mardi 12 octobre 2010

Manifestation

Aujourd'hui, j'ai eu du mal à suivre le cortège.
C'est débile quand on y songe ce mot... je ne peux pas m'empêcher dès que je l'ai en bouche, de m'imaginer le défilé bruyant de voitures accompagnant celle de mariés...
Là c'était plutôt une procession de grincements de dents, de moues désabusées, plutôt de fin de soirée...

Je traînais des pieds.
Peut-être parce qu'il y avait les enfants. Peut-être parce que l'ambiance était triste. Peut-être parce que j'étais fatiguée. Peut-être à cause du silence.

Nous étions très nombreux, genre "Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port". Mais aucune jubilation dans cet effet de masse. Parce qu'au port de toute façon, nous savions bien que personne n'empêcherait notre chute dans l'eau...

Alors nous avons marché longtemps, avec des mots par-ci par là, de la colère rentrée, des épaules tombantes, des mines renfrognées.
J'ai marché parce qu'il fallait le faire, parce qu'il n'était pas seulement question de se retirer à tel ou tel âge, mais bien d'accepter d'offrir un monde déliquescent sur un plateau à mes enfants. D'accepter de leur dire que cette vision là serait la norme, d'admettre que mes valeurs ne pourraient pas être les leurs... car leur monde n'est déjà plus vraiment le mien...

La ville me bombardait de ces vitrines, objets, lumière, strass, stress.
Nous avons cédé, usés bien avant la fin de la manifestation. Les enfants agacés et chouinant pour un rien.
Nous avons cherché un lieu où calmer la faim et le vide.

Tout était bondé, les terrasses étaient pleines.
Cela dégueulait jusqu'aux poubelles. Chaussures à talons, petites vestes cintrées, montres swatch, robes desigual, blousons redskin, jeans temps des cerises, sacs valérie bruno, parfums à la vanille...
Nous voilà tous les quatre assis sur une pauvre terrasse à avaler de misérables spaghettis rebaptisés tagliatelles à écouter notre voisin de table dragouiller la serveuse...

Le patron est sorti discuter avec l'homme. Ils se connaissaient bien. Un habitué sans doute.
Son téléphone a sonné. Toutes les tables ont pu profiter de la chanson qu'il avait mise en guise de sonnerie : "aïe aïe aïe, j'ai mal à mon trou de balle, ouille, ouille ouille, tu t'es fait enculer". Ils se sont bidonnés.

J'aurais voulu être ailleurs, mais impossible de verrouiller ma pensée...
L'addition posée sur la table, 45 euros pour bouffer des pâtes. Les rires gras.  Les fringues dans les magasins le long du parcours. Un type en train de refaire le monde dans son bureau.
Voilà, c'est ça le monde réel : du cul, du fric, du laid, de la baise.

12 octobre #2

... ET REGARDER OU ON MET LES PIEDS !

12 octobre

VAUT MIEUX MARCHER !...

lundi 11 octobre 2010

Est-ce que tu m'aimeras quand tu seras morte ?


ma fille demande : "maman, est-ce que tu m'aimeras toujours quand tu seras morte ?"

j'aurais pu dire
non ma chérie, quand on est mort, c'est le néant
pas de sentiment, rien que du vent

j'aurais pu dire
non mon coeur, je vais pourrir
devenir terre, peut-être fleurir sur un balcon

ou bien encore
non mon amour, seule ta mémoire
s'échinera à conserver des bouts de moi

je n'ai rien dit

j'ai pensé
que même squelettique, l'os brillant
je tapoterai de mes phalanges
son matelas, son oreiller, son lit tout chaud

j'ai pensé
que dans la nuit noire je continuerai
à lui chanter "dodo la minette"
en claquant furieusement des mâchoires

et puis aussi
que mes pensées morbides
rampaient sale vermine
dans sa chambre de gamine

dimanche 10 octobre 2010

Pleine lune #3


maman baise ma bouche
en plantant son couteau 

je regarde ahurie
ma poitrine projeter
un flot de sang

je ne savais pas que
mon corps couvait
une telle puissance

maintenant tout s'en va
bêtement dans le sol

seul mon coeur d'idiote
ballotte et tressaute
contre les pavés

pour enfin s'échouer
dans l'eau croupie
de la cité

samedi 9 octobre 2010

Pleine lune #2


La femme a ouvert les poitrines. Ses mains n'ont pas tremblé, ses yeux n'ont pas cillé.
Elle a mis les bouts de chairs dans un sac en toile de jute. En sortant de la cuisine, le panier de légumes s'est renversé, les pommes de terre ont roulé en tout sens sur le sol.
Comme les yeux des enfants.

