Je décroche. Je raccroche.
Je sais que c'est encore elle.
Il est onze heures. Je suis fatiguée et j'ai sommeil.
Je ne sais même pas pourquoi je reste là, à attendre.
Depuis le premier coup de fil, je suis assise à table, comme une conne, à regarder le téléphone.
Je fume clope sur clope, en fixant ce putain de téléphone.
Sans rien faire d'autre que souffler, suivre des yeux les ronds de fumée, qui se disloquent dans la lumière.
Ça sonne encore.
Je grince des dents, je ne peux pas faire semblant.
Il y a la tâche. Ce filament translucide que j'ai sur la cornée. Un truc qui parasite ma vision depuis de nombreuses années.
Avant, il suffisait que je regarde loin devant, pour tout faire disparaître. Plus maintenant.
Ma lèvre tremble. Je sens la rage qui monte. Ça fait, mélangé au tabac, un drôle de jus sur ma langue.
J'en ai marre. Marre. Y a toujours cette voix dans ma tête.
Avale
J'ai changé de ville, mais j'ai pas bougé d'un pouce. Faut toujours que j'avale.
Que je ravale même. Parce que là, franchement, ce que j'aimerai, c'est la jeter contre un mur. Mais je peux pas, j'ai jamais pu.
Je déglutis, c'est acide, ça brûle. Faut que je me maîtrise. Et ça, ça me bouffe.
Je décroche.
Ça ne manque pas, elle hoquète au bout du fil.
Je gueule "Quoi encore ?" puis me reprends, un ton plus bas."Quoi ? Qu'est-ce que tu veux ?"
Ma voix sonne faux.
J'aspire une bouffée, et gratte machinalement le bord d'un trou dans la nappe, la trace d'une brûlure ancienne.
Elle renifle, pleure, baragouine.
"Je comprends rien quand tu pleures. Articule.
Je t'ai dit que j'ai appelé. Il va passer. Qu'est-ce que tu veux que je fasse de plus ? Je vais pas prendre ma bagnole... j'ai presque plus d'essence. Et à quoi ça rimerait ? Tu sais bien que je n'ai jamais su t'aider"
Evidemment cela ne la calme pas. Elle sanglote de plus belle
"Maman, maman, maman, maman maman maman"
Je déteste quand elle m'appelle comme ça. Elle le sait. Je sens le nerf de mon oeil qui tressaute. Je tousse : cela remet parfois en ordre les battements irréguliers de mon coeur.
Le cendrier déborde de mégots. Je m'absorbe dans le bout rougeoyant de la dernière cigarette. Elle se consume entre mes doigts. Ça fait des tâches brunes sur le dos de ma main.
Je pose doucement le combiné sur la table ; il me faut des clopes.
Je me traîne, tout mon corps tremble. Toujours ma fille au bout d'un fil.
Vieillir me pèse.
C'est l'été, je "republie" de vieux trucs (tout reprendra sa place à la rentrée ;)
