûtait dans une crèperie de la rue du Taur.
A la table voisine, deux jeunes filles mangeaient.
Elles étaient très jolies et très bien habillées... la vingtaine conquérante et classieuse...
Malgré moi, je n'ai pu m'empêcher d'entendre, puis d'écouter leur conversation...

La plus élégante des deux, dans un petit tailleur noir, disait à l'autre :
"Moi je ne suis pas vénale, tu sais... Vénale, c'est quand on a envie de ce que possèdent les autres... Moi tu vois, j'aime le luxe, j'aime l'argent, mais je ne suis pas vénale... si je veux une belle voiture rouge, et bien je vais travailler pour l'avoir... si je veux du luxe, je vais tout faire pour en avoir dans ma vie... Non, je ne suis pas vénale : vénale c'est envier les riches..."

Un peu plus tard, la même :
"Tu sais, quand j'étais jeune, je traînais avec une bande de filles pas sympas... un peu racaille, tu vois... mais j'étais jeune, je suivais, je n'étais pas méchante... Ca me faisait rire tout ce qu'on faisait ensemble... ça me fait penser à cette fille là, qu'on asticotait tout le temps. Elle avait douze ans et elle faisait encore pipi au lit... c'est une maladie, tu sais... Je crois que ça s'appelle érunésie, quelque chose comme ça...oui c'est ça, c'est l'érunésie... Un jour cette fille, je ne sais plus pourquoi, on voulait l'obliger à sauter du haut d'un mur... (elle lève le bras, pour montrer la hauteur)... Pas très haut, hein... elle serait pas morte si elle avait sauté, bon peut-être qu'elle se serait cassée quelque chose... mais elle serait pas morte... enfin bref, elle n'a pas voulu ! Qu'est-ce qu'on a pu la traiter et l'embêter !...
Ouais, je faisais n'importe quoi avec cette bande... Toutes ces filles, je ne les vois plus, je ne sais pas ce qu'elles deviennent...
Mais l'autre jour, c'est rigolo, je marchais dans la rue, et je la vois : la fille qu'on embêtait...
Je la rattrape et je lui dis : "Bonjour Christelle, tu vas bien". J'ai vu dans son regard qu'elle m'avait reconnu. Elle m'a juste dit bonjour du bout des lèvres, puis elle a baissé la tête et elle est partie... Ca m'a fait mal, tu vois, cette fille là, qui ne voulait pas me voir... Tu me connais, tu sais comment je suis, gentille et tout... je ne voulais pas lui faire peur... mais pourtant elle m'a fui... (silence)
Elle ne serait pas morte, tu sais, si elle avait sauté..."

Je les regarde plus attentivement.
La jeune fille en tailleur est blonde ; de belles boucles régulières lui encadrent le visage, qu'elle a enfantin. elle a du rose aux joues, un rouge discret aux lèvres. Elle boit une bière à la bouteille.
Son amie est brune. Elle porte un pantalon noir et une chemise cintrée ; elle n'est pas maquillée.
Elles profitent d'une des dernières journées ensoleillées, pour boire un coup au soleil...

J'imagine toutes les autres filles, la bande, Christelle...
J'espère qu'elles aussi devisent, entre amies, tranquilles, vêtues d'un petit tailleur noir ou autre...
J'espère également pour elles que les charivaris de l'adolescence fondent doucement... sous les rayons mitigés du soleil du présent.



jeudi 16 juillet 2009

La voix de Leonard Cohen



Meilleur (Better)

Plus forte que l'obscurité :
l'obscurité fausse,
celle qui te ment
celle qui te fait caresser
la jeune fille de ton voisin

Plus puissantes que les banques :
les banques illusoires,
et tu y déposes
de l'argent corrompu
en sacrifice légitime

Meilleur que le café
ce café bleui,
celui que tu bois
pour ton dernier bain
et encore, lorsque tu attends
l'anéantissement
- dans tes chaussures

Plus haute que toute poésie,
ma poésie
qui effleure
chaque chose
et si belle, et si noble
et n'est rien de cela, pourtant