Dans le sac,  il y a trois coeurs fumants.

Maintenant elle cherche une terre meuble où faire croître ses graines, où les empêcher de virer herbe folle, où elle ne les verra pas devenir chiendent.
Elle arpente les rues de Clermont, les muscles tétanisés par le poids. Des murmures pèsent au bout de ses bras. Elle ignorait que les coeurs parlaient. Leurs gémissements entravent ses pas, la font marcher au hasard. Cette ville, qu'elle connaît comme sa poche, ne lui offre pas le moindre bout d'herbe, le bitume succède au béton.

Elle grogne, souffle, renacle, avance sans faillir, mais la lune rousse arrête son élan.
La femme cède : le sac rebondit, les coeurs roulent, s'arrêtent dans l'eau croupie d'un caniveau.
Malgré tous ses efforts, ils ne boutureront jamais dans la terre auvergnate.

vendredi 8 octobre 2010

Pleine lune


Deux hommes marchent. C'est la nuit, les nuages sont lourds et moites, ils masquent leurs visages. Leurs silhouettes floues vacillent sous le ciel. On entend nettement le bruit de leurs bottes et leurs corps impavides claquer sur le trottoir.

C'est soir de match.

Près de la fontaine, de l'autre côté de l'avenue, la bière coule à flot. L'odeur de mousse dilate leurs narines. Quand leurs ombres tranchent, tous les trois mètres environ, la lumière des lampadaires, leurs cheveux roux grésillent dans la nuit électrique.

C'est pleine lune.

Leurs dents pointues luisent entre leurs babines. Elles crèvent d'éclater quelques coquilles vides.

Au coin d'une petite rue, une femme apparaît. Elle traîne en ahanant un sac en toile de jute. On entend à chacun de ses pas un feulement timide. Elle grogne, souffle, renacle, mais avance sans faillir. Son lourd chargement cogne le pavé.

Ils se figent, regardent la femme arriver le visage crispé.
Une odeur de musc se mêle au houblon, des gémissements perturbent leur chanson.
Ils la regardent : elle est lippue, a les cheveux crépus, le corps recourbé. Et au bout de ses mains un encombrant paquet qui râle et râle encore.

Les deux hommes se tendent. L'envie soudaine leur prend de jouer aux osselets.
Avec un crâne, avec des dents, avec des doigts.

L'atmosphère s'épaissit, s'alourdit de sueurs, de désirs et de peurs.
La décharge est violente, elle éclate le ciel. Les nuages se fendent mettant la lune à nue.
Une lune ronde, blonde qui tombe comme une masse à leurs pieds.

La femme lâche son sac, les hommes reculent d'un pas.
Des morceaux rouges et bruns s'accrochent à leurs bottes.
Des chats malingres et gris s'approchent de la lune, lèchent sa joue humide, tentent de ranimer son corps éparpillé.

lundi 4 octobre 2010

Longtemps...


Longtemps j’ai fait l’amour
en pensant à maman
malgré tous mes efforts
pour chasser l’ectoplasme
il restait englué
sur mes cils tremblotants

c’était l’image d’elle
photo d’une ingénue
debout les jambes nues
dans une robe blanche
à l’ourlet décousu

la mode était au court
je n’étais même pas
l’ombre d’idée d’enfant
ce passé inconnu
comme une tache noire
incrustait ma rétine

ma mère rebondissait
sur mes deux seins tendus
l’homme baisait ma bouche
espérait mon plaisir
je pensais à maman

je me faisais violence
pour dominer mon ventre
et je serrais les dents
pour calmer mon cerveau
je ne voulais plus voir
sa mémoire sur les draps

longtemps dans le lit
avec l’homme
j’ai rejoué l’histoire
vieille et douloureuse
qui n’était pas à moi
qui n’était pas à elle
dont nous portions les chaînes
sans trop savoir pourquoi

*

Jouir est toujours une opération délicate, car chaque spasme fait éclater des chaînes à grand bruit près du lit. Ces cliquetis aigus font vibrer l’air ambiant. Parfois l’image se fend, et l’un des amants tombe comme une balle molle lourdement sur le sol.
Il regarde sans comprendre l’autre qui flotte encore, le visage déformé par une joie idiote.

