Benoît a posé sa fesse droite sur le bord de la table.
Une table située légèrement en retrait.
Sans lever les yeux, il sait que la fête bat son plein. A quelques mètres, ça grouille, ça parle, ça enfourne des petits fours dans des bouches largement maquillées, dans des gosiers encombrés de salive. Une concentration d'hormones féminines fait monter la température et une odeur de volaille.
On fête le départ du big boss, qui n'a plus de big que sa voix de ténor. On distingue à peine sa silhouette sous les sourires factices, les mots de circonstances et l'absence de certains. Il ne restera rien de ses quarante et une années de règne.
Autour du buffet, ça s'empiffre et suppute. On cherche sans le dire, dans les traits des visages, le pli du chef.
Le favori des derniers mois est maintenant out ; il n'en finit pas de remâcher sa rage.
Alors la fesse droite posée sur la table, un livre de philosophie ostensiblement dressé devant son visage, il fait semblant de lire.
Généalogie de la Morale de Friedrich Nietzsche, traduit par Patrick Wotling, édition de poche. Il tient le livre droit comme une épée ; chaque regard furtif se heurte à sa lame affutée.
Benoît affirme sans un mot son mépris infini pour leur médiocrité crasse. Et sa hauteur de vue.
Imperceptiblement, ses fesses quittent le plateau de la table, son ombre se met à grimper sur le mur de la salle. Peu à peu son corps, ses vêtements flottent dans le vide. Il finit même par balayer le plafond de son épaisse mèche blonde.
Mais il ne se rend compte de rien, ses yeux sont toujours fixés sur la page 10 de son livre. Plus personne maintenant n'a à subir son orgueil offusqué.
Chacun peut cependant profiter, nez retroussé, lèvres pincées, du fumet de poulet qui s'échappe de ses chaussures.
Les jambes de Benoît balancent mollement sur les nuques courbées.
mercredi 1 décembre 2010
mardi 23 novembre 2010
dimanche 21 novembre 2010
Les mots comme des épluchures
les mots comme des épluchures
en spirale sur la table
je me suis trop écossé l'oeil
un moignon minuscule
flotte dans une assiette
des secondes goutte
à goutte de ma bouche
l'horloge scande
le rabougrissement
d'une boîte débile
qui branle en équilibre
sur mon cou immobile
le repas est servi
les peaux mortes dessinent
des cartes serpentines
ne mènent nulle part
je pense :
combien de déchets pour une fulgurance ?
autour de la table
l'espace se désagrège
des mots
encore des mots
défont les paysages
obscurcissent le ciel
creusent dans l'abyssal
c'est la nuit
le monde coule
à chaque cuillerée
mardi 16 novembre 2010
Apprendre
Elle aurait pu dire :« Maintenant tu prends ce putain de livre, et tu lis cette page !
Je ne vais pas te laisser faire n’importe quoi, pousser toute tordue comme une fille des rues, courir comme une folle dans la cour, avec des cagnards les pieds nus.
Tu ne seras pas comme moi, à nettoyer la merde des bourgeois, à quatre pattes sous leurs yeux. Je ne te veux pas ma fille, les mains et les genoux calleux.
Tu vas apprendre, et plus vite que ça !
Tu le dois à ton père, qui crève sur les chantiers, pour avoir mêlé son sang au mien. Pour avoir cédé à ma couleur de miel, à mes yeux en amande, mon odeur de charbon.
Tu le dois à sa vie dévastée, à cette humiliation de devoir trimer comme un nègre, lui le fils de blanc. Lui qui serait ce soir, à deviser tranquille sous une varangue, près d’une femme en robe longue entourée de quelques enfants blonds.
Tu dois apprendre ma fille.
Tu es ma revanche. Ta peau noire de suie, ton cerveau plein de mots, voilà mon triomphe et ma rage jetés à leurs visages lourds de mépris.
Et il n’y a que ton savoir qui peut remplacer ma beauté éphémère dans le cœur de ton père. »
Elle aurait pu dire tout cela, mais elle restait silencieuse.
