jeudi 20 janvier 2011

Cool baby

credit photo lorent devergue

C'est cool baby.
Clin d'oeil, moue, claquement de langue.
Je fixe le mec qui fait du gringue à ma soeur.
Je la regarde rosir, trembloter sur sa chaise.
Voilà ça marche, faut pas grand chose pour qu'elle cède.
Un parfum bon marché, forcément bon puisqu'y a la pub à la télé. Un tee-shirt moulant. Deux, trois mois d'angliche... Et la voilà emballée la soeurette, roulée comme une crêpe, chauffée des deux côtés.

Il dit vraiment pas grand chose le mec, des banalités affligeantes à pleurer, genre "t'as du feu", ou "c'est joli ce que tu portes", "t'as vu Nagui à la télé", tout à l'avenant...
Et puis jetés ici et là, comme une ponctuation qu'il ne maîtrise pas, des mots empruntés à une langue qu'il connaît à peine. Pour faire genre, se donner l'air, poser comme...

Elle n'entend pas le vide. Le petit pois qui roule, quand il secoue du chef.
Elle trouve juste ça chouette qu'on l'appelle baby. Et moi je ne peux pas comprendre, la vraie vie, les vrais gens, le nez toujours plongé dans des livres, des dictionnaires. Ouais, elle n'en revient toujours pas, des dictionnaires !

Elle est pas fun ta soeur, c'est ça qu'il a dit en branlant de la tête, à défaut d'autre chose.
C'est sûr, je ne suis pas foehn, c'est pas moi qui vais décoiffer de beaux hommes musclés causant franglais. Je suis bien sage derrière ma soeur, assise en retrait, à observer ce type faire le joli coeur.

Je rigole en douce, je me trouve drôle, à cause du foehn. C'est pas lui qui comprendrait, trop fin.
Mais je ne dis rien de ce qui me passe par la tête.

Je me contente de le regarder.


mardi 18 janvier 2011

Ma grosse

credit photo Richard Miralles

ma grosse
ma poule
ma nouille
ma quiche
mon pachy
derme

viens là
que j'baise
tes yeux
de braise

viens là
que j'morde
tes lèvres
glaise

viens que
j'caresse
ta courbe
molle

viens mon obèse
viens mon ogresse

répands sur moi
ton gras fécond

lundi 17 janvier 2011

Dessins du Boulatin

Monstre

La promenade


A découvrir le blog du Boulatin

dimanche 16 janvier 2011

Toulouse 2011, credit photo Franck Laborde

samedi 15 janvier 2011

Avant la fin, DCCCVII

... entailles

Les 807 blog collaboratif de Franck Garot

jeudi 13 janvier 2011

La mère


Voilà ce qui se passe
Tu ne peux pas t'en empêcher
Il faut que tu gueules

Il renverse son bol
tu gueules
Il s'emmêle les pattes
tu gueules
Il bouscule un meuble
tu gueules

C'est comme ça
Tu n'existes pas en dessous
d'un certain décibel

Ton gosse non plus

Tu le vois bien à son cou
ratatiné dans des épaules crispées

Tu le vois bien à sa peau
lisse comme une écaille où glissent les cris

*

Tu es en retard
Tu cours
Il trottine à ta suite
parce que tu es en retard
parce que tu te presses
parce qu'il n'a pas le choix

Tu ne lui tiens pas
la main
Tu en as marre
de le traîner à ta suite
de tous les matins faire
refaire dire redire courir

Lui, il trottine
essaie de t'attraper les doigts
c'est sa tâche du matin

*

Il t'a
poussé
à bout
et depuis
tu gueules
devant le lavabo
dans la cuisine
sur le trottoir
dans le métro
dans l'ascenseur
sur le chemin

Il s'arrête
te regarde
et vomit
là devant
le portail
de l'école
en jets
puissants

Tu ne sais pas
ce qu'il a pu bouffer
pour autant dégueuler

Tu tiens sa main
soutient sa tête
Tu es pâle
Tu trembles

Tu vois au milieu
de la bouillie
les minuscules lettres
que tu lui balançais
plus tôt
sur la tête

*

Tu ne peux pas t'en empêcher :
Tu l'aimes
Tu gueules

mercredi 12 janvier 2011

Il dit T'es une fille...


