lundi 7 juin 2010

Se mettre à table

© Coya

Je suis sur la table
la tête tournée
vers l'évier
qui sent le sale

J'inspire j'expire
l'odeur de renfermé
Je cherche à concasser
ma pensée ébréchée

Je jette à tout hasard
un peu partout
et nulle part
mon goût ferreux
esprit hagard
L'homme est debout
collé à mes genoux
il cherche à évacuer
l'insensible d'un corps

Je sens lentement
ruisseler de mes pores
la terreur continue
les battements tordus
Le cœur scande
en petit métronome
les secousses du bois
qui grince sous mon poids


Je suis allongée
 sur la table
les jambes écartées
résolue à céder
un espace où diluer la
tristesse
Je ne ressens rien
Je n'ai aucun désir
Je guette la panique
de l'oiseau tyrannique
sous mon ciel couvert

Et le besoin d'amour
ton envie de tuer cet
oiseau sous ma peau
se résume à planter
un bout de ton corps
dans un bout de mon
corps
à écouter les pieds
de la table crisser
sur les carreaux
 de la cuisine

Crédit photographique Coya 

dimanche 6 juin 2010

Malo - © Franck Laborde

vendredi 4 juin 2010

Orgueil de poète #VasesCommunicants

Premier vendredi du mois échange des Vases communicants ... C'est Morgan Riet qui pose son poème sur mon blog... juste retour des choses pour celui par qui je suis entrée en "virtualité poétique" ;)
Mes mots à moi sont
Je crois
que je serai satisfait de moi
le jour où j’aurai le sentiment d’écrire aussi bien
que je balaye les pièces de mon appartement.

Ah, si vous pouviez me voir à l’œuvre
et remarquer alors
avec quelle dextérité, avec
quelle grâce
je manipule ce balai, c’est un véritable…
ballet !
Il faut le voir, ce dernier,
comme il tourne entre mes mains,
sur la pointe des poils,
comme il ondule sur le sol, comme il s’entrechat
entre table et chaises,
comme il répand son aura alentour,
et comme il est encouragé toujours
par les chauds applaudissements
des plinthes, ainsi que des coins et recoins
si souvent négligés, bâclés –

reconnaissons-le, hélas –

par tous ces amasseurs de poussières amateurs
en matière d’approche esthétique
et de maîtrise de cette insigne technique
de surface.



Autres vases communicants du mois de juin
Tiers livre http://www.tierslivre.net/  et Dominique Pifarely http://pifarely.net/wordpress  
Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/txt/  et Urbain, trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/
Morgan Riet http://cheminsbattus.spaces.live.com/  et Murièle Laborde Modély http://l-oeil-bande.blogspot.com/  
Anne-Charlotte Chéron http://feenmarges.blogspot.com/  et Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/

lundi 31 mai 2010

Le rendez-vous


Je la retrouve tous les lundis dans le café près de la gare. Dans une salle petite, bruyante et très fréquentée. Le café est à proximité du lycée professionnel. A côté des habitués accoudés au bar, l'haleine chargée dès huit heures du matin, il y a des jeunes qui rient fort et chahutent avant le début des cours. J'en connais certains, mais je ne parle avec aucun d'entre eux...

Je m'installe généralement près de la fenêtre pour avoir un peu de lumière, car les lambris aux murs ont pris une patine sombre, mélange de gras et de fumée de cigarettes. Les rideaux sont sales, mais cela m'est égal que la poussière me picote les yeux...
Je la regarde, elle m'ignore. Elle suçote le bord de son verre d'eau.
Nous ne sommes pas assises à la même table ; une banquette, parfois deux nous séparent. Selon les jours et son humeur, elle m'offre le spectacle de sa nuque, ou celui de sa bouche qui chipote son eau minérale...

Il y a en fond sonore la radio, le rire de jeunes et les raclements de gorge sporadiques et glaireux de quelques hommes âgés. Les verres cliquètent sur le comptoir en inox. Le serveur fait glisser énergiquement les tasses sur l'étagère métallique. Le patron tripote régulièrement sa caisse enregistreuse.
Des pièces tombent au sol. Des talons claquent. La porte du café s'ouvre et se ferme en grinçant.
L'ensemble produit une mélodie discordante, mais je n'entends rien...

Parce que je mets mes mains contre mes oreilles. Et parce que m'isoler du monde extérieur me permet d'absorber Pélagie, en entier, dans ma tête. Ce n'est pas difficile, elle n'est pas épaisse.
Elle a un visage émacié, deux billes vertes perdues dans les orbites, et des tas de petits os autour. Pélagie est très maigre : sa tête est une minuscule balle perchée sur une brindille.