Elle se tenait raide, assise sur une chaise branlante. Sa bouche crispée sur une colère froide, le bloc de glace emplissant sa gorge sèche et l’espace minuscule de la maison.
Sur ses genoux, un livre était ouvert. Les pages étaient tendues, presque à se déchirer sous la pression des doigts. Une lampe à pétrole éclairait les visages d’une lumière faiblarde. Elle jetait des ombres étranges sur les murs recouverts de vieux journaux. Le visage de la mère devenait méconnaissable sous les yeux de l’enfant : des lettres et des photos dansaient comme des diables sous ses sourcils froncés.
La fillette était par terre, la robe sale remontée sur ses cuisses. Une mince cordelette la rattachait au pied de la table. Des traces violettes, souvenirs fugaces de sa résistance, zébraient la peau de sa cheville.
L’enfant était immobile, la tête penchée sur le sol en terre battue.
Elle attendait le cerveau vide, un mot de sa mère qui aurait tordu le cou à ce serpent visqueux qui pressait ses poumons.
La mère aurait pu…
Mais elle a abattu le livre sur la tête de sa fille, et d’un geste brusque a écrasé son visage sur les pages noircies.
- Lis !
Le mot a claqué comme un fouet sur l’échine.
Texte publié le 5 novembre sur Lignées le blog de Samuel Dix-neuf Mocozet dans le cadre des vases communicants
crédit photo picstout
mercredi 10 novembre 2010
J'entends le plic
J’entends le plic
et le ploc de la pluie
Le plic de mes talons
le ploc de mon corps
qui balance en cadence
j’ai seize ans
je suis une masse
d’hormones
ça coule et vibrionne
les regards qui me frôlent
font hérisser mes poils
j’ai alourdi mes joues
d’une couche de fard
barbouillé mon regard
d’un bleu pétard
Voilà
je plic, je ploc
ma démarche chaloupée
ma bouche molle
flamboie
sa saveur virginale
n’est-ce pas qu’un sourire
fait de rien une femme ?
un sourire, des talons aiguille…
J’ai glissé mes deux pieds
dans les pas de ma mère
ses chaussures argentées
à peine usées
se cachaient dans l’armoire
près d’une robe jaunie
je ne prends pas le bus
je me fous des vingt minutes
de marche
je veux que chacun sente
le fil de l’air se tendre
sous le poids cliquetant
de mon adolescence
que chaque seconde scandée
par le métal qui frappe
l’asphalte surchauffé
étouffe de sa musique
ma jeune insignifiance
je tangue, je tremble et cède
tous les deux ou trois pas
ma cheville se tord
mon genou flanche
j’avance
je fais semblant
La pluie se meurt en gouttes
et ses bruits minuscules
me rappellent que depuis
sans plic ni ploc
je plie
ma route
de travers
credit photo
dimanche 7 novembre 2010
vendredi 5 novembre 2010
Le pèlerin –hommage à Pessoa #vases communicants
C’était un de ces après-midi là. L’été avait cédé sa place à l’automne. Le soleil était encore chaud. Des familles se promenaient par grappes compactes au bord d’un étang. Sur cette petite allée noyée de lumière, j’arrivais à peine, de loin, à deviner leur mouvement. Elles coulaient lentement le long des pavés tièdes. Ce devait être dimanche.
Je marchais depuis plusieurs heures. Le soleil avait commencé à décliner. Mais personne ne semblait y prêter attention.
Je n’avais pas vu de ville depuis plusieurs semaines. Après une période de réflexion, j’avais dû me résoudre à traverser le massif. Les températures clémentes m’avaient encouragé. J’avais ensuite longé des hameaux, flâné sur le seuil de granges désertées –la désalpe avait eu lieu récemment, je sentais encore l’odeur des bêtes- et regardé vivre les néo-ruraux (c’est ainsi qu’une femme, jeune, visiblement fière, s’était présentée à moi. Vêtue d’un grossier gilet de chanvre elle m’avait offert un thé au beurre de yak, d’un goût douteux, mais devant son enthousiasme je n’avais rien dit. Je distinguais à peine son enfant nu, allongé sur une peau de mouton, derrière les fumées d’encens) dans leur extase simple du retour à la nature. Nous avions été interrompus par le ronronnement d’un gros 4x4. Son mari, tiré à quatre épingles, rentrait du travail. Je m’éclipsai avant qu’il ne me propose un verre de vin bio.