Il dit T’es une fille de la ville
avec une moue légère
qui creuse un accent grave
sur le bord de sa lèvre

je sens bien qu’être une fille
de surcroît de la ville
dans sa bouche terreuse
brûle comme une ortie

je sais bien qu’un jour
son regard indulgent
heurtera âprement
le pli de ma glabelle

je sais qu’il me perdra
quelque part dans la nuit
que je m’égarerai
en chemin dans les blés

dans les
coteaux
du Gers
où je vois

une bosse
deux bosses
un troupeau
de chameaux

où je vois
des poils ras
puis blonds
et leur tonte
l’été

où je ne vois
rien
que
feuilles
plantes
arbres
sans nom

je dois
lancer en l’air
et sur lui
d’étranges
petits
sorts

pour voir ses cheveux, sa langue crépiter
quand il m’identifie comme une citadine

pour voir sur sa tête, le ciel du jour qui sombre
s’embraser dans le bref flamboiement d’une orange

pour voir les nuages dégorger tout leur jus
asperger d’un voile roux le bitume et ses mots

pour l’écran sirupeux qui dessine sur nous
un nouveau paysage

              son visage moiré
              la fille de la ville
              greffée sur un cil


initialement publié sur le blog de Jean Prod'hom, http://www.lesmarges.net/ dans le cadre des vases communicants

lundi 10 janvier 2011

vendredi 7 janvier 2011

Belle Joux #vases communicants




Les méandres de la Trème avaient été corrigées, on avait aménagé ses rives, essarté les bois, accroché des leurres aux bras des étoiles, les hommes avaient exposé leur âme velléitaire, cherché midi à quatorze heures, ils étaient allés à gauche, ils étaient allés à droite, avaient rêvé un autre ordre du monde, le haut en bas et le bas en haut, tracé des chemins pour revenir sur leurs pas, lorsque l’un d’eux s’avisa un matin que tout cela n’allait pas.

Il maudit un instant les hésitations d’où étaient nées leurs entreprises avant de louer l’esprit de décision des choses: la rivière ne baisse pas les bras et franchit les obstacles sans jamais revenir sur ses pas. Les nuages jouent les masques sans quitter le jeu. Il ne siffle pas aux oreilles du vent lorsqu’il perd un peu de son souffle. Le lac ne languit pas. Le vase déborde et le feu ne se trompe pas.

Derrière tes allures d’aventurier quatre heures sonnent déjà à la cloche du village, un chien aboie, un corbeau remue l’immobile coup de pelle et une lame chasse la neige, le renard file au plus droit la tête renversée vers le ciel. Le dernier mot a donc été dit et tu écris l’étendue blanche. Une dame et son chien te rattrapent, bonjour bonjour, laissent quelques miettes sur la nappe qui nous sépare et, dans le verger, le gui fait le fanfaron sur les épaules d’un vieux pommier qui rit sous cape. En arrière du chemin un poème de Robert Walser.

La neige ne monte pas en tombant
mais, prenant son élan,
descend, et puis se pose.
jamais elle ne monta.

Elle n’est par essence
à tous égards, que silence,
pas trace de vacarme.
si seulement tu lui ressemblais.

Le repos et l’attente
- telle est son attachante
et douce identité,
Vivre, pour elle, c’est s’incliner.

Jamais elle ne retournera
d’où elle est descendue,
elle ne court pas, elle est sans but,
être calme est son bonheur.


Il se souvient alors de la Trème, la conçoit de mémoire, ses sources multiples et ses secrets dans la Joux Noire lorsqu’elle ouvre ses bras au Châ, au Mormotey et plus tard à l’Albeuve, lorsqu’elle se perd dans ceux de la Sarine. Il s’attarde sur ses rives, mêle ses pas aux empreintes des disparus pour tresser une guirlande à l’inexorable.



Se posent ici les mots de Jean Prod'hom- http://www.lesmarges.net/
dans le cadre des vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre (...). Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Mes mots à moi sont là bas