Je reste juste immobile, dans cette salle, à la regarder suçoter son verre du bout des lèvres. Je respire à peine pour ne pas la faire basculer de sa chaise sur le sol. Je me mords les joues pour ne pas pleurer. Saleté de poussière.
Je pense à avant, quand son rire charnel m'enveloppait de son odeur de sucre. Avant, quand je n'avais pas peur de voir son corps se désintégrer bruyamment. J'essaie en vain d'ignorer le squelette de verre à travers sa peau translucide.

Si je viens tous les lundis au café, c'est pour m'assurer que cette fois encore, elle ne s'est pas brisée en mille morceaux. Et aussi pour continuer à croire que peut-être...

Elle me parle quelquefois. Sans lever les yeux. Elle décoche un "Dégage", ou mieux trois mots "Me regarde pas". Je la préfère silencieuse. Dès qu'elle ouvre la bouche, ses dents claquent et font un bruit perçant désagréable. Si je m'écoutais, je me jetterais sur elle, pour la faire taire d'un baiser...

Oui, je voudrais pouvoir poser ma bouche sur ses lèvres gercées.
Je viens tous les lundis pour ça. Et je sais qu'elle vient aussi ce jour, pour bien me signifier tout ce que je n'aurai pas.
Elle me l'a dit la dernière fois où nous étions assises à la même table. Elle ne peut plus m'embrasser...
Pas à cause de mon corps lourd ou de mon visage poupin... Pas seulement non.
Ma salive trop riche la révulse. Elle doit dorénavant se passer de mes baisers.

Mai 2010

vendredi 28 mai 2010

Petit coup d'oeil : UG et ses pop up

Depuis quelques années, pour le boulot, je suis la production des livres de l'artiste UG.
Livres pop up résolument modernes, en sérigraphie, aux couleurs flamboyantes et urbaines...
Bref, j'adore !
Je me suis enfin lancée, et j'ai acheté  la dernière oeuvre de UG (ici)
La petite courbure de l'espace temps
Jubilation en le recevant hier (ah, l'ivresse des courbes  :)

Si vous voulez voir ses pop up, exposition de ses oeuvres à la médiathèque de Toulouse à l'automne...
ou sur son site

mardi 25 mai 2010

Le sparadrap

je marchais derrière ce type
qui chaloupait une clope à la main
 il avait au milieu de la tonsure
sur la pointe du crâne
un sparadrap de la taille d'un poing
sous la gaze, une trace violette,
des arabesques pleines et tordues
dessinaient des chemins vers
des lieux inconnus
et il penchait à droite
et il penchait à gauche
et ça faisait des plic
et ça faisait des ploc
j'ai tiré la compresse
pour rompre l'insouciance
du gazier a jailli une substance blanche


mai 2010
Credit photographique Laurent Gaudart

vendredi 21 mai 2010

Les saisons

© Erick Loitiere

PRINTEMPS

Elle est arrivée au début du mois de mars. Tenue décontractée, jeans, tee-shirt. Une petite blonde vive, aux joues rondes, à l'allure sautillante. Une fille simple !
Mais bon, avec des baskets de marque aux pieds...

Cette gamine est la nouvelle chef.
Service Informatique, Communication & Développement.
C'est la mode dans la boîte : pour trois départs à la retraite, un recrutement...
Mais attention, hein, pas n'importe quel recrutement... la crème de la crème.
Même si franchement à la regarder, on dirait plutôt du petit lait...

Elle a commencé sa journée, accompagnée du Directeur à faire le tour des services. Bien que la visite ait été rapide, nombre d'entre nous a pu voir son joli minois à travers les vitres des bureaux. On s'est pressé. Surtout les hommes. La vision de sa peau lactée a causé ce matin là, de douloureux dévissements de cou.

Comme une traînée de poudre, la nouvelle a bouleversé les cent cinquante employés de l'entreprise... Qui ignorait à midi qu'une adorable jeune femme venait de prendre ses fonctions dans le service le plus important de l'établissement ? Qu'elle était descendue au troisième étage, prendre son café à la machine ! Qu'elle portait ce matin là un tee-shirt rose avec écrit sur la poitrine I am a geek...

Aucun cadre ne descend jamais au troisième. Et le rose n'est pas leur couleur préfèré.
Chacun s'est habitué à  une répartition stéréotypée des rôles : chefs coupés de la réalité de terrain en haut, et employés critiques en bas. Idem pour les costumes, silhouette classique à ringarde pour les premiers, décontraction bon marché et pratique pour les seconds.
Quant à  la caractéristique de la faune du milieu - car il y a un milieu- c'est la mollesse. Cet état présentant à la fois l'avantage de plier avec souplesse face à l'autorité, et de recevoir moins violemment les récriminations.
Bon, évidemment je force le trait, mais moi je suis en bas.