Mieux que le hasard
l'accident secret
ce moment dans ma voiture
et l'obscurité du parking
avec une nouvelle amie

Plus dense que l'art
l'art sordide
celui que Hashem ne commettra pas
mais dans le fracas qui s'ensuit
j'entre discrètement au théâtre, à Broadway
et je m'assieds sans être vu
quelque part, vers Hadassah

Plus juste que la dignité
la dignité absurde
et ainsi je me tiens debout,
sur le toit du garage
le mieux : laisser tomber
tous les œufs
dans un seul panier

Plus riche que la mémoire,
notre mémoire trompeuse
elle est le suc du patriotisme
de l'intérêt national
la chute des époux
dans le Grand spectacle triste

Plus forte que l'obscurité :
l'obscurité fausse
et souillée, et si vaste
et profonde
enfin si froide
pénétrée de grottes
de corridors aveugles
où apparaissent
nos parents morts, qui nous font signe
et l'apparat des religions étrangères

Meilleur que l'amour
l'errance
de ce japonais, subtil et calme,
jusqu'à l'insondable érotisme
d'un homme minuscule
avec son sexe immense
plus clair que la pensée,
mollement étendu
sur un cil de vapeur
vivant, menaçant
après la cuisine
le jardinage
le temps de faire grandir les enfants

Mieux que ma mère,
la vôtre
alors que la mienne est morte
définitivement morte

Meilleur que moi,
tu l'es : plus aimable
plus doux, gracieux et léger
ô toi, toi
plus beau
plus fort
et plus solitaire
je veux te découvrir meilleur
et encore meilleur, à chaque instant

Leonard Cohen, Mt Baldy, 1998.
Traduction et adaptation par Patrice Clos et Isabelle Nouvel.


Adaptation française publiée avec
la permission de Leonard Cohen.


http://www.leonardcohensite.com/poems.php


Lyrics Famous Blue Raincoat

mercredi 8 juillet 2009

A découvrir : BLU

je ne dirai rien d'autre que "Les murs s'animent"
Enjoy it !




jeudi 21 mai 2009

Découvrez : Morgan Riet, poète

Découvrez l'univers de Morgan Riet à travers son blog poétique : http://www.cheminsbattus.spaces.live.com/ ( lien permanent vers ce blog dans la rubrique "écritures")
Et savourez comme je l'ai fait son recueil Poèmes d'identité en ligne sur Calaméo
Publiez sur Calaméo ou explorez la bibliothèque.

vendredi 13 mars 2009

Le dernier métro


©Doo Ramone

En descendant dans le métro, la première agression est celle de la lumière. Il est presque minuit et on se croirait en plein jour. Mais un jour lourd et étouffant. Car la lumière crue accuse le contour des gens et des choses, les rend irréels par surexposition.

Chaque couleur, chaque ligne pénètre l’œil brutalement et le viole.

On se surprend à froncer les sourcils, à accuser la ride du lion… Les gens dans le métro sont de vieux félins grognons.

Grognons et sourds.

Car on baigne aussi dans une bouillie musicale … Ca gargouille dans l’oreille, ça ralentit les pas : morceaux à la mode, scansions d’animateurs, spots publicitaires…et parfois un bref silence où s’accouplent les acouphènes.

C’est Fun radio ou Skyrock ou un enregistrement, on s’en fout…

Les notes, les mots vomis des haut-parleurs éclaboussent les couloirs, se heurtent aux corps, les charrient vers les escalators, les font s’échouer lourdement telles des outres pleines sur les quais.
Il est minuit moins le quart, il y a une rame toutes les quinze minutes… Le temps s’éternise. Les sensations désagréables s’incrustent dans les orifices des quelques personnes encore là.

Cependant chacun connaît son rôle malgré la fatigue : on ne se plaint pas, on ne grogne pas, on accueille le dehors de la façon la plus neutre possible.