La descente vers la ville avait été agréable. Elle m’avait pris deux jours. J’aurais pu la faire d’une traite, mais je m’étais égaré en suivant les chemins selon leurs fantaisies géométriques. Si un rai de lumière me séduisait, je m’y engouffrais. Si j’apercevais un début de trace parmi les broussailles, je m’y attardais. Parfois, je laremontais. Suivre la trace d’animaux sauvages. Perdre la sienne.
Seule la faim m’avait tiré du bois.
Je marchais donc, hébété, parmi les peaux hâlées –les vacances, l’été, je le disais, n’étaient pas loin. Ces foules irréelles bercées d’une indolence fantasmée, sans dieu ni maître paraît-il, tendaientleur visage vers l’astre pour réveiller le souvenir quelconque d’un séjour all included. En attendant le suivant, il faudrait travailler. C’est donc cela, qu’elles essaient d’oublier, ces familles, en faisant semblant de croire que le soleil ne déclinera pas. Travailler et s’avilir, dans l’obscurité, demain, pour les prochaines vacances et dire ensuite que tout cela n’existe pas.
Songeant presque tout haut, alors que j’étais maintenant au cœur de la doucereuse coulée, je me mis à longer la berge au plus près afin d’éviter toute manœuvre d’évitement. N’avez-vous pas, vous aussi, l’impression de remonter la foule ? Mon pas était sûrement déréglé, ma démarche suspecte. J’étais seul. On me regardait de travers. Je filais droit devant. La sueur glaçait mon front.
Après l’étang, qui devait être un lac après tout, à juger de sa longueur, je débouchai sur une vaste prairie. En son centre régnait une étrange activité. La foule y était compacte. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait. Contre toute attente –j’ai toujours pensé contre moi-même- j’entrepris de m’approcher.
Plus de molle coulée. Les familles étaient maintenant disposées en cercles concentriques, comme pour protéger quelque chose. Je parvins, après quelques contorsions et les regards de mères courroucées, jusqu’à l’objet du désir. Sa masse étincelante arrachait quelques petits cris aux enfants subjugués –la foule des familles avait été jusque-là étrangement silencieuse, je le réalisai soudain. Des visages clignotaient sur le métal brûlant, on se précipitait à l’intérieur, les enfants se passaient de mains en mains, par dessus les têtes, pour parvenir dans l’habitacle. Pour recevoir l’absolution ?
Je m’étais éloigné rapidement. Quelques images anciennes traversaient mon esprit. J’y voyais des enfants noirs, à demi nus, hanter la carcasse d’un Black Hawk calciné.
Rapidement, un peu essoufflé, je pris le chemin de la forêt.