Il n'empêche... La blondinette avec son air frais bouscule le ronron quotidien. Il souffle comme un vent frais dans la pièce poussiéreuse.
Je me demande qui va éternuer...

Esther, ma collègue a froncé les sourcils, quand elle l'a vu. Ce qui n'est pas bon signe. Elle est là depuis... la construction du bâtiment, je crois.
C'est une vieille.
Elle a développé une perception quasi animale dans son travail. Ce qui, il faut bien le dire, n'est pas très utile en règle générale, mais occupe les conversations du matin au café.
- Tu as entendu ce petit bruit métallique ?
- Hein ?
- Ce vilain cliquetis de ferraille quand elle est passée...
- Euh... non... peut-être ses boucles d'oreilles... je n'ai pas vraiment fait attention...
Elle claque la langue (très très mauvais signe) et déclare emphatique
- Cette fille est louche.

Je ne dis plus rien. Esther a tendance à radoter, mais elle n'insiste pas si on ne répond pas à ses élucubrations. Depuis deux ans que je travaille avec elle, je commence à cerner la bête.
Aujourd'hui, elle m'emmerde avec sa défiance ; moi je suis ravie de l'arrivée d'Isabelle Hanuman.

ETE

En juin, elle convoque chacun d'entre nous dans son bureau. elle veut revoir l'organisation du service et elle a besoin de notre avis. Quand vient mon tour, je reste presqu'une heure avec elle. Suffisamment longtemps en tout cas, pour maîtriser la géographie des grains de beauté dans son cou, et les reflets du duvet au-dessus de sa bouche rouge. Isabelle me tutoie, et me demande à nouveau avec insistance de l'appeler par son prénom.

Esther ricane
- Evidemment, si ç'avait été un garçon, tu ne te serais pas fait embobiner de cette façon.
  Je te le dis Pélagie, méfie-toi, cette fille cliquète...
A l'une des réunions qui suit, Isabelle expose ses projets.
Elle veut moderniser notre réseau et elle a la ferme intention de valoriser nos potentialités.
Il s'agit de restructurer le service en s'appuyant sur nos réelles compétences et non sur des profils de postes dépassés. Il faut mettre en place un travail par objectifs, développer avec notre expertise des outils d'évaluations, pour un developpement plus rapide de l'activité, externaliser la notion de territorialité, rentabiliser tous les secteurs d'activité par une polyvalence étendue...
Je prends des notes, mais tout ce charabia me barbe.

Heureusement, elle nous regarde avec ses doux yeux verts et sa bouche de fruit. Je trouve sa voix jolie et ses idées précises, même si elles me sont incompréhensibles. Son léger accent fait comme une musique.
Mais la mélodie est peu à peu couverte par des raclements de gorge. Esther, prise d'une crise d'allergie, tousse et s'étouffe.

Isabelle l'interpelle d'une voix glaciale
- Esther, Je te demande de sortir ou de cesser immédiatement de tousser. Ca commence à bien faire. Je ne suis pas dupe de tes crises de toux systématiques. J'ai très bien compris tes manigances de résistance passive : ou tu te soignes... ou si ton état de santé ne te permet pas d'assumer ton travail...
Esther balbutie tremblante :
- Mais je... fais mon tra...vail...
- Perturber les réunions du chef de service, ce n'est pas ce que j'appelle assumer son travail... Je reprends donc, ou tu te soignes, ou tu te signales auprès du médecin du travail, pour un poste moins... allergène.

Nous sommes tous interdits, et ne savons plus où poser notre regard.
Sur la table, sur nos notes, sur nos mains... les larmes d'Esther tombent.
Je regarde par en dessous le visage juvénile d'Isabelle. Je remarque pour la première fois sa nature trouble, sa peau couleur de beurre.

Isabelle Hanuman a horreur d'être contrariée pour quelque raison que ce soit. Et depuis son arrivée, les raisons de contrariété semblent se multiplier, notre entreprise est, dit-elle, d'un archaïsme consternant.

Elle toise Esther, jusqu'à ce que celle-ci sorte, et reprend imperturbable son discours enjoué.
Nous nous taisons. Et quand elle nous interroge, nous répondons prudents.
Elle nous fait un peu peur. Elle a vingt cinq ans à peine, et toute la vie devant elle.
Son tee-shirt moulant I looove marketing ne nous fait plus sourire.

AUTOMNE

Esther a changé de service.
Sur le bureau d'en face, c'est maintenant Vanessa.
Isabelle l'a prise sous son aile : elle est rapide, réactive et personnelle.
Comme j'ai travaillé avec Esther, elle se méfie de moi. Elle redouble donc de zèle pour se faire bien voir. Elle abat son travail et la moitié du mien. Elle me regarde légèrement méprisante, quand je peine à répondre à un client. Je ne me fais pas à la nouvelle polyvalence. Je la regarde donc manoeuvrer...