Eviter de croiser un regard

Eviter les gestes inutiles

Eviter même de respirer

Il y a un homme d’une quarantaine d’années, il est appuyé contre le mur, le regard au sol, les mains dans les poches, d’une banalité à faire pleurer… à peine vu, déjà oublié.

Un garçon, de dix sept, dix-huit ans, marche lentement en faisant danser son long manteau noir sur ses bottes noires, il a les yeux et les cheveux noirs… C’est le style gothique effacé. Car on ne se laisse pas abuser par tant de noirceur affirmée. Sa carnation de porcelaine, ses lèvres minces et pincées, son regard fuyant disent tout le malaise de la post adolescence.

Une jeune fille en robe courte sur jeans élimé écoute de la musique ou tient à distance tout contact par les écouteurs qu’elle a aux oreilles. Pour être tranquille, des couches successives de bruits peuvent au mieux faire illusion, au pire rendre sourd.

Et il y a moi, femme de trente ans, brune, névrosée, assez bien habillée, plutôt rassurée par la faune de cette fin de soirée. Je fais semblant de lire un roman, mais en fait je regarde les gens par en dessous. Par en dessous car je suis quand même méfiante, les monstres se cachent dans les enveloppes les plus anodines…

Soudain une femme noire, aux cheveux courts et crépus, descend les escaliers. Elle porte un jean moulant et un sweat-shirt entre rose et violet. Des petits escarpins usés et sales. Et un sac de toile taché. Elle respire la petite vie, le manque et la fatigue. Et pourtant on sent une force charnelle.

Elle n’a regardé personne (elle aussi connaît les règles), n’a amorcé aucun mouvement vers l’un ou l’autre... Mais elle déborde de son corps… Peut-être à cause de sa silhouette callipyge, ou de ce jean décidément trop étroit… Peut-être à cause de son odeur, mélange de musc et de sueurs…

Elle s’arrête tout au bout du quai et se regarde dans les vitres opaques du métro. Son visage triste ne dégage rien, tout se passe en dessous de ses reins. Car lentement et en cadence, elle se met à onduler des fesses au son des beuglements à la radio… Et la bouillie infâme redevient une chanson. Chaque personne reçoit les ondulations de son corps comme une caresse gratuite offerte avant la nuit.

L’homme de quarante ans et plus, a senti la vibration. Il a levé les yeux, surpris le mouvement et son regard a amorcé un discret va-et-vient entre le sol et la femme. Il est gêné, ses mains jouent nerveusement avec le pli de son pantalon… Gêné ou excité, va savoir. Le désir à cette heure est difficile à cerner.

Le gothique et la bouchonnée ont remarqué le manège et sourient doucement. Il se cherchent du regard, et tentent une conversation silencieuse à coup de petites mimiques, de signes entendus, de claquement de langues, de haussements de sourcils.

Elle danse. Le morceau s’arrête, un autre recommence. Elle danse encore. Il y a quelque chose de vital dans sa constance dans le mouvement.

Comme la scène dure, une joie idiote titille nos zygomatiques. Nous finissons tous par nous regarder, complices…

Tous, sauf elle…

La noire qui danse seule face au miroir.
La noire les yeux plongés dans son regard.
La noire au visage fermé qui s’expose.

Je la regarde.

Elle, qui a fait exploser nos cercles d’intimité
sans jamais dévoiler la sienne.
Elle, qui n’a pas la moindre idée
du lien ténu qu’elle vient de créer.



écrit de MuLM 2008
photo extrait de l'album de Doo Ramone

mercredi 4 février 2009

L'oeil bande bis

J'ai cité Paul Nougé
"L'oeil bande. L'oeil bande avant le sexe. Il arrive même que l'oeil bande seul"


©Stéphane.egain

Mais ce blog doit son nom au recueil L'oeil bande d'Emmanuel Laugier (Deyrolles éditeur, 1996)

