Aujourd'hui, j'ai eu du mal à suivre le cortège.
C'est débile quand on y songe ce mot... je ne peux pas m'empêcher dès que je l'ai en bouche, de m'imaginer le défilé bruyant de voitures accompagnant celle de mariés...
Là c'était plutôt une procession de grincements de dents, de moues désabusées, plutôt de fin de soirée...
Je traînais des pieds.
Peut-être parce qu'il y avait les enfants. Peut-être parce que l'ambiance était triste. Peut-être parce que j'étais fatiguée. Peut-être à cause du silence.
Nous étions très nombreux, genre "Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port". Mais aucune jubilation dans cet effet de masse. Parce qu'au port de toute façon, nous savions bien que personne n'empêcherait notre chute dans l'eau...
Alors nous avons marché longtemps, avec des mots par-ci par là, de la colère rentrée, des épaules tombantes, des mines renfrognées.
J'ai marché parce qu'il fallait le faire, parce qu'il n'était pas seulement question de se retirer à tel ou tel âge, mais bien d'accepter d'offrir un monde déliquescent sur un plateau à mes enfants. D'accepter de leur dire que cette vision là serait la norme, d'admettre que mes valeurs ne pourraient pas être les leurs... car leur monde n'est déjà plus vraiment le mien...
La ville me bombardait de ces vitrines, objets, lumière, strass, stress.
Nous avons cédé, usés bien avant la fin de la manifestation. Les enfants agacés et chouinant pour un rien.
Nous avons cherché un lieu où calmer la faim et le vide.
Tout était bondé, les terrasses étaient pleines.
Cela dégueulait jusqu'aux poubelles. Chaussures à talons, petites vestes cintrées, montres swatch, robes desigual, blousons redskin, jeans temps des cerises, sacs valérie bruno, parfums à la vanille...
Nous voilà tous les quatre assis sur une pauvre terrasse à avaler de misérables spaghettis rebaptisés tagliatelles à écouter notre voisin de table dragouiller la serveuse...
Le patron est sorti discuter avec l'homme. Ils se connaissaient bien. Un habitué sans doute.
Son téléphone a sonné. Toutes les tables ont pu profiter de la chanson qu'il avait mise en guise de sonnerie : "aïe aïe aïe, j'ai mal à mon trou de balle, ouille, ouille ouille, tu t'es fait enculer". Ils se sont bidonnés.
J'aurais voulu être ailleurs, mais impossible de verrouiller ma pensée...
L'addition posée sur la table, 45 euros pour bouffer des pâtes. Les rires gras. Les fringues dans les magasins le long du parcours. Un type en train de refaire le monde dans son bureau.
Voilà, c'est ça le monde réel : du cul, du fric, du laid, de la baise.