Et cela me laisse le champ libre.
Esther n'était pas folle, j'entends moi aussi les pièces métalliques résonner à l'intérieur du ventre d'Isabelle. Elle a dans le corps des éclats de métal qui s'agrègent peu à peu. Et cette matière ferreuse la rend de plus en plus rigide.
D'ailleurs elle ne descend plus au café. Elle n'en boit plus : métal et liquide, comme chacun sait, ne font pas bon ménage.

HIVER

Pélagie Nostos, anonyme secrétaire de 35 ans, en poste depuis deux ans dans la florissante entreprise de vente de nutriments en capsule, remarque pour la première fois, que des lèvres d'Isabelle Hanuman, coule un oxyde rouge qui contamine l'atmosphère du bureau.
Elle remarque également que Téo Gisme, le nouveau directeur des Ressources Humaines, grince étrangement en marchant, que son haleine est aussi ferrique qu'il est efficace...

La pellicule rouille qui infiltre tout le bâtiment, provoque une urticaire persistante chez Pélagie, et une légère coloration sépia de l'air.
Bientôt, une neige sale et brune recouvre les rues, les champs, les maisons alentours. Pélagie n'arrive plus à contenir ses angoisses.
Elle est de moins en moins performante, il faut dire qu'elle passe ses journées à la fenêtre,  à regarder la nécrose rampante.

Mai 2010
Crédit photographique Erick Loitière

mercredi 19 mai 2010

Le Gougnafier (#jolimot)

© Corinne Defer


Publication hier de ma participation au challenge créatif #jolimot sur le site 17 rue des arts.
Il s'agit d'illustrer par un texte, une photo des jolis mots tels anacoluthe, didascalie, salicorne etc.
si cela vous inspire... mode d'emploi ICI


Un bon à rien
un vaurien
un fainéant

tout le monde
s'est mis d'accord
je suis un incapable

c'est vrai je traîne
je rêvasse
je glandouille

j'attends
je parasite
je bidouille

mais j'ai dans les poches
une graine mordorée
à l'écorce séchée

au fil des mes pas (lents)
je guette le moment (bon)
et la terre fertile (molle)

quand le soleil tannera
le cuir de mes bras
il sera l'heure exacte

de planter ma petite graine
dans la litière du sol
du bout de mon gros doigt

ou de la jeter au hasard
et puis d'aller m'assoir
à l'ombre

d'espérer une averse
une pluie d'été
ou la rosée

et au petit matin
poussera
un gougnafier

avec un fruit fibreux
doré, sucré
lourd à craquer

manquera plus qu'une gougnafiasse :
son fameux fruit rosâtre
pousse à la nuit tombée


"gougnafier" a été proposé par wproof
Ecrit de MuLM, février 2010
Corine Defer

lundi 17 mai 2010

L'envie

© Franck Laborde

j'aimerai croquer
comme un nougat dur
tes joues brunes lisses

garder sur les lèvres
ta saveur de sucre

caler sous ma langue
le doux mot de
fils



Malo au jardin des plantes,Toulouse - 2009, Franck Laborde

vendredi 14 mai 2010

Une belle journée



C'est une belle journée.
Il est presque neuf heures, mais il fait encore frais.
Comme je viens de me lever, la lumière douce m'aveugle.

Je me suis endormie au petit matin sur le canapé. Mon corps est tout engourdi du sommeil trop court : je n'ai pas rêvé cette nuit. J'ai sombré dans les bras de Morphée dans un souffle, et c'est dans un souffle que j'ai ouvert les yeux. Je me suis levée lentement et me suis dirigée sans faiblir vers le buffet de la cuisine. J'ai pris une tasse, une cuillère, une bouilloire, de façon mécanique.
En préparant le thé, je me suis rendue compte de la douleur dans mes muscles.
Le canapé sans doute. Cela fait des années que Jean me dit de l'amener à la déchetterie...

J'appuie mon front contre le meuble au dessus de l'évier, mes oreilles bourdonnent. Combien d'heures j'ai dormi déjà ? Trois ? Quatre ?
Cela ne m'est plus arrivé depuis... Jamais en fait. Cela ne m'est jamais arrivé.
La bouilloire siffle, je dispose ma tasse sur le plateau. Je remplis la théière, et je reste quelques minutes sans bouger. Je ne sais plus ce que je dois faire.