Texte rédigé par Samuel Dixneuf-Mocozet - http://samdixneuf.wordpress.com/ dans le cadre des vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre (...). Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Mes mots à moi sont là
Autres vases du mois de novembre
Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com/ et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/
Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/ et Daniel Bourrion http://www.face-terres.fr/
Lambert Savigneux http://aloredelam.com/ et Isabelle Butterlin http://yzabel2046.blogspot.com/
Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com/ et Joachim Séné http://joachimsene.fr/txt/
Marianne Jaeglé http://mariannejaegle.over-blog.fr/ et Olivier Beaunay http://oliverbe.blogspirit.com/
François Bon http://www.tierslivre.net/ et Bertrand Redonnet http://lexildesmots.hautetfort.com/
Kathie Durand http://www.minetteaferraille.net/ et Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/
Landry Jutier http://landryjutier.wordpress.com/ et Jérémie Szpirglas http://inacheve.net/
Anita Navarrete-Berbel http://sauvageana.blogspot.com/ et Lauran Bart http://noteseparses.wordpress.com/
Juliette Mezenc http://juliette.mezenc.over-blog.com/ et Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/
Urbain, trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/ et Scritopolis http://www.scriptopolis.fr/
Arnaud Maïsetti http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?rubrique1 et Laurent Margantin http://www.oeuvresouvertes.net/
Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com/
dimanche 31 octobre 2010
Halloween
Ce soir encore supporter ta face de
citrouille
faire semblant, t'écouter, jouir
supporter tes gosses et leur mollesse de
légume
ne pas me reconnaître dans leurs cheveux
oranges
remercier cette contamination
américaine
qui me permettra une nuit
une nuit seulement
d'être lugubre
sans subir tes jugements
dimanche 17 octobre 2010
Rêve
une nuit
j'ai vu entrer dans la chambre
ma mère
un couteau de boucher à la main
immobile
sur le lit je regardais mon sang inonder
le tapis
le réveil
fut moite, mes draps dégorgeaient
la sueur
encombrait et ma bouche et mes yeux
une peau
racornie flétrissait salement entre mes doigts
crispés
ce n'était pas ma chair, pas mon coeur momifié
pas un vieil ombilic dans le creux de ma paume
mais un très vieux billet recouvert de baisers
continuant à pourrir dans leur acidité
j'ai vu entrer dans la chambre
ma mère
un couteau de boucher à la main
immobile
sur le lit je regardais mon sang inonder
le tapis
le réveil
fut moite, mes draps dégorgeaient
la sueur
encombrait et ma bouche et mes yeux
une peau
racornie flétrissait salement entre mes doigts
crispés
ce n'était pas ma chair, pas mon coeur momifié
pas un vieil ombilic dans le creux de ma paume
mais un très vieux billet recouvert de baisers
continuant à pourrir dans leur acidité
samedi 16 octobre 2010
Exposition de pop-up à Toulouse
L'exposition Livres en forme(s) : pop-up & Cie a lieu à la Médiathèque et dans 3 bibliothèques de quartier de Toulouse du 22 octobre au 19 décembre.
L'occasion de découvrir les trésors du Fonds de Conservation jeunesse : un panorama historique et des livres d'artistes avec un zoom particulier sur l'oeuvre de Philippe UG.
Vous verrez ça et plus encore...
Un catalogue très illustré accompagne l'exposition... :)
L'occasion de découvrir les trésors du Fonds de Conservation jeunesse : un panorama historique et des livres d'artistes avec un zoom particulier sur l'oeuvre de Philippe UG.
Vous verrez ça et plus encore...
VERNISSAGE LE 22 OCTOBRE A 18 H
Un catalogue très illustré accompagne l'exposition... :)
photos : visuel expo, elephant's wish de B. Munari, le livre joujou de Bres, Catoptrum microcosmicum de Remmelin, Jeux t'aime, de Vidaling, Cristal de Philippe UG, Axinamu de Pittau et Gervais
jeudi 14 octobre 2010
Il ne suffit pas
... à ma manière
je dis la même chose
(en moins bien)
il ne suffit pas d'être contenant
pour être contenu
(en moins bien
évidemment
car il ne
suffit pas
de se mettre
à la ligne
pour être
poète)
donc
pour en revenir
à ces histoires de chair
qui s'emboîtent
se déboitent
un jour
ça ne marche plus
Le fil cède
la tête roule
les dents tombent
les seins chutent
sur un ventre trop lourd
trop plein
trop vide
la matrice se creuse
sous le ciel orageux
il pleut des morts
jusqu'à ce que
je
ne pleuve plus du tout
jusqu'à ce que
tu
cesses que mes bouts
s'éparpillent
quelque part
au soleil
je dis la même chose
(en moins bien)
il ne suffit pas d'être contenant
pour être contenu
(en moins bien
évidemment
car il ne
suffit pas
de se mettre
à la ligne
pour être
poète)
donc
pour en revenir
à ces histoires de chair
qui s'emboîtent
se déboitent
un jour
ça ne marche plus
Le fil cède
la tête roule
les dents tombent
les seins chutent
sur un ventre trop lourd
trop plein
trop vide
la matrice se creuse
sous le ciel orageux
il pleut des morts
jusqu'à ce que
je
ne pleuve plus du tout
jusqu'à ce que
tu
cesses que mes bouts
s'éparpillent
quelque part
au soleil
mercredi 13 octobre 2010
Le désir
Humer la peau de l’autre
pour éteindre le feu
la soif inextinguible
Frisson épidermique
nourrie de solitude
de silences et de vide
Les yeux gobent
avides
un sourire
une cicatrice
l’ourlé de lèvres fines
le granuleux d’une joue
La langue se défend
de laper
leur présence
d’exhiber l’indécence
de sa gloutonnerie
A ce moment
les narines frétillent
de cette odeur maligne
dans le bus, le métro, dans la rue, au boulot
c’est le corps qui frémit et exhale ces sucs
Parfois, le corps de l’autre cède
et mélange phéromones à ce pic d’hormones…
La femme de l’homme
L’homme de la femme
jouit
Et dans la redescente
dans les traînées blanches
de la pensée qui pointe
des mots qui prennent forme
Le corps redevient nu
et l’estomac révulse
à la vue du sac
de peau grenue
qui balançait plus tôt
L’objet de gourmandise
n’inspire que dégoût
La femme et l’homme,
L’homme et la femme,
enfilent mutiques
leurs visages hermétiques.