"Au détour......traversant la rue......s'éloigne une nuque......un dos
les jambes.....les tissus.....dans les phares devant
se détachent.....et décollé le visage
trop blanc dans les néons / les feux / les taches serrées en pointes
se renverse maintenant ralenti
et d'où qu'on trouve.....rien.....3 jours et plus un qui
sinon à terre.....la terreur de face

comme la nuque fait contraste avec la veste foncée
je la vois en face s'effacer......toujours la course......le souffle les crachats
jusqu'au pied du trottoir où brille
la couleur de quignons
et des pains raidis partent en miettes sous les becs d'oiseaux
c'est le déboîtement des parties.....les 4 membres tirés de là
à la......des morceaux de viandes sur l'étal"
p.31

"devant nous l'oeil
dans le coin qui appelle
à qui répondre quand répondre du fond de la bouche
quelque chose bégaie
qui ne remonte pas et.....il y a
ce trou......la honte.....un désordre de tessons
par où tout s'écarte à l'intérieur

et dehors l'ombre des mains se plaque sur la figure
et tout ce noir entre en paquets.....prend dans la bouche....presse ce qui
reste d'une bouche dans la bouche.....aspire toute cette tête qui
se serre autour
"
p.33



mercredi 28 janvier 2009

Lendemains de fête : photos


Serpentins (détail)

Serpentins (contexte) - © Mu & Franck L.
le 29-01-09

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© CSMR
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© C. Daviron
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© Marie - http://www.myspace.com/monkinette
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"Au lendemain de fête, succède le dodo sous la couette" © Fred M.
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"Allez on décroche les décos" © Cécile S.
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"Cadavres exquis" © Franck L.

mercredi 24 décembre 2008

Les Monades Urbaines : citation

© Armel

"Le refus de toute frustration est la règle de base dans une société telle que la nôtre, où les frictions les plus minimes peuvent conduire à d'incontrôlables oscillations discordantes."

Les Monades urbaines, Robert Silverberg
LGF Livre de poche, 13,10 €
http://www.amazon.fr/Monades-urbaines-Robert-Silverberg/dp/2253072257

lundi 22 décembre 2008

Le cadeau de Claude

©folefevre

à J.B. et M.B.A. pour m'avoir donné l'histoire de Michelle


J’ai rencontré Claude presque trois ans après avoir emménagé dans l’immeuble. C’était ma voisine du dessus. D’elle, je ne connaissais que des bruits nocturnes furtifs : des pas traînants, des coups sourds, des chutes d’objets. C’est que je n’étais jamais là en journée, je travaillais à l’autre bout de la ville. Je quittais l’appartement à cinq heures et ne rentrais chez moi qu’à dix-neuf.

Claude a cessé d’être une présence virtuelle lorsque je suis tombée enceinte. Comme j’avais beaucoup de trajet, que je restais debout à piétiner toute la journée, j’ai eu des contractions dès le sixième mois. Mon médecin a préféré m’arrêter…

Les journées étaient longues et ennuyeuses, je n’avais pas grand-chose à faire. Je lisais, regardais la télé, écoutais la radio ou me perdais dans la contemplation de la circulation en bas de chez moi.

J’avais peu de visites, une amie de temps en temps passait faire un coucou.
Ma grossesse solitaire était assez triste. Je n’arrivais pas à m’intéresser à mon ventre, à imaginer ce que serait ma vie lorsque ma fille serait là.

J’ai donc prêté plus d’attention aux sons alentours. Et Claude était particulièrement bruyante en journée. J’avais l’impression qu’elle déplaçait des meubles, qu’elle manipulait du verre. J’imaginais alors des petites histoires. Cela me distrayait.

Par contre, plus la grossesse avançait, plus cela me gênait. J’avais du mal à dormir la nuit, je faisais donc la sieste en journée, et les bruits soudains me faisaient toujours sursauter.
Mais je ne protestais pas, car rien ne m’effrayait plus que la perspective d’être confrontée au silence.

La première fois que je l’ai vu, je ne savais pas qui elle était.

J’avais rendez-vous au laboratoire pour des analyses. L’échéance approchait, je rentrais dans le neuvième mois, et j’avais du mal à marcher. Je ne prenais plus les escaliers, descendre les quatre étages m’épuisait : ma fin de grossesse a été ponctuée de petits maux et désagréments.