J'entends le bruit des oiseaux derrière les volets.
C'est ce qui me décide à sortir.
Le bruit... et le silence dans la maison.
Je cherche fébrile de quoi écrire. Tout est éparpillé par terre près du canapé. Quand je m'approche, la tasse et la théière cliquètent, mes mains poisseuses tremblent. Je n'entends jamais ce bruit d'habitude, cela me trouble. Je pose le plateau sur la table basse couverte de bouteilles, de verres, de cendres de cigarettes. Et je prends à la hâte une feuille blanche et un stylo. Je ne m'attarde pas davantage dans le salon obscur. Je sors. J'entends résonner le bruit de mon coeur.

L'arbre en face scintille des reflets du soleil. Je plisse les yeux ; je baigne dans la lumière bleutée de la pergola. C'est une caresse apaisante, je respire à pleins poumons la luminosité caeruleum.
J'aime bien ce mot. Je le dis à voix haute, et je sursaute. J'ai l'impression que quelqu'un s'approche, je me retourne, mais il n'y a rien. J'ai oublié que j'ai fermé la porte.

Je répète caeruleum, et une tristesse m'envahitJe sais que je dois écrire, mais je ne sais pas par quel mot débuter. Alors je reste là immobile, à regarder mon thé qui refroidit, la feuille blanche, et le stylo couché en travers comme un cadavre. Si j'en avais le courage, je retournerai dans la maison chercher mes brouillons... J'avais griffonné des phrases, pris des notes, trouvé quelques beaux mots. J'avais rayé, expliqué, arrangé...
Mais je ne peux plus bouger. Cette fatigue si imperceptible tout à l'heure me cloue maintenant sur la chaise métallique. Je me sens faible. Je ne pourrai pas pousser la porte, je ne pourrai pas voir dans la pièce, je ne pourrai pas sentir l'odeur.

Il fait si beau. Je me sens calme assise à table. Je dois juste laisser le dehors pénétrer l'intérieur de mon corps. L'effluve du thé au citron. L'air frais. Le bruissement des feuilles. La caresse du vent.
Je vais trouver les mots. Il suffit de commencer.





Jeu d'écriture proposé par le blog à 1000 mains
sur l'invitation de arf, à lire son interprétation Aérien
Crédit photographique Thé citron

mercredi 12 mai 2010

Ce que j'ai cueilli dans les vases (communicants) du mois de mai...

Difficile en ce moment d'écrire... (boulot, soucis, et autres plantules)
mais j'ai pris le temps de lire...
... et butiner quelques fleurs dans les vases (communicants)

parmi les textes qui m'ont plu...

La cicatrice de Anna de Sandre publié chez Ma plume sur la Commode
Curiosité adolescente sur la cicatrice féminine ; premier jeu de séduction/manipulation d'une jeune Camille. J'ai aimé le texte taillé au couteau, la narration enlevée... et ce questionnement sur cette "déchirure"...qui continue à interpeler, même les post adolescent(e)s...
j'ai publié ici un texte appelé La fente, écrit il y a quelques années... alors évidemment ce récit m'a particulièrement parlé.
"La fente des filles, elle cicatrise à la mernopause. Quand elles sont vieilles tu ne peux plus les baiser, leur trou se bouche. Ça aussi c'est Matt qui le dit. Il raconte parfois des craques pour se moquer mais là, c'est du sérieux. L'information n'est pas vérifiable, la plus vieille du bahut n'a que dix-neuf ans et les enseignantes ne sont pas de vraies femmes [...]"

Autre émoi adolescent :
Laiteuse de Christophe Sanchez sur Pages retrouvées, paroles croisées
où la séduction féminine joue à plein dans une description minutieuse de l'entrée d'une jeune fille dans un bus. J'ai beaucoup aimé l'acuité visuelle... Le désir englobe tout le paysage autour de son objet :)
"Et enfin d’un long entrechat sensuel, elle s’assit trois rangées devant moi, prés de la fenêtre, si bien que je ne voyais plus que sa touffe de cheveux et leur masse grouillante dédoublée dans la vitre. A cette réflexion étrange se mêlait la mention blanche « securit » certifiant d’une réalité crue les reflets incertains de ses épaules. Elle passa la main dans sa chevelure pour en chasser la moitié côté couloir et découvrit ainsi une nuque laiteuse plantée sur un cou longiligne. Dans le prolongement, « securit » se dessinait maintenant sur son épaule et plantait son T final au centre de ses deux omoplates. La paume de la main posée à plat sur la vitre, il me semblait la toucher, caresser sa toison, faire frissonner sa peau translucide mais cet ersatz ne me renvoyait que la froidure maussade du verre poli."