écrit de MuLM publié ici même en mai 2009
pour éteindre le feu
la soif inextinguible
Frisson épidermique
nourrie de solitude
de silences et de vide
Les yeux gobent
avides
un sourire
une cicatrice
l’ourlé de lèvres fines
le granuleux d’une joue
La langue se défend
de laper
leur présence
d’exhiber l’indécence
de sa gloutonnerie
A ce moment
les narines frétillent
de cette odeur maligne
dans le bus, le métro, dans la rue, au boulot
c’est le corps qui frémit et exhale ces sucs
Parfois, le corps de l’autre cède
et mélange phéromones à ce pic d’hormones…
La femme de l’homme
L’homme de la femme
jouit
Et dans la redescente
dans les traînées blanches
de la pensée qui pointe
des mots qui prennent forme
Le corps redevient nu
et l’estomac révulse
à la vue du sac
de peau grenue
qui balançait plus tôt
L’objet de gourmandise
n’inspire que dégoût
La femme et l’homme,
L’homme et la femme,
enfilent mutiques
leurs visages hermétiques.
écrit de MuLM publié ici même en mai 2009
mardi 12 octobre 2010
Manifestation
Aujourd'hui, j'ai eu du mal à suivre le cortège.
C'est débile quand on y songe ce mot... je ne peux pas m'empêcher dès que je l'ai en bouche, de m'imaginer le défilé bruyant de voitures accompagnant celle de mariés...
Là c'était plutôt une procession de grincements de dents, de moues désabusées, plutôt de fin de soirée...
Je traînais des pieds.
Peut-être parce qu'il y avait les enfants. Peut-être parce que l'ambiance était triste. Peut-être parce que j'étais fatiguée. Peut-être à cause du silence.
Nous étions très nombreux, genre "Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port". Mais aucune jubilation dans cet effet de masse. Parce qu'au port de toute façon, nous savions bien que personne n'empêcherait notre chute dans l'eau...
Alors nous avons marché longtemps, avec des mots par-ci par là, de la colère rentrée, des épaules tombantes, des mines renfrognées.
J'ai marché parce qu'il fallait le faire, parce qu'il n'était pas seulement question de se retirer à tel ou tel âge, mais bien d'accepter d'offrir un monde déliquescent sur un plateau à mes enfants. D'accepter de leur dire que cette vision là serait la norme, d'admettre que mes valeurs ne pourraient pas être les leurs... car leur monde n'est déjà plus vraiment le mien...
La ville me bombardait de ces vitrines, objets, lumière, strass, stress.
Nous avons cédé, usés bien avant la fin de la manifestation. Les enfants agacés et chouinant pour un rien.
Nous avons cherché un lieu où calmer la faim et le vide.
Tout était bondé, les terrasses étaient pleines.
Cela dégueulait jusqu'aux poubelles. Chaussures à talons, petites vestes cintrées, montres swatch, robes desigual, blousons redskin, jeans temps des cerises, sacs valérie bruno, parfums à la vanille...
