mercredi 13 février 2013

Livres

"Un tel afflux de livres, rassemblés au même endroit, éventuellement sur plusieurs étages, la privait de tout discernement ; c'était trop de tout, et tout à la fois d'un seul coup. Les livres qu'elle n'avait pas lus, ceux qu'elle ne lirait jamais, et ceux perfides entre tous, qu'elle aurait dû avoir déjà lus, auparavant, dans les lointaines années de sa première vie, tous les livres étaient là, en bataillons réglementaires, en régiments assermentés, offerts et refusés, gardés par des créatures minces et bien vêtues qui faisaient, à l'entrée des rayons, barrage de leurs corps policés et dont la carnation distinguée semblait emprunter à la matière même des ouvrages les plus précieux."

extrait de Les pays, p.93-94, Marie-Hélène Lafon, Buchet Chastel, 2012


vu sur la main du singe

mardi 12 février 2013

L'oiseau

Eric Slayton

A l'intérieur
il y a cet oiseau

unique

aux plumes rouges
aux yeux incandescents
là dessous, son battement
fébrile, mon agitation folle
à l'intérieur, il y a un vol



Il m'appelle
(quand il m'appelle seulement)

la muette

hors de moi rien ne filtre
seul l'oiseau vibrionne
ses pennes mordorées
sous mon corps élastique
fatiguent



*

pas de bruit pas de mot
la  mine gris souris
le gilet gris acier
la robe gris foncé
la mouette énamourée
là sur le canapé
pas de mot pas de bruit

*

juste

sous le cœur
l'autre cœur
petit         petit

mon œil qui jette ses miettes
sur les carreaux cassés

mon œil qui vire et guette
va-t-il me déchirer ?

son bec va-t-il découdre
ce lourd bistre filet ?

oiseau        oiseau
vas-tu faire fondre enfin
mes deux seins mettre à jour
les cris de la forêt ?

*

pas de bruit
j'attends que le temps passe
qu'il parte ou qu'il me baise
pas de mots
que cesse 
d'échouer
cet oiseau
sur mes os
                    



dimanche 10 février 2013

Ta première fois...

Le bonheur fait un drôle de bruit au fond du récipient
Tu es assise tout au bord du canapé où tu entends encore
le bruissement des billets et le tintement de la petite monnaie
sur le carrelage, la musique de l'aigu et du grave
jetés nonchalamment
juste avant

Oui, le drôle de bruit du bonheur au fond du pavillon
ça résonne jusque dans le cœur
tu t'y accroches
tu as de quoi tenir un peu
Il l'a dit en partant
juste avant

samedi 9 février 2013

yulia kazban

Dans ton ventre

Les fluides qui s'amassent, s'entassent et se mêlent
Les humeurs à l'odeur aigre qui gélifient

Dans ton ventre
Quand même (les mêmes mots, toujours les deux mêmes, que tu uses d'un à l'autre poème)
Quand même, le furieux ricochet des syllabes au fil de tes eaux






un jour, le baiser redevient
une langue, c'est comme ça
un muscle épais gluant

ça rentre, ça claque
il y a toujours, dans un sens
ou un autre, une première fois

sous le sentiment nu
la chair qui pénètre, attaque
la salive qui retisse la distance
entre lui et toi



pourtant
quand même
le je t'aime glisse
à chaque fois

tu salives
et ça tombe
par les fentes bien au fond
tout au fond de toi

"Il ne suffit pas de pénétrer l'autre..." - Michel Merlen

AU PLUS VIF DES VIVANTS

Je veux qu'on le sache
j'ai de l'admiration
pour tout ce qui est vivant
pour le pain chaud de tes cuisses
pour les fraises de ton sexe
pour les nuits blondes de tes pupilles
je veux qu'on le sache
j'ai des balafres j'ai des plaies
je sors des hôpitaux
pour me soigner
au vent cinglant des villes
à l'iode du sourire des filles
mais le métro mâche mes mots
les voitures m'évitent
je glisse sur les boulevards
comme une boule de billard
je fais la queue dans les jardins
mes pas bâtis à la hâte
deviennent sommaires
je ne sais plus pourquoi je marche

ANGST

Il t'est arrivé un accident. Comme des
coups de maillet sur la mémoire à vif.
Les sapins bleus tournent. Angst pèse
sur chaque mot. Chrysalide de la pen-
sée. Encre ou rasoir. Les petits pas de
l'écriture brillent sur le givre. Ne pas
laisser  se dilater les  pupilles.  Tu
d o i s rejoindre la meute des vivants.