J'ai aimé également
Hors jeu de Jean Prod'hom sur le site d'Arnaud Maïsetti
pour la petite musique de désespérance, et son cheminement au contact des autres...
"On se lève donc parce qu’on sait que ce soir, pour autant qu’on y parvienne, on pourra retourner dans le tambour de la nuit qu’on aurait voulu ne pas quitter, pour y être à nouveau enfermé, tourné, retourné, préservé, lavé. On se lève donc en sachant qu’on n’ira nulle part."
[...] 
"Je me retrouve sur le chemin de la Mussily, indemne, étonné d’être là. Tous les jours pourraient être ainsi, n’est-ce pas ? On demeurerait sur le seuil, on ne toucherait à rien, parce qu’au fond on n’y croit guère. On n’en serait pas, on aiderait d’un sourire ceux qui sont embarqués et on cueillerait quelques rameaux pour en être un peu."

pour choisir ses propres fleurs, il faut aller ICI (Brigetoun a recensé les vases et leur contenu)

mercredi 5 mai 2010

J'ai des zoziaux dans le ventre












Je ne sais pas comment
me débarrasser des zoziaux
que j'ai dans le ventre

ça gratte quand
ils battent des ailes
ça chatouille quand
ils perdent des plumes
ça pue quand
ils défèquent et gloussent

je ne sais comment faire
pour l'envolée légère
dans mon ciel oesophage
mes zoziaux sont lourds
ils pataugent dans l'humeur
de ma cage abdomen

bon...
j'ouvre la bouche
(il faut tout faire soi-même)
et je dis : prenez le large
zoziaux
n'oubliez pas en partant
les soucis dans la fange

bon...
rien ne se passe
mon ventre
toujours
gratte et chatouille
démange et pue

comme j'aime la société
et qu'elle me le rend bien
et qu'elle résoud d'un mot
les plus ardus problèmes
j'évoque brièvement
mes zoziaux squatteurs

elle dit :
c'est délicieux, mon dieu
l'image
la métaphore
pour dire ce qui vous meut
mon dieu, c'est délicieux !

j'aurai dû m'en douter
la société volatile
en matière de
zoziaux
décrypte mal
les maux

Credit photographique Sara A. Tremblay
http://www.saraatremblay.com/

lundi 26 avril 2010


I

c'est en lisant qu'on devient lit pliant
c'est en pensant qu'on devient pense bête
c'est en spéculant qu'on devient une gaufrette
c'est en remâchant qu'on devient canapé
c'est en réfléchissant que l'on devient miroir
c'est en communiquant qu'on devient une clé
c'est en écrivant qu'on devient écritoire
c'est en sabrant qu'on devient un rasoir
c'est en bassinant qu'on devient une théière
c'est en butinant qu'éclosent des accessoires
c'est en tablant qu'on fait pousser des verres
et c'est en respirant qu'on renouvelle l'air

tu peux entrer t'asseoir :
ma tête est quasiment meublée

II

pour commencer une collection
il faut avoir un cochon
à la peau rose et lustrée.
le cuir de son dos doit être
légèrement incisé.
installer l'animal sur un buffet
et glisser chaque jour un mot dans la fente.
surtout ne pas oublier de caresser la bête :
un cochon blessé conserve mal le papier

dans les conversations, livres, émissions
saisir au vol les plus beaux mots :
gerboise, cressonnette, antimoine
sont de jolis mots.
volontarisme, intégration, rupture
sont plus contestables.

les écrire à l'encre bleue sur du papier de soie
les laisser macérer pendant un ou deux mois.
quand le cochon plein grouine, sortir un récipient
l'ouvrir d'un coup sec, et mélanger en salade
les mots, l'ail, le vinaigre avec quelques pignons
les manger à la fenêtre, en regardant la mer
si on n'a pas la mer, prendre une toile cirée...

III

certains jours ma tête,
mon corps débordent
les mots s'agglutinent
et me bouchent les pores
je me fraie avec peine
un chemin
dans la bouillie sonore
qui ralentit ma marche
qui sature mes veines
mes poumons s'exaspèrent
happent des goulées d'air
les mots de tous côtés
oppressent et asphyxient
ça sent le vieux papier
la fade moisissure
mon épiderme craquelle
là où germent les spores

je voudrais des gens,
je voudrais de la chair
pas des prénoms exsangues
des patronymes vides
des mots sans queue ni tête
pas ces accouplements
des voyelles aux pixels

j'enfonce mes deux poings
sur l'écran de mes yeux
pour l'éblouissement
singulier du silence
mais je sens toujours
couler sur mes cheveux
les mots
de ceux qui savent
de ceux qui dictent
de ceux qui pensent
de ceux qui bandent
de ceux qui éjaculent
la giclée fébrile et molle
des pédoncules

dimanche 25 avril 2010

Variations autour d'Alice

Petit écrit autour d'Alice sur Les 807

Les 807, blog collaboratif animé par Franck Garot propose
chaque jour un tryptique (déclinaisons d'un tryptique d'Eric Chevillard)