Les autres vases du mois de janvier 2011
Juliette Mezenc http://juliette.mezenc.over-blog.com/ext/http://motmaquis.net/ et Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ce-qu-ils-disent-
Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/ et Michel Brosseau http://www.àchatperché.net/
François Bon http://www.tierslivre.net/ et Laurent Margantin http://www.oeuvresouvertes.net/
Martine Sonnet
http://www.martinesonnet.fr/blogwp/  et Anne-Marie Emery http://pourlemeilleuretpourlelire.hautetfort.com/
Anne Savelli http://www.fenetresopenspace.blogspot.com/  et Urbain, trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/
Murièle Laborde-Modély http://l-oeil-bande.blogspot.com/  et Jean Prod'hom http://www.lesmarges.net/
Jérémie Szpirglas http://inacheve.net/  et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/
Kouki Rossi http://koukistories.blogspot.com/  et Jean http://souriredureste.blogspot.com/
Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/  et Monsieuye Am Lepiq http://barbotages.blogspot.com/
Marie-Hélène Voyer http://metachroniques.blogspot.com/  et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/
Frédérique Martin http://www.frederiquemartin.fr/  et Francesco Pittau http://maplumesurlacommode.blogspot.com/
Jean-Yves Fick http://jeanyvesfick.wordpress.com/  et Gilles Bertin http://www.lignesdevie.com/
Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/  et Benoit Vincent http://www.erohee.net/ail
Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/  et Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/
Isabelle Pariente-Butterlin http://yzabel2046.blogspot.com/ et Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com/
Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.com/  et Jean-Marc Undriener http://entrenoir.blospot.com/
Samuel Dixneuf http://samueldixneuf.wordpress.com/  et Philippe Rahmy-Wolff http://kafkatransports.net/
Lambert Savigneux http://aloredelam.com/  et Lambert Savigneux http://regardorion.wordpress.com/
Christophe Sanchez http://fut-il-ou-versa-t-il.blogspot.com/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com/
et
sur twitter et en 9 twits chacune, Claude Favre @angkhistrophon et Maryse Hache @marysehache (elles ont choisi de publier les deux textes chez celle qui a un blog : Maryse Hache http://www.semenoir.typepad.fr/)

vendredi 31 décembre 2010

Microbe 63












Le 63ème numéro du Microbe est à l’impression.

Au sommaire :
Collages de Cathy Garcia
Nicolas Brulebois
Jean-Marc Couvé
Anna de Sandre
Éric Dejaeger
Patrick Frégonara
Antoine Geniaut
Isabelle Jarlin
Roger Lahu
Pierre Mainguet
Carmelo Marchetta
Murièle Modély
Jany Pineau
Thierry Roquet
Salvatore Sanfilippo
Guillaume Siaudeau
Marlene Tissot

Les abonnés le recevront début janvier. Les abonnés « + » recevront également EASY WRITER, mi(ni)crobe 27 signé Roger Lahu. Les autres ne recevront rien.

Pour s'abonner contacter Eric Dejaeger

jeudi 23 décembre 2010

Noël sera poétique ou ne sera pas


*


*

Il débarque dans la rame
sourcils froncés
sort d’un fourreau
un livre et tire à vue
dans la foule
des balles qui dessinent sur les fronts
des yeux de merlan frit

Fabrice Marzuolo

*



Novopolis de Philippe UG, Livre d'artiste
Calligrammes de Michel P, les éditions du Capitaine
Un Bretzel entre nous de Thierry Roquet, MI(ni)CROBES
Tristana d'un trait de Thierry Roquet, MI(ni)CROBES 
Photo de l'hôtel de la dernière vacance de Fabrice Marzuolo

mercredi 22 décembre 2010

A table


Elle me convoque dans son bureau.
Je suis pas très finaude, mais je sais bien que c'est pour une engueulo.
Comme elle a fait une grande école, et qu'elle a appris avec les meilleurs marketeurs-gestionno-participatif (et tout est dans le participatif, hein, faut pas seulement se faire prendre à sec par derrière, faut aussi tendre son cul et opiner du chef), je sais qu'il va y avoir de l'enrobage. Qu'elle va pas me postillonner son mécontentement direct sur la gueule.

Et voilà comme prévu, ça pommade.
Elle cause de ma place, de ma responsabilité, de ma compétence...
Blablabla blablabla.
Putain, je surveille des filles qui rangent des boîtes toute la journée.

Mais bon faut être un minimum coopératif. Après tout, c'est elle qui me fait bouffer.
Alors je commence une phrase, genre explication. Je m'emberlificote. Je recommence, je bafouille (j'ai jamais été douée pour m'exprimer). Je dis une chose, son contraire, je reste la bouche ouverte.
Je mets, j'avoue, pas beaucoup d'entrain à ma participation.

Elle me regarde dans les yeux (ça aussi, elle l'a appris), et elle continue, d'une voix traînante et douce, à recadrer gentiment. Mais comme je reste passive, malgré mes efforts pour avoir l'air de, tout son corps se met à tenir un autre discours.
Ses narines se pincent, ses sourcils se lèvent, un sourire crispé déforme sa lèvre. Je vois bien qu'elle lutte pour pas élever la voix, pour pas me secouer comme un prunier. Je sens bien aussi le mépris qui raidit sa bouche.

Je suis une limace, je reste immobile. J'attends que ça passe. Que ça coule à gros morceaux, que ça glisse de ma tête jusqu'au sol. Elle va devoir faire avec ma mollesse, je vais m'accommoder de sa supériorité.