______________

Il ne suffit pas de pénétrer l'autre
pour sortir de soi




Extraits de Borderline, Michel Merlen, Standard 1991



mercredi 6 février 2013

fibrillations (extrait) - Jean-Marc Undriener

"...j’en arrive à être moins immergé dans le réel que dans le virtuel. virtuel qui n’est pas virtuel du tout, en fait. tout cela a/est une réalité. cela existe. disons que c’est numérisé. médiatisé. que c’est une représentation. mais le monde concret autour de moi, il est là. je peux le toucher, lui. je peux le toucher, le sentir, le respirer, m’en imprégner physiquement et pourtant je ne le fais pas. les rares moments où je m’y aventure, c’est pour le mettre dans une boîte, et le faire passer de la boîte à une boîte plus grande et plus large. une boîte publique. la photographie. c’est encore de la distance que je mets entre le monde et moi.

il faudrait pouvoir marcher dans le monde sans garder la moindre trace du passage. sans chercher à témoigner de sa présence. c’est sans doute ça, l’humilité absolue. ne pas laisser la moindre empreinte. savoir qu’on existe devrait suffire. pas besoin de preuve. à croire que je doute de ma propre existence, de ma propre consistance. de mon utilité. et que c’est ce qui me fait agir. il y a sans doute une erreur d’appréciation, quelque chose à creuser, là. comme s’il fallait que tout serve, que tout soit recyclé, que tout soit rendu public. l’essentiel comme le futile. si on trie bien dans tout ça, on risque de garder bien peu de choses. et c’est ce peu que j’aimerais (re)trouver. la bonne mesure. la bonne distance..."

Jean-Marc Undriener
le début & la suite sur fibrillations

mardi 5 février 2013


Ta première nuit dehors

clic-clac

ça fait clic
clac ça fait

ça fait clic
           et puis clac

tu ouvres le canapé
et ça ne fait
            plus rien du tout


    clic     clac
    le bruit de la porte
    d'une étoile écarlate à cinq branches sur ta joue


lundi 4 février 2013

Christina Mrozik

Le mot mort est une coque de noix, oubliée, éventrée entre de vieilles miettes, dans un angle invisible, qu'un balai cherche à atteindre chaque jour, en vain, sous le buffet. jusqu'à cet instant, tu l'ignorais. bien que des mites  noires agacent sans relâche ta vue, tes bras qui battent l'air, tes mains qui stoppent net, s'abattent furieuses, sur les colons ailés en grappe sur les murs, derrière chaque battant, dans des boîtes fermées. tu fronces des sourcils, souffles, récures, extermines : elles grouillent. sur tes lèvres, tes oreilles, tes narines, dans tous tes orifices. et tes pores continuent d'exhaler leur odeur volatile. d'autres mots sont lâchés, les mites mangent.
la coque, tu la découvres ce jour où allongée au sol, tu ondules frénétiquement -est-ce la peur ?- la main tendue vers le squelette de noix qui vacille. tu ramènes du bout de l'ongle la coquille qui déborde de vers. dans la transparence des ventres blancs annelés, tu entends s'agiter un embryon de dans le mot.
Je les mets en bouche -c'est le seul moyen pour
Je les passe à droite à gauche
sur la langue la glotte -jusqu'à le haut-le-coeur mais
Je mâche à peine
Je suce suçote -il ne faudrait pas que
J'imprègne de salive
mon fluide dissolvant fend
Je coupe-jusqu'au cœur où


*


Au bout d'un moment
Sur la table
Entre mes mains
Dans la bouche
Ou la tête
Les mots gisent

Mon jus de salive
Tend ses fils entre les commissures
Et ces moitiés de mots
Hululent leurs ventres éclatés
La coulure des syllabes

Au bout d'un moment
Je passe la langue sur l'arête aiguë
Des déchirures
Tous les sens envolés dans la glu de ma joue