Les variations autour d'Alice sont un peu partout ici et ailleurs :
Alice et le lapin ici
Alice (la buveuse de grenadine) ici
le chat d'Alice par Oakoak  (photo du 19 avril)
et, le meilleur pour la fin : Faire mon Alice de Virginie Holaind

mardi 20 avril 2010

Alice


comme
je ne suis pas très grande
mon regard a ripé sur la gorge du type
il était rasé de près, sa chair sentait le frais
j'ai glissé la main dans mon tablier
et j'ai sorti la paille que j'avais gardé
(j'avais bu la veille une grenadine avec mes copines)
un long tube flexible couleur de serpentine
assorti à ma jupe, à ma bouche lutine
j'ai cherché en sifflant un trou dans sa peau fine
j'ai aspiré lentement sa pulpe sapotille
j'ai bu, j'ai bu, j'ai bu
jusqu'à être écoeurée par le goût
de jasmin et vanille mélangés
puis j'ai craché par terre
l'estomac retourné
le pépin sucré
de ce
petit
baiser


Ecrit de MuLM
Couverture du livre : Alice embrasse la lune avant qu'elle ne s'endorme d'Atak, ed. Amok, 2000

mercredi 7 avril 2010

le mot parasite

©Le Superbe

Ca a commencé bêtement...
j'avais lu ce livre,
Ex machina,
l'histoire d'un androïde
blotti dans un crâne,
friand de chairs, de sexe,
petite bête observant le monde,
à travers les yeux d'un type

C'était une nuit banale et froide...
j'avais lu ce livre là
de Hugues de Chanay,
l'histoire d'un esprit corrompu,
exposant ses actes,
ses violences,
par la voix du parasite
dans le cerveau du type

j'avais plongé tête la première,
dans le bouillon
verbal,
d'un
alien,
d'un
robot,
d'un
schizo

c'est au petit matin que tout a dégénéré...
j'avais laissé le livre ouvert
sur la table de chevet,
les mots en ont profité
pour sortir leurs crocs,
pour pénétrer à coups d'entailles,
mes narines, mes oreilles, ma bouche,
pour s'installer et faire souche

ce n'était plus un roman...
j'avais aussi ma bête,
ma pensée dédoublée :

un long ver annelé
pourvu de minuscules lettres,
bousculant de ses hampes
les phrases toutes faites,
encombrant l'oesophage
de mots sans queue ni tête,
irriguant l'estomac de l'aigre
des mots : panique, angoisse et peur

après ce matin là...
Ex machina, le type, de Chanay,
se sont dissous dans  mes divagations
mentales

le ver blanc annelé,
bouffi ou amaigri
avale avec constance
tout texte
craché, vomi
dicté, subi

le mien, le votre, les autres...
violences sémantiques assiégeant mon cerveau
accès de panique pervertissant mes propos

écrit de MuLM, avril 2010
crédit photographique Le Superbe

lundi 5 avril 2010

"Le dernier métro" mis en voix sur A demi mot

Le dernier métro (écrit il y a quelques temps ICI) mis en voix sur le site "à demi mot" de (et par) Mathieu Blanco




vendredi 2 avril 2010

Et voilà, elle est partie #VasesCommunicants



Je l’ai vue monter lentement sur le plateau du camion. Péniblement, l’épaviste l’a hissée avec un treuil couinant et faiblard. Elle était triste, sans tain. Comment pouvait-il en être autrement si proche de sa mise en bière ! Son beau gris métallisé avait depuis longtemps terni au soleil et viré au blafard sous les intempéries. Sa carrosserie robuste n’avait pas résisté à une conduite nerveuse, aux trajets animés et aux stationnements urbains aléatoires. Plusieurs chocs sur son avant, son arrière, ses côtés témoignent d’une vie agitée et les tâches de rouille sur ses flancs, telles des rides profondes, de sa fin inévitable. Alors elle m’a lâché ma voiture car elle était simplement trop vieille. Immobilisée dans un garage depuis deux mois, elle n’attendait que ses funérailles. Maintenant, elle est partie rejoindre ses cousines dans la grande cour des récusées, celles qui ont fait leur temps, que la société ne veut plus. Rebut de l’industrie automobile, elle va finir ses jours compactée par une machine diabolique, mangeuse de ferrailles et de plastiques élimés.

Je ne suis pas un amateur de voitures. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment aimé cette auto. Acquise il y a dix ans, elle correspond surtout à une tranche de vie extraordinaire. Ce monospace imposant à la gueule banale n’était pas le véhicule dont rêvent les petits garçons. Pataude, sans grand caractère, cette « bétaillère » était néanmoins parfaite pour tout bon père de famille qui se respecte. C’est bien pour cela que nous l’avons achetée, mon ex-femme et moi, par ce beau mois de mars de l’an deux-mille où nous apprenions avec stupeur que veillaient dans un ventre, encore si peu rebondi, nos deux enfants. Les jumeaux étaient en gestation. Notre véhicule du moment était de toute évidence trop exigu pour accueillir les nouveaux venus et notre aînée, le changement s’imposait.