Nous voilà tous les quatre assis sur une pauvre terrasse à avaler de misérables spaghettis rebaptisés tagliatelles à écouter notre voisin de table dragouiller la serveuse...
Le patron est sorti discuter avec l'homme. Ils se connaissaient bien. Un habitué sans doute.
Son téléphone a sonné. Toutes les tables ont pu profiter de la chanson qu'il avait mise en guise de sonnerie : "aïe aïe aïe, j'ai mal à mon trou de balle, ouille, ouille ouille, tu t'es fait enculer". Ils se sont bidonnés.
J'aurais voulu être ailleurs, mais impossible de verrouiller ma pensée...
L'addition posée sur la table, 45 euros pour bouffer des pâtes. Les rires gras. Les fringues dans les magasins le long du parcours. Un type en train de refaire le monde dans son bureau.
Voilà, c'est ça le monde réel : du cul, du fric, du laid, de la baise.
C'est débile quand on y songe ce mot... je ne peux pas m'empêcher dès que je l'ai en bouche, de m'imaginer le défilé bruyant de voitures accompagnant celle de mariés...
Là c'était plutôt une procession de grincements de dents, de moues désabusées, plutôt de fin de soirée...
Je traînais des pieds.
Peut-être parce qu'il y avait les enfants. Peut-être parce que l'ambiance était triste. Peut-être parce que j'étais fatiguée. Peut-être à cause du silence.
Nous étions très nombreux, genre "Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port". Mais aucune jubilation dans cet effet de masse. Parce qu'au port de toute façon, nous savions bien que personne n'empêcherait notre chute dans l'eau...
Alors nous avons marché longtemps, avec des mots par-ci par là, de la colère rentrée, des épaules tombantes, des mines renfrognées.
J'ai marché parce qu'il fallait le faire, parce qu'il n'était pas seulement question de se retirer à tel ou tel âge, mais bien d'accepter d'offrir un monde déliquescent sur un plateau à mes enfants. D'accepter de leur dire que cette vision là serait la norme, d'admettre que mes valeurs ne pourraient pas être les leurs... car leur monde n'est déjà plus vraiment le mien...
La ville me bombardait de ces vitrines, objets, lumière, strass, stress.
Nous avons cédé, usés bien avant la fin de la manifestation. Les enfants agacés et chouinant pour un rien.
Nous avons cherché un lieu où calmer la faim et le vide.
Tout était bondé, les terrasses étaient pleines.
Cela dégueulait jusqu'aux poubelles. Chaussures à talons, petites vestes cintrées, montres swatch, robes desigual, blousons redskin, jeans temps des cerises, sacs valérie bruno, parfums à la vanille...
Nous voilà tous les quatre assis sur une pauvre terrasse à avaler de misérables spaghettis rebaptisés tagliatelles à écouter notre voisin de table dragouiller la serveuse...
Le patron est sorti discuter avec l'homme. Ils se connaissaient bien. Un habitué sans doute.
Son téléphone a sonné. Toutes les tables ont pu profiter de la chanson qu'il avait mise en guise de sonnerie : "aïe aïe aïe, j'ai mal à mon trou de balle, ouille, ouille ouille, tu t'es fait enculer". Ils se sont bidonnés.
J'aurais voulu être ailleurs, mais impossible de verrouiller ma pensée...
L'addition posée sur la table, 45 euros pour bouffer des pâtes. Les rires gras. Les fringues dans les magasins le long du parcours. Un type en train de refaire le monde dans son bureau.