Chacun est dans son rôle finalement : elle me cause comme à un gosse, je prends l'air soumis.
Je me dis de temps en temps, que j'aimerais bien lui rentrer dans la gorge son assurance, sa coiffure parfaite, son teint de pêche.
Mais en fait, je ne fais rien que regarder ses gros mollets sous le plateau de la table.

Choper un Microbe...



...même minuscule, ça racle, ça tacle, ça gratte, ça décape...

ça file direct dans le cerveau :
"les mots sont points. De vue, de croix, de suture" (Cathy Garcia) ; il y a "du bon gars, élevé au grain, sans pesticide ni OGM" (Marlène Tissot) ; il y a "la poule au cul béni" (Jany Pineau) ...

de la poésie microscopique qui nourrit mon hypocondrie ;-)

s'abonner c'est par ici (blog d'Eric Dejaeger) 

mercredi 15 décembre 2010

Ojos que saben hablar

Animal print

Ojos que saben hablar, blog de l'artiste Mariana Lobosco

lundi 13 décembre 2010

Cela faisait longtemps


Cela faisait longtemps que je n'étais pas allée au café seule
je veux dire longtemps que je ne m'étais pas accoudée à un comptoir
je veux dire qu'il me reste en tête quelques vieux clichés aussi épais
que les sourcils froncés de mon père
je veux dire que pour mon père une fille
la sienne ça ne va pas seule au café

bon, je vais avoir quarante ans, je ne suis plus une fille
alors j'ai poussé la porte et posé mes fesses beaucoup moins vives
beaucoup plus molles sur le tabouret violet près du bar

ah putain ces bruits...
le choc des cuillères, le râle du percolateur, les jets de vapeur
c'est doux comme musique, ça picote les rides
le rouge colombien, ça dilate les poumons
et me revoilà vierge et sacrément liquide
les yeux en maraudage sur les bras de cette fille
qui passe une éponge sale sur les miettes de sucre
elle fait sonner sa caisse, cliqueter quelques pièces
elle sent bon le tabac, une odeur de maïs
une voix rauque, un rire gras

cela faisait longtemps que je n'avais pas offert mon corps
mon cerveau mes yeux aux accords convenus
du café microscope
plus jeune je transgressais
(l'interdit de papa)
et j'avalais sans soif les filles
les gars la vie minuscule
(j'aimais pas le kawa)
j'avais le temps à perdre
et les mots à semer

mais là raide seule plantée
sur mes (presque) quarante balais
la mousse du café 
sur mes lèvres taiseuses
je peine

mercredi 1 décembre 2010

Un fumet de poulet

Benoît a posé sa fesse droite sur le bord de la table.
Une table située légèrement en retrait.
Sans lever les yeux, il sait que la fête bat son plein. A quelques mètres, ça grouille, ça parle, ça enfourne des petits fours dans des bouches largement maquillées, dans des gosiers encombrés de salive. Une concentration d'hormones féminines fait monter la température et une odeur de volaille.

On fête le départ du big boss, qui n'a plus de big que sa voix de ténor. On distingue à peine sa silhouette sous les sourires factices, les mots de circonstances et l'absence de certains. Il ne restera rien de ses quarante et une années de règne.
Autour du buffet, ça s'empiffre et suppute. On cherche sans le dire, dans les traits des visages, le pli du chef.

Le favori des derniers mois est maintenant out ; il n'en finit pas de remâcher sa rage.
Alors la fesse droite posée sur la table, un livre de philosophie ostensiblement dressé devant son visage, il fait semblant de lire.
Généalogie de la Morale de Friedrich Nietzsche, traduit par Patrick Wotling, édition de poche. Il tient le livre droit comme une épée ; chaque regard furtif se heurte à sa lame affutée.

Benoît affirme sans un mot son mépris infini pour leur médiocrité crasse. Et sa hauteur de vue.

Imperceptiblement, ses fesses quittent le plateau de la table, son ombre se met à grimper sur le mur de la salle. Peu à peu son corps, ses vêtements flottent dans le vide. Il finit même par balayer le plafond de son épaisse mèche blonde.

Mais il ne se rend compte de rien, ses yeux sont toujours fixés sur la page 10 de son livre. Plus personne maintenant n'a à subir son orgueil offusqué.