J’ai appelé l’ascenseur.
Quand les portes se sont ouvertes, j’ai eu un mouvement de recul, une forte odeur d’alcool m’a agressé. Je suis rentrée, le cœur au bord des lèvres, et me suis calée le plus loin possible de la vieille femme qui se trouvait là.
Mais l’ascenseur était petit et mon ventre énorme. Malgré mes efforts, nous n’arrêtions pas de nous effleurer. C’est qu’elle titubait… Elle m’a regardé en souriant. J’ai baissé les yeux.

C’était une femme repoussante.

Elle sentait extrêmement mauvais, l’odeur d’alcool se mêlait à de fortes odeurs corporelles, urine, sueurs, haleine chargée. Des détails écœurants me restaient en mémoire malgré mes yeux au sol. Ses cheveux gras pleins de pellicules, les grosses trainées noires qui maculaient les plis de son cou, les boutons sur son visage boursouflé, son chemisier blanc couvert de taches.
Comme je regardais le linoléum de l’ascenseur, je voyais aussi ses pieds. Elle avait des tongs crasseuses, et les ongles de ses orteils longs et noirs étaient tout déformés. L’envie de vomir me tenaillait.

Je ne l’ai ensuite plus croisé avant mon accouchement.

Leïla est arrivée un lundi matin. J’avais appelé un taxi et m’étais rendue seule à l’hôpital. Je me rappelle de la chambre impersonnelle et dépouillée. Je me rappelle avoir regardé par la fenêtre les jours se lever. Je me rappelle les petits cris de Leïla qui remplissaient la nuit.

Nous sommes rentrées à l’appartement, et nous sommes apprivoisées pendant les deux mois qui suivirent. Claude faisait encore du bruit, mais cela ne me gênait plus… Leïla s’était même habituée à ce fond sonore. C’était une enfant sage, elle pleurait peu.
Elle me regardait parfois de ses grands yeux noirs pendant de longues minutes, et j’avais peur. Les bruits de Claude m’aidaient à ne pas m’enfoncer dans son regard.

Les visites de mon amie s’espacèrent. Mais je me sentais moins seule depuis que j’avais Leïla. Et les choses devinrent rapidement routinières.

J’ai pu reprendre le travail dès la fin de mon congé maternité. Leïla allait à la crèche collective du quartier. En tant que mère célibataire, j’étais prioritaire.
J’ai même pu négocier un changement de poste avec des horaires moins lourds. Je partais à huit heures au lieu de cinq, j’étais contente.

J’ai recroisé Claude dans l’ascenseur. J’allais amener Leïla à la crèche. Elle m’a fait un clin d’œil et a fait un signe à ma fille
- Bonjour bébé, moi c’est Claude…

Elle était toujours aussi repoussante.

Elle s’intéressait beaucoup à Leïla. Elle lui faisait des grimaces hideuses lorsqu’elle la voyait dans mes bras. Leïla la regardait sans réagir ou parfois pleurait. C’était pathétique cet acharnement à entrer en contact avec elle. Cela me faisait de la peine, je ne sais pas pourquoi.

Malgré l’odeur et mon dégoût, je trouvais sa présence bienveillante, jamais elle ne cherchait à la toucher. Elle la regardait et faisait ses grimaces. Si Leïla pleurait, elle faisait toujours un bruit de langue et disait :
- Ouh, je te fais peur petite fille, pardon…

Nos rencontres dans l’ascenseur étaient réglées comme du papier à musique, dans les gestes et dialogues. Et peu à peu, la voir tous les matins me rassurait. Elle n’était pas complètement saoule. Elle descendait justement faire le plein...

Leïla a eu deux ans.
Ma vie monotone était traversée de ses cris et découvertes. Je la regardais grandir étonnée.