Voilà, c'est ça le monde réel : du cul, du fric, du laid, de la baise.
lundi 11 octobre 2010
Est-ce que tu m'aimeras quand tu seras morte ?
ma fille demande : "maman, est-ce que tu m'aimeras toujours quand tu seras morte ?"
j'aurais pu dire
non ma chérie, quand on est mort, c'est le néant
pas de sentiment, rien que du vent
j'aurais pu dire
non mon coeur, je vais pourrir
devenir terre, peut-être fleurir sur un balcon
ou bien encore
non mon amour, seule ta mémoire
s'échinera à conserver des bouts de moi
je n'ai rien dit
j'ai pensé
que même squelettique, l'os brillant
je tapoterai de mes phalanges
son matelas, son oreiller, son lit tout chaud
j'ai pensé
que dans la nuit noire je continuerai
à lui chanter "dodo la minette"
en claquant furieusement des mâchoires
et puis aussi
que mes pensées morbides
rampaient sale vermine
dans sa chambre de gamine
dimanche 10 octobre 2010
Pleine lune #3
maman baise ma bouche
en plantant son couteau
je regarde ahurie
ma poitrine projeter
un flot de sang
je ne savais pas que
mon corps couvait
une telle puissance
maintenant tout s'en va
bêtement dans le sol
seul mon coeur d'idiote
ballotte et tressaute
contre les pavés
pour enfin s'échouer
dans l'eau croupie
de la cité
samedi 9 octobre 2010
Pleine lune #2
Elle a mis les bouts de chairs dans un sac en toile de jute. En sortant de la cuisine, le panier de légumes s'est renversé, les pommes de terre ont roulé en tout sens sur le sol.
Comme les yeux des enfants.
Dans le sac, il y a trois coeurs fumants.
Maintenant elle cherche une terre meuble où faire croître ses graines, où les empêcher de virer herbe folle, où elle ne les verra pas devenir chiendent.
Elle arpente les rues de Clermont, les muscles tétanisés par le poids. Des murmures pèsent au bout de ses bras. Elle ignorait que les coeurs parlaient. Leurs gémissements entravent ses pas, la font marcher au hasard. Cette ville, qu'elle connaît comme sa poche, ne lui offre pas le moindre bout d'herbe, le bitume succède au béton.
Elle grogne, souffle, renacle, avance sans faillir, mais la lune rousse arrête son élan.
La femme cède : le sac rebondit, les coeurs roulent, s'arrêtent dans l'eau croupie d'un caniveau.
Malgré tous ses efforts, ils ne boutureront jamais dans la terre auvergnate.
vendredi 8 octobre 2010
Pleine lune
Deux hommes marchent. C'est la nuit, les nuages sont lourds et moites, ils masquent leurs visages. Leurs silhouettes floues vacillent sous le ciel. On entend nettement le bruit de leurs bottes et leurs corps impavides claquer sur le trottoir.
C'est soir de match.
Près de la fontaine, de l'autre côté de l'avenue, la bière coule à flot. L'odeur de mousse dilate leurs narines. Quand leurs ombres tranchent, tous les trois mètres environ, la lumière des lampadaires, leurs cheveux roux grésillent dans la nuit électrique.
C'est pleine lune.
Leurs dents pointues luisent entre leurs babines. Elles crèvent d'éclater quelques coquilles vides.
Au coin d'une petite rue, une femme apparaît. Elle traîne en ahanant un sac en toile de jute. On entend à chacun de ses pas un feulement timide. Elle grogne, souffle, renacle, mais avance sans faillir. Son lourd chargement cogne le pavé.
Ils se figent, regardent la femme arriver le visage crispé.
Une odeur de musc se mêle au houblon, des gémissements perturbent leur chanson.
Ils la regardent : elle est lippue, a les cheveux crépus, le corps recourbé. Et au bout de ses mains un encombrant paquet qui râle et râle encore.
Les deux hommes se tendent. L'envie soudaine leur prend de jouer aux osselets.
Avec un crâne, avec des dents, avec des doigts.
L'atmosphère s'épaissit, s'alourdit de sueurs, de désirs et de peurs.
La décharge est violente, elle éclate le ciel. Les nuages se fendent mettant la lune à nue.
Une lune ronde, blonde qui tombe comme une masse à leurs pieds.
La femme lâche son sac, les hommes reculent d'un pas.
Des morceaux rouges et bruns s'accrochent à leurs bottes.
Des chats malingres et gris s'approchent de la lune, lèchent sa joue humide, tentent de ranimer son corps éparpillé.
Inscription à :
Articles (Atom)










.jpg)