*

certains disent
Il n'y a rien au fond
-ceux-là ont percé à jour
sous l'adroit assemblage
de mes mots sur la page
le vide des cailloux-
certains disent
Il n'y a rien derrière
ce n'est pas faux


*


il y a juste la jouissance
le plaisir d'arracher
une à une les peaux
de gratter, de racler
du bout de l'ongle le mot
de ne plus rien comprendre
d'observer longuement
jusqu'à devenir folle
la coque vide et molle
de l'étrange animal


*


sous le mot il y a
ça coule à mon oreille
loin très loin derrière
le giclée de la mer


*


Le mot est une conque :
Qui comprend sa musique ?
werner knaupp

dimanche 3 février 2013

Les dents de lait des vagues* - Jean Baptiste Pedini

"L'océan s'entête à monter. Les eaux viennent mordiller les doigts de pied qui traînent là. Et personne ne recule. Personne ne tente d'échapper aux dents de lait des vagues. Aux morsures humides qui brillent au crépuscule. À ces minuscules piqûres dont on subit l'inconstance. Le vent.La nuit. L'air frais et les moutons. Les mégots qui se glissent entre les lèvres du ciel. Et dont on ne se détourne pas.
Au devant tout est mort. Le jour s'accroche à notre dos pour atteindre le bout de la plage."

Passant l'été, Jean-Baptiste Pédini, Cheyne, 2012


*Ce titre extrait du texte de JBP, résume à lui seul pour moi la mélancolie douce de l'enfance...  : la mer et l'île
On peut à propos de ce recueil lire la belle chronique de Patrice Maltaverne ici

Moki Mioke


samedi 2 février 2013

Il prend mille précautions pour dire, me dire, que là, en ce moment, maintenant, enfin, ce n'est pas, rien de grave au fond, vraiment il est, solide, solide mais bon, il prend de l'âge, il ne dit pas vieillit, j'entends la périphrase, il dit, il a,  quelques soucis, quelques, redit, travailler à son âge, bien sûr qu'il est, fatigué, il est, la voix dit le contrôle, est ferme, est rassurante, et fluide, répète, la date, il la connaît, la dit, l'hospitalisation il la prépare, il me prépare, peut-être pas pour là, maintenant, mais bah, c'est une question de temps, soixante dix ans tout de même, la date, redit, la date du contrôle, la même que celle, c'est drôle, la même, l'anniversaire de M., l'enfant, arrivé sur le tard, drôle de lieu je pense, je prends le mot, l'évide, et plus rien n'a de sens, de suite, à l'instant même, il parle, les mots se suivent, se brouillent, sur la paroi, le téléphone contre l'oreille, à mon oreille, il dit, chuchote, en fait non, parle normalement, c'est la distance, qui fait que nos deux voix tressautent, pourtant, assure, rassure, il n'y a rien de grave, le ventre, le 8, l'anniversaire dommage, il n'a pas vraiment eu, le choix, il dit, ça va, je vais, tu vas ? il dit, il rit, une lettre à changer, a changé, et change, la branche, mon père prêt à sauter, et moi en bas, le ventre, les orteils crispés, par bouts, à dépiauter les mots, les phrases, qu'il dit répète, me force, je l'écoute à moitié, à autre chose, des mots, coquilles, où glisser d'autres mots, le vide, j'entends, le sens me traverser de haut en bas, voilà, il parle, ça recommence, je n'écoute que moi, le bruit de ses cailloux, légers, pleins d'air, entassés et mouvants, sous ma chair molle, et lui, perdu, entre les interstices, en miettes, ailleurs.

mercredi 30 janvier 2013


Michael Reedy - expulsion (e.)

Cuisine


"La poésie tend à isoler le mot et donc lui donner sa résonance maximale, alors que la prose narrative, dans son phrasé lié favorise l'enchaînement et donc le choix automatique du sens imposé par le contexte de la phrase.
[...]
Il faut à la fois que le mot pèse de tout son poids (tendance à l'isolement) et qu'il soit pris dans le mouvement global de la séquence ou de la page.
En quelque sorte, favoriser le vertical, le travail autonome du mot, sans perdre l'horizontal car il participe aussi à l'ensemble"


Antoine Emaz, Cuisine, p.11, Publie Papier, 2012