Chacun peut cependant profiter, nez retroussé, lèvres pincées, du fumet de poulet qui s'échappe de ses chaussures.
Les jambes de Benoît balancent mollement sur les nuques courbées.

dimanche 21 novembre 2010

Les mots comme des épluchures



les mots comme des épluchures
en spirale sur la table
je me suis trop écossé l'oeil

un moignon minuscule
flotte dans une assiette
des secondes goutte
à goutte de ma bouche

l'horloge scande
le rabougrissement
d'une boîte débile
qui branle en équilibre
sur mon cou immobile

le repas est servi
les peaux mortes dessinent
des cartes serpentines
ne mènent nulle part

je pense :
combien de déchets pour une fulgurance ?

autour de la table
l'espace se désagrège
des mots
encore des mots
défont les paysages
obscurcissent le ciel
creusent dans l'abyssal

c'est la nuit
le monde coule
à chaque cuillerée

mardi 16 novembre 2010

Apprendre


Elle aurait pu dire :

« Maintenant tu prends ce putain de livre, et tu lis cette page !

Je ne vais pas te laisser faire n’importe quoi, pousser toute tordue comme une fille des rues, courir comme une folle dans la cour, avec des cagnards les pieds nus.

Tu ne seras pas comme moi, à nettoyer la merde des bourgeois, à quatre pattes sous leurs yeux. Je ne te veux pas ma fille, les mains et les genoux calleux.

Tu vas apprendre, et plus vite que ça !

Tu le dois à ton père, qui crève sur les chantiers, pour avoir mêlé son sang au mien. Pour avoir cédé à ma couleur de miel, à mes yeux en amande, mon odeur de charbon.

Tu le dois à sa vie dévastée, à cette humiliation de devoir trimer comme un nègre, lui le fils de blanc. Lui qui serait ce soir, à deviser tranquille sous une varangue, près d’une femme en robe longue entourée de quelques enfants blonds.

Tu dois apprendre ma fille.

Tu es ma revanche. Ta peau noire de suie, ton cerveau plein de mots, voilà mon triomphe et ma rage jetés à leurs visages lourds de mépris.

Et il n’y a que ton savoir qui peut remplacer ma beauté éphémère dans le cœur de ton père. »

Elle aurait pu dire tout cela, mais elle restait silencieuse.

Elle se tenait raide, assise sur une chaise branlante. Sa bouche crispée sur une colère froide, le bloc de glace emplissant sa gorge sèche et l’espace minuscule de la maison.

Sur ses genoux, un livre était ouvert. Les pages étaient tendues, presque à se déchirer sous la pression des doigts. Une lampe à pétrole éclairait les visages d’une lumière faiblarde. Elle jetait des ombres étranges sur les murs recouverts de vieux journaux. Le visage de la mère devenait méconnaissable sous les yeux de l’enfant : des lettres et des photos dansaient comme des diables sous ses sourcils froncés.

La fillette était par terre, la robe sale remontée sur ses cuisses. Une mince cordelette la rattachait au pied de la table. Des traces violettes, souvenirs fugaces de sa résistance, zébraient la peau de sa cheville.
L’enfant était immobile, la tête penchée sur le sol en terre battue.
Elle attendait le cerveau vide, un mot de sa mère qui aurait tordu le cou à ce serpent visqueux qui pressait ses poumons.

La mère aurait pu…

Mais elle a abattu le livre sur la tête de sa fille, et d’un geste brusque a écrasé son visage sur les pages noircies.
- Lis !

Le mot a claqué comme un fouet sur l’échine.


Texte publié le 5 novembre sur Lignées le blog de Samuel Dix-neuf Mocozet dans le cadre des vases communicants

crédit photo picstout

mercredi 10 novembre 2010

J'entends le plic


J’entends le plic
et le ploc de la pluie

Le plic de mes talons
le ploc de mon corps
qui balance en cadence

j’ai seize ans
je suis une masse
d’hormones
ça coule et vibrionne

les regards qui me frôlent
font hérisser mes poils
j’ai alourdi mes joues
d’une couche de fard
barbouillé mon regard
d’un bleu pétard

Voilà
je plic, je ploc
ma démarche chaloupée
ma bouche molle
flamboie
sa saveur virginale

n’est-ce pas qu’un sourire
fait de rien une femme ?

un sourire, des talons aiguille…

J’ai glissé mes deux pieds
dans les pas de ma mère
ses chaussures argentées
à peine usées
se cachaient dans l’armoire
près d’une robe jaunie

je ne prends pas le bus
je me fous des vingt minutes
de marche
je veux que chacun sente
le fil de l’air se tendre
sous le poids cliquetant
de mon adolescence

que chaque seconde scandée
par le métal qui frappe
l’asphalte surchauffé
étouffe de sa musique
ma jeune insignifiance

je tangue, je tremble et cède
tous les deux ou trois pas
ma cheville se tord
mon genou flanche
j’avance

je fais semblant

La pluie se meurt en gouttes
et ses bruits minuscules
me rappellent que depuis
sans plic ni ploc
je plie
ma route
de travers

credit photo