*

Après l’amour, ce jus qui coule, qui n’emplit rien, n’est souvent que le reste d’un mort, broyé par un fangourin.

(Penser maillée, editions du cygne, 2012)

dimanche 3 octobre 2010

dimanche 29 août 2010

De retour de vacances...

... dans la valise, je ramène de quoi nourrir mon corps et ma tête... :)



 



"Et si chaque histoire que nous écrivons est semblable aux autres.
Déjà il y a un début et une fin.
et puis qu'inventons-nous ?
Aussi pour montrer au lecteur que mon imagination reste fertile, je lui offre quelques possibilités pour débuter une histoire.
Couillon que je suis , pour écrire comme pour peindre il faut avoir quelque chose à dire, la technique ne suffit pas."

André Rober, Un ours sous les tropiques, K'A éditions, collection Aster, 2008

samedi 24 juillet 2010

Brève de voyage

jardin de l'Etat


Petit marché


Bal la poussière


Saint Expedit


14 juillet : marmaille en folie

le Colosse

piment i poak !



 
et pour finir le rose est à la mode ici... certaines le portent...

... d'autres le boivent

samedi 10 juillet 2010

Fumées

Si on considère le taux de pollution de mon environnement urbain, ma localisation sur un des carrefours les plus fréquentés de la ville, ma génétique, mes problèmes circulatoires, mes diverses allergies et les pics de stress auxquels j'expose régulièrement mon organisme, je peux objectivement considérer que malgré ma petite quarantaine, il ne me reste qu'une petite poignée d'années à vivre.

Sans compter les kilos de goudron avalés depuis les vingt dernières années...
J'aurai aussi pu commencer comme le petit moustachu par une formule du genre : "Longtemps j'ai crapoté mes clopes... ".
Le temps est parti en fumée dans mes poumons ou ailleurs, il n'a laissé aucune saveur.
Je n'ai pas envie de me souvenir.

Je suis une vieille à la peau fripée, qui boit des bières éventées dans un café miteux.
Je m'installe toujours à la même table graisseuse, uniquement concentrée sur mes mains ridées qui portent avec constance le verre à ma bouche. Ce qui se passe dehors, ce qui se passe avant, ce qui se passe après, est sans intérêt. Je porte le verre humide à mes lèvres, et laisse l'amertume dévaler une gorge prochainement ravagée par une excroissance, un kyste, un lymphome quelconque.

Si la nécrose n'attaque pas les tissus corporels gorgés de tabac, je peux compter sur la fumée ambiante. Dans le café, tous fument, des boyards, des brunes, des blondes. Tous crachent leurs miasmes sur les meubles alentours et mon corps alangui.

Et puis le halo dans lequel je baigne est rempli de petits cadavres. Je n'ai pas toujours été seule.
Je reconnais vaguement dans les formes ectoplasmiques qui flottent dans l'air, des moignons d'enfants, des sexes racornis, des cheveux filasses, des ventres tendus, des membres tuméfiés.
Cela fait des volutes. Elles enserrent ma tête, s'emmêlent autour de mon cou, s'infiltrent dans mes narines. Pour lutter contre cette sensation d'oppression, pour libérer mes voies respiratoires, je bois.

Et je rote, je pisse, je racle, je renifle, je biaise primairement contre l'anéantissement. Je confis lentement dans des fumées mortuaires.

lundi 28 juin 2010

Conversation sur canapé




Je ne sais pas comment je m'étais retrouvé sur ce canapé. Enfoncé, absorbé par des coussins trop moelleux. Incapable de me relever, de bouger mes fesses, et de dire une quelconque chose sensée.
En face, il y avait les deux types. Je ne sais plus maintenant, comment j'avais fait leur connaissance, comment j'avais pu devenir suffisamment proches d'eux, pour me retrouver là, le cul planté dans des coussins aussi mous que ma pensée.