Claude venait de temps en temps à la maison. Comme j’avais le téléphone, elle m’avait un jour demandé si elle pouvait passer un coup de fil à sa mère… J’avais dit oui, et depuis elle nous rendait visite régulièrement. Nous ne nous parlions pas ou très peu, elle venait pour ma fille. Elle faisait le pitre ou lui racontait des histoires.

J’aimais bien la regarder faire. Elle lui disait des choses étonnantes :
- De sa rive l’enfance
Nous regarde couler :
« Quelle est cette rivière
Où mes pieds sont mouillés
Ces barques agrandies,
Ces reflets dévoilés,
Cette confusion
Où je me reconnais
Quelle est cette façon
D’être et d’avoir été ? »
Et moi qui ne peux pas répondre
Je me fais songe pour passer au pied d’une ombre

C’était de la poésie, je ne savais pas si c’était d’elle ou pas. Je ne lisais jamais de poésie.
Je n’éprouvais plus le besoin de lire depuis que j’étais maman.

En tout cas, Leïla adorait l’entendre déclamer… Elle riait, virevoltait. Claude rosissait, mais ne faisait pas un geste. C’était toujours sa limite, elle ne la touchait pas.

Un jour, Claude m’a offert un livre. L'auteur était Jules Supervielle
- Tu le donneras à la petite quand elle sera plus grande

J’ai regardé le livre, il y avait le tampon de la bibliothèque du quartier. J’ai pensé qu’elle l’avait volé et j’ai eu honte de ce cadeau. Je ne m’en suis pas débarrassée, mais je l’ai caché dans ma chambre. Je n’avais pas l’intention de l’offrir à Leïla.

La dernière fois que je l’ai vu, elle a dit à Leïla en riant :
- Aujourd’hui est un fauve, demain verra son bond

Je me rappelle qu’elle portait une robe beige toute sale. C’était un peu avant Noël...
Je ne sais pas qui, mais on l’a retrouvé morte chez elle le 29 décembre.
Je n’ai rien dit à Leïla.
J’ai pleuré.

Nous avons retrouvé notre vie solitaire.
Leïla voulait voir Claude...
J'ai fixé ses yeux noirs et j'ai dit :
- Claude est en voyage, elle cherche des histoires.
Elle va les envoyer, et je te les lirai...

Je suis allée chercher dans ma chambre le livre qu'elle m'avait donné.
Sur la couverture, il était écrit : La Fable du monde, suivi de Oublieuse mémoire...

écrit de MuLM, décembre 2008

"L'enfant et la riviere" Jules Supervielle
"Aujourd'hui est un fauve, demain verra son bond" René Char

Photo extraite de la la page de Folefevre

mercredi 3 décembre 2008

Two lovers de James Gray

De passage à Paris, la provinciale Bringelle en a profité pour faire un mini marathon culturel...

SAMEDI
-Visite des collections permanentes du MAM (Musée d'Art Moderne et non les profondeurs de Michele Alliot Marie lol)
- Exposition "de Babar à Harry Potter" à la BNF
- Film au complexe Mk2 :


Two lovers de James Gray avec Joaquin Phoenix, Vinessa Shaw et Gwyneth Paltrow

L'histoire est simple, voire banale. Ce n'est pas un grand film, mais c'est un beau film qui fait passer un moment agréable...

Un homme, entre trentaine et quarantaine, se remet d'une histoire d'amour douloureuse chez ses parents.
Ces derniers lui présentent la fille de leur futur associé : Sandra, la brune sage qui l'aime...
Alors que Leonard succombe littéralement au charme de sa voisine : Michelle, la blonde volage et fantasque...

Il y est question de choix entre passion et raison, entre réalité et fantasme.
Bien sûr on sait dès le début comment cette histoire va finir, l'issue est inévitable...
Ce qui m'a plu c'est le jeu de Joaquin Phoenix : quel acteur !!!
Il donne intensément chair à la faiblesse et fragilité du personnage.

Dans la vie, il y a l'incandescence et les renoncements. Où trouver son bonheur ? les choix même contraints sont-ils forcément tristes ?

J'ai pensé en voyant la scène finale de ce film à Mariage tardif de Dover Koshashvili (2001).