Elle aura vécu dix ans. L’âge de mes enfants aujourd’hui. Et une foule de souvenirs est survenue lorsque je l’ai vu ainsi basculée sur son portique. Le treuil motorisée dans le fracas de sa chaîne rouillée a fait remonter pour un instant le cours du temps. J’ai revu quelques moments forts, heureux parfois pénibles ou troublants. Comme le remplissage du coffre pourtant spacieux qui explosait sous le volume d’un fatras incroyable ! A chaque déplacement, nous devions emporter le nécessaire vital à la tribu. Et ce nécessaire n’était pas menu : les trois lits-parapluies, la poussette jumelle, la poussette cane, plusieurs boîtes de lait lyophilisé, un pack d’eau minérale, des biberons éparpillés qui rouleraient bientôt jusqu’aux places avant, divers sacs avec couvertures et vêtements de rechange, la trousse à pharmacie, les couches en triple exemplaire des bébés. Et gare à ne pas oublier sur le bord de la route, les bébés eux-mêmes ! Une fois les trois bambins solidement harnachés à l’arrière, ils disposaient d’un large fauteuil pour chacun leur offrant l’aisance des rois. Au centre, ma grande fille princière veillait sur sa fratrie, en remontant la sucette de sa sœur agitée ou en mouchant le nez coulant de son frère souffreteux. Les jumeaux babillaient, éructaient, braillaient, rigolaient et ma femme vomissait avant qu’ils ne le fassent à force d’être constamment retournée vers eux, en sens inverse de la marche du véhicule. Et mon sourire nerveux quand l’ambiance dans l’habitacle ressemblait, sans que nous maîtrisions quoi que ce soit, à une pouponnière premier âge à l’heure de la tétée. Leurs cris, leurs excitations diverses m’exaspéraient autant qu’ils me ravissaient et nous mangions du bitume, tracions la route, écrivions déjà la leur.

C’est cette vision fugitive de leurs très jeunes années qui m’a surpris hier quand ma voiture, leur voiture, notre voiture est partie rejoindre sa dernière demeure.. Je n’ai que faire de ce tas de ferrailles mais avec cette rupture, c’est la petite enfance de ma progéniture qui s’en va. Une page qui se tourne.

Billet rédigé par arf - http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/- dans le cadre des Vases communicants
crédits photographiques : http://www.zphoto.fr/epave_photo324333.html

Vous pouvez lire mon billet publié chez lui par

Autres participants aux Vases communicants du mois d'avril
Kouki Rossi http://www.koukistories.blogspot.com/ et Luc Lamy http://www.luclamy.net/blog
pendant le week-end http://www.pendantleweekend.net/ et ruelles http://ruelles.wordpress.com/
Jean Prod'hom http://www.lesmarges.net/ et Juliette Zara http://enfantissages.free.fr/
Mariane Jaeglé http://mariannejaegle.over-blog.fr/ et Anthony Poiraudeau http://futilesetgraves.blogspot.com/
Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com/ et Loran Bart http://leslignesdumonde.wordpress.com/
Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ et Kathie Durand http://www.minetteaferraille.net/
Sarah Cillaire http://sarah-cillaire.blogspot.com/ et Anne Colongues http://aout-en-attendant.blogspot.com/
France Burguelle Rey http://france.burghellerey.over-blog.com/ et Eric Dubois http://ericdubois.over-blog.fr/
Fleur de bitume http://promenadedunefleur.blogspot.com/ et chez Jeanne http://chezjeanne.free.fr/
Florence Noël http://pantarei.hautetfort.com/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com/

lundi 22 mars 2010

L'absente


© EudaldCJ

Je me demande
si cinq litres de sang peuvent être bus par des fibres
si les oiseaux picorent les chairs et les bouts d'os
si on sait quel arbre donne l'émail des dents
si la lymphe est un  fertilisant
si les souvenirs s'échouent dans les poumons

je me demande
si sa bouche sourit quelque part dans une île
si elle rit si elle pleure si elle danse si elle jouit
si elle tricote du neuf avec ses vieux  tissus
si elle marche gracile boulets de coeur aux pieds
si on sait quelles femmes savent s'évaporer

je me demande si on peut vivre lesté d'incertitudes
je me demande si la mort vaut mieux que la fuite
je me demande si l'absence pèse

................................................l'ombre d'un crime



MuLM, mars 2010