Les types, un intellectuel et un dentiste... Et pour compléter le tableau, un besogneux.

Celui que j'appelle l'intellectuel, écrit et publie : poèmes, articles, nouvelles... Je ne sais pas s'il a un autre métier. Si on peut vivre en écrivant, publiant des poèmes, des articles, des nouvelles...
Une fois, il m'avait fichu entre les mains, un de ses livres, j'avais rien compris. Une histoire de fille dans une baignoire, du sang, de la sueur, un coeur hors de poitrine, et des mots incompréhensibles qui dessinaient des trucs sur la page.

J'avais pris un air. Entre absence et concentration.
Je sais faire ça. Depuis l'école. J'ai pas assez de matière dans le crâne. Et j'ai perfectionné l'art d'être à la fois présent et invisible. Histoire que l'autre en face soit content d'avoir un public, mais qui me garantisse tout de même de rester tranquille dans ma tête, à penser à rien, ou à des trucs qui ne regardent que moi.
Ça y est, je parle d'autre chose, alors que ce soir là, j'ai été englouti dans des marécages de velours rose...

Je disais donc, y avait  l'intellectuel... et y avait Paul. Lui, en plus du sourire ultra brite, il pense... C'est le genre vieux beau, un peu enrobé, avec des idées sur tout. Mais je suis mauvaise langue, parce que franchement, ce type m'avait toujours fasciné.
Son intelligence... sa faculté à prêter attention aux autres. A moi. Que je parle du boulot ou du dernier match de l'équipe de foot du coin... je crois pas qu'il se forçait...pas l'impression qu'il faisait semblant.

Et puis, si je suis vraiment honnête, j'avoue qu' il m'en imposait aussi avec sa baraque, sa bagnole, sa femme, son air... Cet air qu'on a quand l'argent cesse d'être un souci.
Je le reconnais, dans mon rapport à l'argent, je suis un gars de mon temps. Ni pire, ni meilleur qu'un autre...

A côté de Paul, j'avais pourtant le sentiment de sortir de moi. C'est sûr, ça va faire rigoler... mais moi qui suis penché toute la journée sur un établi,  j'éprouvais en allant chez lui, une impression de lévitation. Le poids sur mes épaules disparaissait. Je me sentais léger, mes pensées avaient de l'espace, j'étais bien.

C'est bizarre cette sensation. Ça me fait penser à ce livre qu'on m'a raconté il y a longtemps, Des fleurs pour Algernon. C'est con je sais, mais c'est comme si j'étais Charlie Gordon et que Paul était le Docteur Strass, Strauss... je me rappelle plus bien son nom.

Au fil des jours, je  touchais du doigt un truc à peine cernable, mais drôlement excitant, qui me poussait hors de mon corps... Difficile à expliquer, toujours cette histoire de matière, hein... quand on n'en a pas, on est définitivement condamné à regarder les autres penser pour soi...

Je croyais qu'à force d'être immergé dans l'environnement familier de Paul, je finirais moi aussi par comprendre des trucs, par penser ces trucs. Je ne sais pas ce que je croyais... ou plutôt si, c'est stupide et ça va ricaner, mais je croyais que j'allais partager sa compréhension du monde.

Et ce soir-là, j'étais assis dans le canapé, enfin sur la méridienne rose fuschia. Je buvais des bières, parce que j'aime pas le vin, et que-je-ne-savais-pas-ce-que-je-ratais, parce-que-le-Tariquet-premières-grives-franchement-c'est-du-petit-lait.... On fumait, on causait, j'écoutais, je riais.

Et au fur et à mesure que la fumée de cigarettes, et les vapeurs d'alcool embrumaient la pièce et les esprits. Les mots ont ricoché, les meubles ont ramolli, mon cerveau aussi. Je me suis trouvé expulsé de la conversation en un rien de temps... Ils glosaient, ils pensaient, fustigeaient l'embourgeoisement, le raidissement des masses sur leurs acquis, l'étroitesse culturelle des gagne-petits.