Là, l'histoire bien que dans un contexte différent et sur un registre beaucoup moins grave, relate ce même problème du choix.

Zaza, trentenaire juif, n'est pas marié. Sa famille cherche donc à le caser à une jeune juive vierge de bonne famille : le respect de la tradition, quoi...

Or Zaza est éperdument amoureux d'une brune magnifique et sensuelle. Seul hic, elle a déjà un vécu, elle a la trentaine, est divorcée avec une petite fille de six ans à charge. Evidemment la famille feint d'ignorer cette liaison et use de pressions et stratagèmes pour arriver à leurs fins...
Zaza, lui, adopte une attitude fuyante et immature, incapable d'affirmer son désaccord.

Ce film est vraiment fort, car c'est avant tout une comédie grincante qui égratigne traditions et poids familial en même temps qu'il dépeint une société corsetée dans ses valeurs conservatrices.

Oui, on rit beaucoup... et c'est justement parce que l'on rit que la scène finale du renoncement de Zaza, traité de façon très sobre par le réalisateur, atteint une gravité qui nous marque.
J'ai un souvenir très frais des dernières images de ce film


Si vous avez l'occasion de les voir, surtout Mariage tardif...
N'hésitez pas !

vendredi 7 novembre 2008

Qui a peur de Virginia Woolf par la Compagnie De Koe au Théâtre Garonne




Qui a peur de Virginia Woolf ? d'Edward Albee
interprétée par la Compagnie De Koe au théâtre Garonne

Martha hystérique, castratrice...
Georges cynique, veule

Jeu pervers dans un couple en déliquescence. Ultime équilibre dans l'affrontement et le mensonge

Qui a peur de Virginia Woolf ? C'est pas nous, c'est pas nous...

Vulgarité, humiliations, bagarres... Les brisures de l'âme violentes, brutales dégueulent sur les personnages et les spectateurs...

Humour féroce et dévastateur...
Effluves d'alcool et pensées malades...

Nick, spectateur impuissant, complaisant
Honey, niaise, gentille petite épouse...

Les personnages sont solidement plantés sur scène...

et on assiste, non, on prend part à cette folle danse d'(auto)destruction parfaitement maîtrisée.

L'histoire : Martha et Georges couple d'américains respectacles recoivent en fin de soirée un couple nouvellement arrivé sur le campus universitaire dirigé par le père de Martha... Martha invective Georges, Georges à son tour humilie Nick... Ils picolent comme des trous, se chamaillent, se battent... Un jeu cruel se met en place, on oscille entre réel et imaginaire... Le couple se déchire avec rage. La pièce d'Edward Albee fait voler en éclat l'image stéréotypée de la famille américaine bon teint.

Le spectacle : les acteurs se meuvent sur une scène encombrée de bouteilles et de magazines. Cette accumulation étouffante cerne les personnages et leur jeu.


Les acteurs prennent à partie le public, le spectacle se construit à mesure que les répliques fusent, que le jeu des acteurs se déploie pour les spectateurs dans la salle. On voit le processus créatif à l'oeuvre.
Les acteurs tous vêtus de blanc, pureté en contradiction totale avec la noirceur de leur âme habitent le texte d'Albee et nous interpellent du regard. Le spectacle présenté ne peut jamais être deux fois le même...
J'ai beaucoup aimé, même s'il y a eu quelques longueurs, un petit essoufflement en cours de spectacle (c'était la deuxième). Le jeu des acteurs était passionnant, drôle, percutant, et aussi intéressant car fragile. Tout n'était pas propre et lisse...
Et la scène finale toute en retenue... l'aveu de la vulnérabilité de ce couple dans le murmure de Martha : quel frisson !
Mention spéciale pour Natali Broods, l'interprète de Martha


Le spectacle est programmé au Théâtre Garonne jusqu'au 15 novembre


et pour en savoir plus sur la compagnie De Koe:


chronique de Bringelle, présente dans la salle le 6 novembre 2008
Photos extraites du site de la cie De Koe