Je les voyais s'écouter, le corps se balançant légèrement sous l'ivresse. Je les voyais me redessiner. J'observais mes mains calleuses, je devinais mes lèvres étroites, mes épaules tombantes, ma nuque courte.
Empêtré dans cette espèce de chamallow rose pétard, je me regardais me dissoudre et devenir aussi minuscule qu'une souris.

dimanche 13 juin 2010

Les poupées de Claudie Guyennon-Duchêne

Claudie Guyenne-Duchêne , est une artiste d'origine lyonnaise qui a beaucoup voyagé, en Afrique notamment (Togo, Burkina Faso). Elle y a puisé des influences, que l'on retrouve dans ses poupées ou ses carnets de voyages.

Son inspiration s'est enrichie de ses séjours dans d'autres pays, dans ses rencontres avec des femmes à l'occasion d'ateliers... Elle utilise différentes techniques : gravures sur bois, collographie, collages, mais aussi broderie, couture, tricot. Elle utilise le textile et le fil comme un pinceau.

Elle est également illustratrice pour la presse et l'édition (éditions Grandir, Lirabelle...). Elle vit à Toulouse, et expose actuellement à la Médiathèque de Ramonville jusqu'au 19 juin.



A voir sur son blog... http://claudieguyennon-duchene.blogspot.com/

mardi 8 juin 2010

ça pousse dans le bitume

Pas de texte mais une petite vidéo sur une pépite urbaine (comme j'aime)...

La ville parfois se la joue "sur des talons hauts, maquillage outrancier ou chemises à cols ouverts et lunettes de soleil, provocante, narguant les solitudes" comme chez co errante

D'autres fois elle est pleine de bruits, de folie créative. Elle s'offre comme ça pour rien, gratis, juste pour le plaisir... c'est chouette aussi !
Autres pépites ici chez oakoak (où j'ai récupéré le lien de ladite vidéo)
Enjoy it



Bon l'activité cérébrale de ce blog va ralentir : je dois boucler pour le boulot, un livret d'accompagnement d'une future expo sur les pop up & cie avant fin juin, date de mon départ en (longues) vacances dans un autre hémisphère...
Toutes explications sans grand intérêt, mais le dire, c'est partir déjà un peu et oublier mon pensum actuel ;)

lundi 7 juin 2010

Se mettre à table

© Coya

Je suis sur la table
la tête tournée
vers l'évier
qui sent le sale

J'inspire j'expire
l'odeur de renfermé
Je cherche à concasser
ma pensée ébréchée

Je jette à tout hasard
un peu partout
et nulle part
mon goût ferreux
esprit hagard
L'homme est debout
collé à mes genoux
il cherche à évacuer
l'insensible d'un corps

Je sens lentement
ruisseler de mes pores
la terreur continue
les battements tordus
Le cœur scande
en petit métronome
les secousses du bois
qui grince sous mon poids


Je suis allongée
 sur la table
les jambes écartées
résolue à céder
un espace où diluer la
tristesse
Je ne ressens rien
Je n'ai aucun désir
Je guette la panique
de l'oiseau tyrannique
sous mon ciel couvert

Et le besoin d'amour
ton envie de tuer cet
oiseau sous ma peau
se résume à planter
un bout de ton corps
dans un bout de mon
corps
à écouter les pieds
de la table crisser
sur les carreaux
 de la cuisine

Crédit photographique Coya 

dimanche 6 juin 2010

Malo - © Franck Laborde

vendredi 4 juin 2010

Orgueil de poète #VasesCommunicants

Premier vendredi du mois échange des Vases communicants ... C'est Morgan Riet qui pose son poème sur mon blog... juste retour des choses pour celui par qui je suis entrée en "virtualité poétique" ;)
Mes mots à moi sont
Je crois
que je serai satisfait de moi
le jour où j’aurai le sentiment d’écrire aussi bien
que je balaye les pièces de mon appartement.

Ah, si vous pouviez me voir à l’œuvre
et remarquer alors
avec quelle dextérité, avec
quelle grâce
je manipule ce balai, c’est un véritable…
ballet !
Il faut le voir, ce dernier,
comme il tourne entre mes mains,
sur la pointe des poils,
comme il ondule sur le sol, comme il s’entrechat
entre table et chaises,
comme il répand son aura alentour,
et comme il est encouragé toujours
par les chauds applaudissements
des plinthes, ainsi que des coins et recoins
si souvent négligés, bâclés –

reconnaissons-le, hélas –

par tous ces amasseurs de poussières amateurs
en matière d’approche esthétique
et de maîtrise de cette insigne technique
de surface.



Autres vases communicants du mois de juin
Tiers livre http://www.tierslivre.net/  et Dominique Pifarely http://pifarely.net/wordpress  
Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/txt/  et Urbain, trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/
Morgan Riet http://cheminsbattus.spaces.live.com/  et Murièle Laborde Modély http://l-oeil-bande.blogspot.com/  
Anne-Charlotte Chéron http://feenmarges.blogspot.com/  et Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/

lundi 31 mai 2010

Le rendez-vous


Je la retrouve tous les lundis dans le café près de la gare. Dans une salle petite, bruyante et très fréquentée. Le café est à proximité du lycée professionnel. A côté des habitués accoudés au bar, l'haleine chargée dès huit heures du matin, il y a des jeunes qui rient fort et chahutent avant le début des cours. J'en connais certains, mais je ne parle avec aucun d'entre eux...

Je m'installe généralement près de la fenêtre pour avoir un peu de lumière, car les lambris aux murs ont pris une patine sombre, mélange de gras et de fumée de cigarettes. Les rideaux sont sales, mais cela m'est égal que la poussière me picote les yeux...
Je la regarde, elle m'ignore. Elle suçote le bord de son verre d'eau.
Nous ne sommes pas assises à la même table ; une banquette, parfois deux nous séparent. Selon les jours et son humeur, elle m'offre le spectacle de sa nuque, ou celui de sa bouche qui chipote son eau minérale...

Il y a en fond sonore la radio, le rire de jeunes et les raclements de gorge sporadiques et glaireux de quelques hommes âgés. Les verres cliquètent sur le comptoir en inox. Le serveur fait glisser énergiquement les tasses sur l'étagère métallique. Le patron tripote régulièrement sa caisse enregistreuse.
Des pièces tombent au sol. Des talons claquent. La porte du café s'ouvre et se ferme en grinçant.
L'ensemble produit une mélodie discordante, mais je n'entends rien...

Parce que je mets mes mains contre mes oreilles. Et parce que m'isoler du monde extérieur me permet d'absorber Pélagie, en entier, dans ma tête. Ce n'est pas difficile, elle n'est pas épaisse.
Elle a un visage émacié, deux billes vertes perdues dans les orbites, et des tas de petits os autour. Pélagie est très maigre : sa tête est une minuscule balle perchée sur une brindille.

Je reste juste immobile, dans cette salle, à la regarder suçoter son verre du bout des lèvres. Je respire à peine pour ne pas la faire basculer de sa chaise sur le sol. Je me mords les joues pour ne pas pleurer. Saleté de poussière.
Je pense à avant, quand son rire charnel m'enveloppait de son odeur de sucre. Avant, quand je n'avais pas peur de voir son corps se désintégrer bruyamment. J'essaie en vain d'ignorer le squelette de verre à travers sa peau translucide.

Si je viens tous les lundis au café, c'est pour m'assurer que cette fois encore, elle ne s'est pas brisée en mille morceaux. Et aussi pour continuer à croire que peut-être...

Elle me parle quelquefois. Sans lever les yeux. Elle décoche un "Dégage", ou mieux trois mots "Me regarde pas". Je la préfère silencieuse. Dès qu'elle ouvre la bouche, ses dents claquent et font un bruit perçant désagréable. Si je m'écoutais, je me jetterais sur elle, pour la faire taire d'un baiser...

Oui, je voudrais pouvoir poser ma bouche sur ses lèvres gercées.
Je viens tous les lundis pour ça. Et je sais qu'elle vient aussi ce jour, pour bien me signifier tout ce que je n'aurai pas.
Elle me l'a dit la dernière fois où nous étions assises à la même table. Elle ne peut plus m'embrasser...
Pas à cause de mon corps lourd ou de mon visage poupin... Pas seulement non.
Ma salive trop riche la révulse. Elle doit dorénavant se passer de mes baisers.

Mai 2010